Invité de la matinale de Jawhara FM, mardi 13 janvier 2026, Mourad Boubaker, cofondateur de la plateforme Clik2Read, est revenu sur la genèse de la cette plateforme tunisienne dédiée au livre électronique, ses objectifs, son fonctionnement et les défis auxquels elle fait face dans un paysage culturel en pleine mutation. Loin des discours alarmistes sur le désamour supposé des Tunisiens pour la lecture, l’échange a surtout mis en lumière une conviction forte : le public existe, mais il faut désormais aller à sa rencontre là où il se trouve — sur les écrans.
Tout a commencé par un constat presque banal, mais fondamental. En Tunisie, on compte près de treize millions de téléphones mobiles en circulation. Un chiffre vertigineux, supérieur au nombre d’habitants, et surtout révélateur d’un fait essentiel : près de 98% des Tunisiens possèdent un smartphone, quels que soient leur âge, leur statut social ou leur pouvoir d’achat. Le téléphone n’est plus un luxe, mais un objet de première nécessité. À partir de là, l’idée s’impose d’elle-même : si le livre veut survivre et se diffuser, il doit aller à la rencontre du lecteur là où il se trouve déjà — dans sa poche.
Clik2Read naît ainsi il y a environ trois ans, portée par Mourad Boubaker et son associé Sami Meksi. Contrairement à certaines expériences avortées, la plateforme s’est installée dans la durée. Elle revendique aujourd’hui son statut de première plateforme numérique tunisienne dédiée au livre électronique tunisien, et surtout sa continuité. « Nous ne sommes pas seuls, mais nous avançons presque seuls », a résumé Mourad Boubaker, conscient d’évoluer sur un terrain complexe, encore fragile, où les soutiens institutionnels restent limités.
L’ambition est claire : promouvoir le livre tunisien. Un livre souvent reconnu pour sa qualité, salué par la critique, mais pénalisé par un déficit chronique de diffusion. Le problème du livre tunisien n’est pas tant sa valeur que sa visibilité. Or, à l’échelle mondiale, le livre numérique représente déjà entre 10 et 12% du chiffre d’affaires du secteur de l’édition. Un segment encore modeste, mais suffisamment significatif pour ne pas être ignoré.
Clik2Read se définit, selon ses fondateurs, comme un intermédiaire, un espace technique et commercial mis à disposition des maisons d’édition tunisiennes. Ce sont elles qui fournissent les contenus. Clik2Read, de son côté, construit l’infrastructure, assure la gestion, la sécurisation et la diffusion des ouvrages.
Pour l’utilisateur, l’expérience se veut intuitive et proche du geste familier. L’inscription est gratuite. Le lecteur peut feuilleter virtuellement les ouvrages, consulter les couvertures, lire les résumés et accéder gratuitement aux huit premières pages, comme on le ferait dans une librairie. Si l’intérêt est confirmé, l’achat se fait en ligne, via des moyens de paiement sécurisés. Le livre rejoint alors une bibliothèque numérique personnelle, accessible à tout moment, avec reprise automatique de la lecture à la page laissée précédemment.
Le prix constitue un autre levier essentiel. Les livres numériques sont proposés à des tarifs inférieurs de 20 à 30% à ceux des versions papier. Un écart suffisant pour encourager l’achat légal, sans pour autant dévaloriser le travail de l’auteur ou de l’éditeur. Quant aux craintes liées au piratage, Mourad Boubaker les relativise : pour un livre à dix dinars, l’effort requis pour contourner les protections dépasse souvent l’intérêt même de l’opération.
Clik2Read répond également à un enjeu majeur : celui de la diaspora. Les Tunisiens vivant à l’étranger se heurtent depuis longtemps aux difficultés de distribution du livre tunisien hors des frontières. Grâce au numérique, l’accès devient immédiat. En un clic, depuis la France, le Canada ou ailleurs, le lecteur peut acquérir un ouvrage tunisien et le lire instantanément. Une révolution silencieuse pour la circulation des idées et des œuvres.
Sur le plan économique, la plateforme fonctionne sur un modèle de partage des revenus. Clik2Read perçoit une commission, le reste revenant à l’éditeur. L’entreprise assume l’ensemble des coûts techniques, de gestion et de maintenance, ainsi que le risque entrepreneurial. Pour les éditeurs, le numérique représente ainsi une opportunité de revenus complémentaires, sans frais supplémentaires de production ou de stockage.
Après trois années d’existence, Mourad Boubaker observe une évolution encourageante des usages. Les deux premières années ont été largement consacrées à la résolution de problèmes techniques, à la stabilisation de la plateforme et à l’amélioration de l’expérience utilisateur. La troisième année marque un tournant : la lecture numérique commence à trouver son public, en Tunisie comme à l’étranger. La plateforme compte aujourd’hui environ 1 700 abonnés actifs.
Contrairement aux discours alarmistes, Clik2Read ne se pose pas en fossoyeur du livre papier. « Le numérique ne remplace pas le papier, il l’accompagne », insiste Boubaker. Le lecteur passionné continuera d’acheter des livres papier. Le numérique, lui, ouvre d’autres portes, facilite l’accès, suscite parfois le premier contact.
Tous les genres sont représentés sur la plateforme. Les parents peuvent même utiliser le smartphone comme outil d’incitation à la lecture, en proposant des contenus choisis à leurs enfants. Aucune censure éditoriale n’est imposée : le catalogue numérique reflète fidèlement l’offre papier.
Mais Clik2Read ne se limite pas à une plateforme commerciale. L’initiative s’inscrit aussi dans une dynamique culturelle plus large. La société est impliquée dans le « Mouvement national pour la lecture » dont le slogan est explicite : « La Tunisie lit ». Des rencontres sont organisées avec des auteurs, des lectures publiques, des débats. Les participants peuvent accéder gratuitement aux livres numériques discutés lors des événements, avant d’acheter, s’ils le souhaitent, la version papier dédicacée.
Ces rencontres, parfois rassemblant plusieurs centaines de participants, démontrent une chose essentielle : le public existe. Il attend simplement qu’on lui tende le livre, qu’on crée l’occasion, qu’on redonne au texte un espace vivant de discussion et de partage.
Pour Mourad Boubaker, l’avenir du livre tunisien passe par cette hybridation : le numérique pour l’accessibilité, le papier pour l’attachement, et surtout la rencontre humaine pour faire vivre l’œuvre.
N.J










