La manifestation organisée samedi 10 janvier 2026 contre l’injustice a bien déclenché une polémique, mais pas là où on l’attendait. Si le rassemblement a réuni plusieurs composantes de l’opposition, dont des figures et des partisans du Parti destourien libre (PDL), une image brandie en fin de cortège a provoqué une onde de choc au sein de ce parti. Une affiche représentant la moitié du visage de l’ancien président Zine El Abidine Ben Ali et celle de l’actuel chef de l’État, Kaïs Saïed.
Pour les manifestants à l’origine de cette affiche, le message se voulait symbolique et politique : rappeler, à l’occasion de l’anniversaire de la révolution de 2011, que la lutte contre la dictature ne s’est pas achevée avec la chute de Ben Ali, et que des pratiques autoritaires similaires sont aujourd’hui dénoncées sous le régime actuel, dont sont victimes des opposants de tous horizons, y compris la présidente du PDL, Abir Moussi.
Mais pour les destouriens, cette comparaison a été vécue comme une provocation frontale, voire comme une atteinte directe à leur identité politique.
« Une affiche qui empoisonne la bataille »
Les réactions des figures du PDL ont été immédiates et particulièrement virulentes. Karim Krifa, cadre du parti, a fustigé ce qu’il qualifie de « banderole provocatrice » brandie par « le fils d’Ahmed Souab, accompagné de certains jeunes ». Selon lui, cette image « ne sert aucune cause, ne défend aucun opprimé, mais détourne le combat et l’empoisonne ».
Il s’interroge : « Dans l’intérêt de qui pousse-t-on aujourd’hui cette comparaison grossière ? Et pourquoi cherche-t-on à transformer une bataille juridique juste en un slogan idéologique aveugle ? ». Avant d’asséner ce qu’il présente comme une vérité occultée : « Ce que nous vivons aujourd’hui n’existait pas avant Ben Ali, mais après lui. »
Un discours qui traduit une volonté claire de dissocier l’autoritarisme actuel de l’ancien régime, et surtout de rejeter toute assimilation symbolique entre les deux périodes.

Même amertume chez Majdi Boudhina, ancien député et cadre du PDL, qui s’adresse directement aux auteurs de l’affiche : « Qu’avez-vous gagné ? Votre combat aujourd’hui est-il contre le pouvoir ou contre des gens qui sont dans leurs tombes ? »
Il leur reproche d’avoir ignoré l’impact émotionnel de cette image sur une partie des manifestants : « Ne saviez-vous pas que cette affiche allait heurter les sentiments d’un grand nombre de participants ? Ne saviez-vous pas qu’elle allait empêcher une large frange de citoyens de participer à vos prochaines mobilisations, malgré la noblesse de la cause ? »
Dans un message particulièrement acerbe, il conclut : « Félicitations, vous offrez à Kaïs Saïed au moins treize années supplémentaires au pouvoir. Et pardon aux prisonniers : ceux sur qui vous comptiez ont appris des ânes et des bêtes à ne pas savoir définir leur objectif. » Avant de présenter des excuses publiques à ceux qu’il avait lui-même appelés à manifester.

De son côté, l’avocat d’Abir Moussi, Nafaa Laribi, a dénoncé ce qu’il considère comme « la chose la plus dangereuse pour une manifestation : non pas sa répression, mais l’intelligence limitée de certains de ses organisateurs ».
Pour lui, « mélanger Ben Ali et Kaïs Saïed dans une marche contre l’autoritarisme actuel n’est pas un acte de courage politique, mais une erreur de jugement qui poignarde le front de lutte de l’intérieur ».
Il parle d’un acte « non intelligent, politiquement non innocent », qui aurait transformé une mobilisation contre l’injustice en une « liquidation symbolique de la mémoire collective, au pire moment possible ».
Il s’est adressé aux destouriens disant que ces gens ne peuvent pas dépasser les divergences du passé et que, malheureusement, ils suivaient « une chimère ». L’avocat conclut en ces termes : « Opération séduction sabotée par une laideur viscérale même pas de façade !! Vous avez été bien Gauche !! »

Une blessure identitaire et mémorielle profonde
Au-delà de la polémique immédiate, la violence des réactions et des commentaires publiés par des sympathisants du PDL révèle une blessure bien plus profonde. Ce qui a heurté les destouriens ne relève pas seulement d’un désaccord tactique ou d’une divergence d’analyse politique, mais d’une atteinte ressentie comme identitaire.
Le brandissement de l’image de Ben Ali, assimilée à celle de Kaïs Saïed, a ravivé un culte de la personnalité toujours vivace au sein de cette famille politique, ainsi qu’un déni persistant de la nature dictatoriale du régime déchu en 2011. Dans de nombreux commentaires, l’ancien président est encore présenté comme une figure injustement attaquée, dont la mémoire devrait être protégée, au nom d’une lecture idéalisée du passé.
Cette réaction traduit moins un rejet de la comparaison en tant que telle qu’un refus d’admettre que la dictature ait existé hier, ou qu’elle puisse être analysée comme un système de pratiques répressives reproductibles, indépendamment de la personne qui les incarne. En ce sens, la colère du PDL semble révéler que le problème n’est pas tant la dictature elle-même, mais l’identité de celui qui l’exerce.
Comme l’a résumé un commentaire critique largement relayé : « Celui que dérange le fait de brandir l’image de Ben Ali, en tant que rappel d’un passé douloureux au cours duquel de nombreux Tunisiens – islamistes, nationalistes, gauchistes, syndicalistes, défenseurs des droits humains et autres – ont été opprimés, semble ne pas avoir tiré les leçons nécessaires. Il serait plus judicieux d’entamer de véritables révisions critiques et un exercice d’autocritique, avant de critiquer le système actuel, qui n’est, dans son essence autoritaire, qu’une version populiste et extrêmement médiocre du régime de Ben Ali. »
Une unité fragile mise à l’épreuve
Dans un communiqué publié à l’issue de la manifestation, le mouvement « Hak » a tenté de calmer le jeu. Tout en saluant la mobilisation et son succès organisationnel, il a exprimé ses regrets face au brandissement d’une affiche jugée « contraire à l’esprit du travail commun » et susceptible de « briser le climat de confiance entre les composantes de l’opposition ».
Le mouvement a appelé les organisateurs à « faire prévaloir la raison » et exhorté le PDL à ne pas laisser cet incident affecter son engagement dans les mobilisations à venir, rappelant l’existence d’un pacte de coopération entre plusieurs forces opposées à l’autoritarisme.
Cette polémique met en lumière une réalité persistante. L’opposition tunisienne peine encore à s’accorder sur une lecture commune du passé, condition pourtant essentielle pour construire un front cohérent contre les dérives autoritaires du présent.
R.B.H













2 commentaires
le financier
KS n est que la consequence de ce que crea ben ali .
Ben ali a fait revenir ennahda et tous le reste
LOL
Voilà exactement pourquoi la Tunisie recule sans arrêt, et pourquoi des figures comme Abir Moussi sont en prison. Ils ne sont même pas au pouvoir, pire le et pourtant ils essaient de contrôler la rage, l’expression et les actions des autres, avec leur cinéma et leurs fausses vertus, comme s’ils étaient les héritiers de la révolution. “Vivre et laisser vivre” n’existe pas en Tunisie.