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UGTT : la désertion qui a fait tomber la grève générale

Service IA, Business News

Par Raouf Ben Hédi

Annoncée comme un moment politique majeur contre l’autoritarisme du régime Kaïs Saïed, la grève générale du 21 janvier n’aura finalement pas lieu. Faute de préavis envoyés dans les délais légaux, elle est devenue caduque sans même être officiellement annulée. En toile de fond, une crise interne profonde à l’UGTT et la démission de son secrétaire général Noureddine Taboubi, qui a laissé la centrale sans boussole au moment où l’opposition comptait sur elle pour faire basculer le rapport de force.

Le 5 décembre, lorsque l’UGTT annonce une grève générale pour le 21 janvier, le signal est immédiatement perçu comme politique. Au-delà des revendications sociales, l’enjeu est ailleurs : marquer un refus collectif de la dérive autoritaire du régime, redonner du souffle à une opposition asphyxiée, montrer que la rue n’est pas totalement confisquée.

Pendant quelques jours, l’idée fait son chemin. Le 21 janvier devient une date. Un repère. Un espoir. On s’attendait à un mandat populaire contre le régime.

Puis, progressivement, le silence s’installe.

Pas de mobilisation visible. Pas de dynamique. Et surtout, aucune démarche concrète sur le plan juridique. Car une grève générale, pour être valable, suppose l’envoi de préavis dix jours à l’avance. La date butoir était hier dimanche 11 janvier. Ce jour-là, rien n’a été envoyé. Aucun préavis. Aucune signature. Aucun acte.

La grève n’a pas été annulée. Elle s’est simplement éteinte.

Le 11 janvier, Salaheddine Salmi, secrétaire général adjoint de l’UGTT, le reconnaît d’ailleurs sans détour dans une déclaration à Jawhara FM : dans les faits, la grève est devenue caduque.

Une centrale sans direction, une organisation sans cap

Ce qui frappe, dans cette séquence, ce n’est pas seulement l’échec de la grève. C’est la manière dont il s’est produit : sans décision claire, sans explication structurée, sans prise de responsabilité.

Depuis la démission annoncée de Noureddine Taboubi le 23 décembre, la centrale vit en apnée. Instances paralysées. Réunions reportées. Arbitrages impossibles. Chacun attend le 17 janvier, date à laquelle la démission devrait devenir effective selon les statuts.

Le quotidien arabophone Le Maghreb, dans son édition d’aujourd’hui, 12 janvier 2026, décrit une organisation en suspension, incapable de trancher, et une grève du 21 janvier devenue politiquement compromise bien avant même l’échéance.

Autrement dit : ce n’est pas la grève qui a échoué par accident. C’est l’UGTT qui n’était tout simplement plus en mesure de la porter.

Taboubi au cœur de la rupture

Difficile d’éviter la question qui fâche : celle du rôle de Noureddine Taboubi dans ce naufrage.

La journaliste Hanene Ftouhi l’exprime sans détour dans une analyse largement partagée sur les réseaux sociaux : l’absence de signature du préavis par le secrétaire général démissionnaire a fermé toute possibilité de concrétiser la grève. Et au-delà de l’aspect procédural, elle évoque un échec de leadership, une incapacité à assumer les responsabilités à un moment critique, et une rupture avec les décisions des plus hautes instances de l’organisation.

Le constat est dur, mais il reflète ce que beaucoup murmurent désormais dans les rangs syndicaux : la crise actuelle n’est pas seulement structurelle. Elle est aussi profondément liée à la séquence personnelle du secrétaire général.

Une date qui comptait, un rendez-vous manqué

Pour l’opposition, le 21 janvier n’était pas une date parmi d’autres. Elle devait servir de point d’appui, de démonstration, de moment de visibilité nationale et internationale. Une grève générale réussie aurait été un message fort : la société n’est pas totalement anesthésiée, le rejet du pouvoir existe encore, l’espace public n’est pas totalement verrouillé.

Ce moment n’aura pas lieu.

Et ce qui laisse un goût amer, c’est que cet échec n’a pas été assumé politiquement. Pas de communiqué clair. Pas de débat ouvert. Pas de ligne expliquée. Seulement un silence prolongé, puis un constat administratif : faute de préavis, il n’y aura rien.

L’hypothèse du deal : quand le doute s’installe

Dans ce vide, une interrogation s’est installée. Persistante. Troublante.

Noureddine Taboubi a-t-il cherché à se protéger en renonçant au bras de fer ?

A-t-il conclu un arrangement avec les autorités ? En clair, a-t-il accepté de faire échouer la grève du 21 janvier, en contrepartie d’une immunité après son départ de l’UGTT ?

Il n’existe aujourd’hui aucun élément permettant d’affirmer l’existence d’un deal. Mais le simple fait que la question circule, qu’elle soit posée par des syndicalistes eux-mêmes, qu’elle alimente les conversations politiques, en dit long sur l’état de confiance.

Car même si cette hypothèse est fausse, elle révèle une réalité plus grave : une rupture entre le leader et sa base, une perte de crédibilité, un doute profond sur la cohérence de la séquence.

Et une autre évidence s’impose : même dans l’hypothèse d’un arrangement, rien ne garantirait sa solidité. Ces dernières années ont montré que des figures publiques, y compris syndicales, ont été inquiétées ou emprisonnées pour bien moins que cela. Il n’est donc pas improbable que les autorités inquiètent Taboubi, bien qu’il ait fait échouer la grève générale du 21 janvier.

Un départ qui laisse une centrale affaiblie… et un homme seul

Ce qui reste, aujourd’hui, ce n’est pas tant la question du deal que celle de l’image.

L’image d’un secrétaire général qui quitte la scène au moment le plus sensible. L’image exacte d’un déserteur, du soldat qui quitte le champ de bataille.

L’image d’une centrale désorganisée quand le pays avait besoin d’un acteur structurant.

L’image d’une grève annoncée puis abandonnée sans même une explication officielle.

Et dans ce contexte, une réalité s’impose : Noureddine Taboubi ne bénéficie plus de la force collective qui protège d’ordinaire les grandes figures syndicales. La centrale est fragilisée. Les bases sont divisées. La solidarité s’est fissurée.

S’il lui arrivait quoi que ce soit demain, il ne pourrait plus compter sur la dynamique qu’aurait créée une organisation mobilisée. Le paradoxe est cruel : en quittant le combat, il a aussi perdu la protection qu’offre le combat collectif.

À cause de lui, c’est tout un camp politique qui a perdu, sans même livrer bataille, l’une de ses rares occasions de reprendre la main.

Raouf Ben Hédi

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