La non-délivrance persistante des cartes de journaliste professionnel en Tunisie n’est pas un simple dysfonctionnement administratif. C’est, selon le journaliste Fahem Boukadous, l’expression d’une stratégie politique assumée visant à affaiblir durablement la presse et à la placer sous tutelle.
Une stratégie d’affaiblissement progressif de la presse
Dans un long statut publié sur Facebook lundi 12 janvier 2026, Fahem Boukadous replace cette crise dans une lecture comparative plus large. « Toute autorité politique qui perçoit la presse comme un espace de reddition de comptes ou comme une menace à son hégémonie cherche à contourner la liberté de la presse par des politiques graduelles », a-t-il écrit, évoquant des mécanismes progressifs d’« affaiblissement, de domestication puis d’instrumentalisation ».
Selon lui, ces stratégies ne passent pas nécessairement par une censure frontale. Elles empruntent des chemins plus insidieux : textes juridiques restrictifs, pratiques administratives arbitraires et construction d’un climat hostile à l’indépendance professionnelle. « La liberté de la presse est ainsi vidée de sa substance sans jamais être officiellement remise en cause », a-t-il souligné.
Fahem Boukadous a insisté également sur le rôle central joué par l’arme économique. « Les régimes recourent souvent à une forme de “soft power” pour épuiser les médias, en asséchant leurs ressources financières et en contrôlant les conditions de leur survie », a-t-il expliqué citant la gestion de la publicité publique et privée ainsi que l’usage de textes répressifs comme le décret-loi 54, devenu selon lui un instrument d’intimidation plus qu’un cadre juridique.
Mais ce qui distingue le cas tunisien, c’est, selon lui, le choix assumé de l’inaction légale. « Le pouvoir tunisien ne s’est pas contenté de ne pas réformer les lois encadrant la profession : il les a purement et simplement paralysées », a écrit Fahem Boukadous. Le décret-loi 115 de 2011, pilier de la liberté de la presse après la révolution, n’a été ni amendé ni remplacé.
La carte de journaliste, symptôme d’une paralysie légale assumée
Cette paralysie se cristallise aujourd’hui autour de la carte de journaliste professionnel. Pour Boukadous, la responsabilité est clairement identifiée. « La situation actuelle engage directement la responsabilité juridique de la Présidence du gouvernement, et plus précisément celle de la cheffe du gouvernement », a-t-il affirmé, précisant que le problème n’est plus technique mais juridique.
Évoquant la commission indépendante chargée de l’attribution de la carte professionnelle laissée à l’abandon, il a rappelé que l’article 8 du décret-loi 115 confère exclusivement à la Présidence du gouvernement la compétence de nommer les membres de la commission indépendante. « Il s’agit d’une obligation légale qui ne relève ni du pouvoir discrétionnaire ni d’un ajournement injustifié », a-t-il avancé. Or, malgré la transmission des candidatures proposées par les structures professionnelles, trois sièges essentiels demeurent vacants.
Cette situation a entraîné la perte du quorum légal, la paralysie de la commission, l’impossibilité d’attribuer la carte pour 2025 et le recours à une prorogation exceptionnelle arrivée à expiration le 31 décembre 2025. « Nous sommes face à une décision administrative négative illégale et à une violation manifeste du principe de légalité », a dénoncé Fahem Boukadous.
Il a également mis en garde contre les conséquences directes pour les journalistes. « Faire porter aux journalistes les effets de ce blocage constitue une atteinte grave à leur droit au travail et à leur statut professionnel, alors qu’ils remplissent toutes les conditions requises », a-t-il écrit.
Le journaliste a, dans ce sens, alerté sur les perspectives inquiétantes pour l’année à venir. « La poursuite de ce processus rendra inévitable l’impossibilité d’attribuer la carte de journaliste professionnel pour 2026 », a-t-il prévenu, évoquant un « vide juridique dangereux » dont la responsabilité incombe pleinement à l’exécutif.

N.J










