Par Mohamed Salah Ben Ammar
Il est des sociétés qui choisissent de panser leurs blessures, et d’autres qui préfèrent les entretenir.
La nôtre semble aujourd’hui relever de cette seconde catégorie. Une partie de l’espace public y cultive un goût trouble pour la vindicte, exposant ses propres concitoyens au lynchage symbolique sur la base de rumeurs, d’approximations et de chiffres manipulés. Cette cruauté ordinaire agit comme une soupape morale : accuser soulage, soupçonner dispense de comprendre et de reconnaître les compromissions et les lâchetés.
Il importe d’emblée de dissiper une confusion soigneusement entretenue. Le désaccord — légitime ou non — avec certaines personnes, notamment avec la présidence de l’Instance Vérité et Dignité (IVD), ne saurait invalider le processus de justice transitionnelle lui-même. La critique d’individus ne peut, en aucun cas, disqualifier un principe fondamental du droit, consacré par les normes internationales et par la Constitution tunisienne. Les imperfections, les erreurs et même les dysfonctionnements du processus ne doivent pas être instrumentalisés pour justifier l’abandon d’un travail historique sans précédent. Le rapport final de l’IVD constitue, qu’on le veuille ou non, une base incontournable pour poursuivre le processus, et non un prétexte pour l’enterrer.
La justice transitionnelle : un impératif de refondation
La justice transitionnelle n’est ni une concession politique ni une simple opération comptable. Elle constitue un acte de refondation. Toutes les sociétés sorties de la dictature — du Chili à l’Afrique du Sud, du Maroc à l’Europe de l’Est — l’ont compris : on ne reconstruit pas un ordre démocratique sur le mensonge, l’amnésie ou l’impunité.
Elle repose sur des piliers indissociables.
La vérité, d’abord, pour démanteler l’architecture du mensonge d’État, documenter les crimes niés et rendre visibles les victimes effacées.
La justice, ensuite, pour tracer une ligne rouge morale et juridique, signifiant que certains crimes ne sont ni négociables ni oubliables.
La réforme, pour transformer les instruments mêmes du despotisme — institutions sécuritaires, judiciaires et administratives — et empêcher leur recyclage sous d’autres formes.
Enfin, la réparation, pour reconnaître la souffrance des corps humiliés, des existences brisées et des trajectoires volontairement sabotées.
La réparation n’est ni une faveur ni une gratification morale. Elle affirme une vérité politique essentielle : ce qui a été subi était injuste, et l’État en porte la responsabilité.
Pourquoi tant d’acharnement ? Les intérêts à discréditer le processus
Si le processus d’indemnisation des victimes a suscité un tel déferlement de haine et de caricatures, ce n’est ni un hasard ni un simple malentendu. Plusieurs forces politiques avaient — et ont toujours — un intérêt objectif à le délégitimer.
D’abord parce que la justice transitionnelle menace directement les héritiers politiques, administratifs et économiques de l’ancien régime. Elle documente les crimes, établit les responsabilités et rompt avec l’amnésie commode qui permet à certains de se recycler sans jamais rendre de comptes. Ensuite, parce qu’elle met en cause des réseaux de pouvoir toujours actifs au sein de l’État, de l’administration, de l’appareil sécuritaire et du monde des affaires, pour lesquels la vérité représente un danger bien plus grand que n’importe quelle indemnisation.
À cela s’ajoute une logique populiste cynique : transformer les victimes en boucs émissaires permet de détourner la colère sociale, de masquer l’échec des politiques économiques et d’éviter d’interroger les véritables causes de la crise. Enfin, discréditer la justice transitionnelle revient à délégitimer l’idée même de responsabilité de l’État, condition pourtant essentielle de toute démocratie. Derrière la campagne de dénigrement, ce n’est donc pas seulement un fonds ou un mécanisme juridique qui est visé, mais la possibilité même d’un État redevable de ses crimes passés.
L’imposture des chiffres : le mythe des “3000 milliards”
L’argument le plus martelé par certains plateaux médiatiques affirme que l’État aurait versé 3000 milliards de dinars aux victimes des dictatures. Cette affirmation n’est pas seulement exagérée : elle est factuellement fausse.
La réalité budgétaire est implacable. Le Fonds Al Karama n’a bénéficié, en 2017, que d’une dotation initiale de 10 millions de dinars, soit 0,02 % du budget national. À titre de comparaison, le budget de la présidence de la République pour 2026 s’élève à 227,9 millions de dinars. Autrement dit, les sommes consacrées à la réparation des victimes représentent une fraction dérisoire des dépenses ordinaires de fonctionnement de l’État.
Les chiffres officiels de l’IVD sont sans appel. Sur 34.712 dossiers validés, seules 2847 indemnisations partielles ont été effectivement versées. Sur les 420 millions de dinars théoriquement dus par l’État, à peine 18,3 millions ont été décaissés. Plus de 95 % de la dette publique envers les victimes demeure impayée, réduite à une simple écriture comptable.
Confusion volontaire et déni de droit
La calomnie prospère également grâce à un amalgame volontaire entre deux entités que tout oppose.
D’un côté, El Karama Holding, qui gère les biens confisqués à la famille Ben Ali et génère des revenus considérables pour l’État.
De l’autre, le Fonds Al Karama, simple mécanisme juridique destiné exclusivement à l’indemnisation des victimes.
Contrairement aux dispositions prévues par la loi, les bénéfices de la holding n’ont jamais été transférés vers le fonds. Accuser les victimes de « vider les caisses » alors que l’État conserve l’intégralité des revenus issus des biens confisqués relève d’une malhonnêteté intellectuelle manifeste, voire d’une falsification consciente du débat public.
La vérité comme seule issue
Une société qui privilégie la dérision à la justice, la rumeur aux faits, condamne ses victimes une seconde fois. Derrière les chiffres manipulés se trouvent des existences suspendues, des corps marqués à vie, des familles durablement précarisées.
Accuser les victimes de la dictature d’être responsables de la faillite du pays, c’est refuser d’affronter les causes réelles du désastre : l’impunité prolongée des criminels d’hier, la corruption systémique d’aujourd’hui et la lâcheté collective face à la vérité. Ce n’est pas la réparation qui ruine une nation, mais le mensonge érigé en morale publique.
La justice transitionnelle est une épreuve morale autant que politique pour une société. Elle révèle si elle est capable de regarder son passé sans détourner le regard. Tant que notre pays préférera faire porter à ses victimes le poids de ses renoncements, plutôt que de reconnaître la dette qui leur est due, il n’arrivera pas à tourner la page de la dictature : elle en prolongera silencieusement l’héritage.
BIO EXPRESS
Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










