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Entreprises publiques : « un dysfonctionnement profond du modèle tunisien», Moez Soussi dénonce

Par Imen Nouira

Les entreprises publiques tunisiennes peinent à joindre les deux bouts. Pour Moez Soussi, mardi 13 janvier 2026, cette situation n’est pas un hasard : elle traduit un dysfonctionnement systémique et structurel qui empêche ces entreprises de remplir correctement leurs missions économiques et sociales. L’économiste et professeur à l’Université de Tunis est intervenu au micro de Wassim Ben Larbi dans l’émission Expresso sur les ondes d’Express FM pour livrer une analyse détaillée de la situation financière critique des entreprises publiques tunisiennes. Selon lui, les pertes massives enregistrées par plusieurs structures ne peuvent être expliquées par une simple lecture comptable ou par des fautes de gestion isolées, mais reflètent un problème structurel profond du modèle des entreprises publiques en Tunisie.

Des chiffres « réels et alarmants », mais incomplets

Revenant sur les données évoquées dans le rapport de la Cour des comptes, Moez Soussi affirme ne pas être surpris par l’ampleur des pertes annoncées. Il souligne toutefois que les chiffres relayés ne reflètent qu’une partie de la réalité, dans la mesure où toutes les entreprises publiques ne publient pas régulièrement leurs états financiers.

Il rappelle que la Tunisie compte environ 110 entreprises et établissements publics, alors que les documents budgétaires disponibles ne couvrent qu’un peu plus d’une quarantaine de structures. À cela s’ajoute un décalage important dans la publication des données financières, puisque les annexes consacrées aux entreprises publiques dans la Loi de finances sont souvent publiées avec plusieurs mois de retard et reposent sur des chiffres non actualisés.

Une lecture strictement comptable jugée insuffisante

Pour Moez Soussi, réduire la crise des entreprises publiques à des irrégularités de gestion ou à des actes de corruption constitue une approche réductrice. S’il insiste sur la nécessité d’appliquer la loi en cas d’infractions avérées, il estime que le problème est bien plus profond.

L’économiste met en garde contre l’usage du terme « effondrement » pour qualifier la situation actuelle. Il préfère parler d’une situation financière extrêmement dégradée, résultant d’un empilement de contraintes économiques, sociales et institutionnelles.

Une typologie des entreprises publiques souvent ignorée

Moez Soussi rappelle que les entreprises publiques ne forment pas un bloc homogène. Certaines relèvent des établissements publics à caractère non administratif, soumis principalement au droit public, tandis que d’autres sont des entreprises publiques ou des sociétés à participation de l’État, dotées de conseils d’administration et censées disposer d’une plus grande autonomie de gestion.

Il distingue également les entreprises opérant dans un environnement concurrentiel — comme les banques publiques — de celles exerçant dans des secteurs monopolistiques ou stratégiques, à l’image de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (Steg), de la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux (Sonde), de Tunisair, de la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) ou encore du Groupe chimique tunisien (GCT). Ces dernières, souligne-t-il, ne poursuivent pas uniquement des objectifs de rentabilité, mais remplissent des missions économiques, sociales et parfois politiques imposées par l’État.

Le poids déterminant des politiques publiques

L’économiste insiste sur le fait que plusieurs entreprises publiques sont contraintes par des politiques tarifaires administrées, sans disposer des ressources nécessaires pour compenser les pertes engendrées. Les mécanismes de compensation financière existent, mais les montants dus par l’État sont souvent versés avec retard, voire pas versés du tout.

Cette situation entraîne une détérioration de la trésorerie, obligeant les entreprises concernées à recourir à l’endettement bancaire ou à des avances coûteuses, ce qui alourdit encore davantage leurs charges financières et fragilise leurs relations avec les fournisseurs et les partenaires.

Parmi les exemples concrets de ce fonctionnement, Moez Soussi cite la Régie nationale du tabac et des allumettes (RNTA) et l’Office des céréales, dont les prix et revenus sont strictement régulés par l’État. Selon l’économiste, cette régulation limite la liberté de gestion de ces structures et contribue aux retards de perception de certaines subventions et recettes, aggravant la situation financière et la trésorerie de ces entreprises.

Il précise que la situation de la RNTA et de l’Office des céréales est comparable à celle d’autres monopoles publics ou régies administratives, où les contraintes imposées par l’État et les retards dans le versement des fonds dus compliquent la gestion quotidienne et alourdissent les charges financières. Cette illustration souligne, selon lui, que les difficultés des entreprises publiques ne sont pas seulement liées à leur gestion interne, mais résultent en grande partie de politiques publiques et de mécanismes financiers imparfaits.

Une « dette croisée » au cœur du problème

Moez Soussi met en lumière un phénomène central : la dette croisée entre l’État et les entreprises publiques. Plusieurs structures affichent simultanément des dettes envers l’État et des créances importantes sur ce dernier.

À titre d’exemple, il cite la Steg, dont les créances sur l’État atteignaient près de quatre milliards de dinars en 2023, tandis que ses dettes envers l’État demeuraient relativement marginales. La Sonede présente une situation comparable, avec des créances dépassant largement ses obligations fiscales.

Moez Soussi s’est également attardé sur le cas de la Société tunisienne des industries de raffinage (Stir), illustrant concrètement les déséquilibres liés aux relations financières avec l’État. Il a indiqué que l’entreprise affichait, en 2022, des pertes avoisinant 1,2 milliard de dinars. Dans le même temps, la Stir présentait des dettes envers l’État estimées à 101 millions de dinars, tandis que les créances qu’elle détient sur l’État s’élevaient à 784,7 millions de dinars, soit des créances nettes de 683,5 millions de dinars. Selon l’économiste, cette situation illustre parfaitement le poids considérable des retards de paiement de l’État dans la détérioration de la situation financière des entreprises publiques.

Selon lui, ces déséquilibres perturbent gravement le fonctionnement normal des entreprises publiques, qui peinent à honorer leurs engagements financiers et à assurer la continuité de leurs services.

Des modèles économiques devenus obsolètes

Au-delà des aspects financiers, Moez Soussi estime que le modèle économique des entreprises publiques tunisiennes n’est plus adapté aux réalités actuelles. Conçues dans les années soixante et 70 comme des leviers de modernisation et de développement, ces structures évoluent aujourd’hui dans un environnement radicalement différent, marqué par la rapidité de l’information, la complexité des décisions économiques et l’exigence de flexibilité.

Il plaide pour une révision en profondeur du cadre juridique, notamment la loi encadrant la gouvernance des entreprises publiques, ainsi que des mécanismes de contrôle préalable et a posteriori, afin de concilier efficacité économique et missions de service public.

Responsabilité partagée et pistes de redressement des entreprises publiques

Moez Soussi souligne que les difficultés actuelles des entreprises publiques ne peuvent être imputées uniquement à leurs dirigeants ou à leur mode de gestion. L’État, en tant qu’actionnaire, régulateur et décideur des politiques publiques, porte lui aussi une part importante de responsabilité dans cette situation, qu’il s’agisse des contraintes tarifaires imposées, des retards de paiement des subventions ou des dysfonctionnements dans la coordination des systèmes sociaux.

Selon l’économiste, la résolution des problèmes ne nécessite pas forcément d’injections financières massives. Les solutions résident avant tout dans une réforme structurelle et organisationnelle, avec une révision du cadre juridique pour adapter les lois encadrant les entreprises publiques aux réalités économiques et sociales actuelles. Il insiste sur le renforcement de la gouvernance et des mécanismes de contrôle, tant préalables qu’a posteriori, pour garantir transparence et efficacité dans la gestion.

Moez Soussi évoque également la modernisation des modèles économiques des entreprises publiques, notamment celles opérant dans des secteurs stratégiques ou monopolistiques, afin qu’elles puissent remplir leurs missions sans être systématiquement dépendantes de subventions ou d’avances coûteuses. Dans ce cadre, il propose l’unicité des systèmes sociaux, en envisageant la fusion de la CNSS et de la CNRPS, ce qui pourrait améliorer l’efficacité financière et administrative et réduire les retards de perception ou de versement.

Il précise toutefois que les réformes doivent être appliquées “au cas par cas”, chaque entreprise ayant ses spécificités, ses contraintes et ses missions propres. Enfin, il met en avant l’importance de donner plus de flexibilité aux directions des entreprises publiques, afin qu’elles puissent prendre des décisions rapides et adaptées aux contraintes financières, sociales et politiques. Pour lui, le redressement passe avant tout par l’organisation et la gouvernance, plus que par l’argent.

Rappel des constats de la Cour des comptes

Rappelons qu’à l’issue des travaux de contrôle menés par la Cour des comptes, le président de la République, Kaïs Saïed, est revenu sur les nombreuses irrégularités relevées, lors de la réception du rapport annuel général de la Cour des comptes au titre de l’année écoulée, vendredi 9 janvier 2026, des mains de Fadhila Gargouri, première vice-présidente de la Cour des comptes, ainsi que de plusieurs rapports sectoriels, selon un communiqué présidentiel publié dans la soirée.

« À eux seuls, onze établissements publics ont enregistré des pertes estimées à près de 1,07 milliard de dinars. Parmi les structures concernées figurent notamment la compagnie aérienne nationale Tunisair, dont les pertes dépassent les 316 millions de dinars, ainsi que l’Office de la marine marchande et des ports, avec des pertes avoisinant les 291 millions de dinars », précise le communiqué.

Selon les rapports, « ces dérives s’expliquent notamment par le versement de salaires, primes et indemnités sans fondement légal, conjugué à une faiblesse des mécanismes de contrôle et de suivi ».

Le chef de l’État a souligné que ces chiffres « alarmants » traduisent « l’ampleur de la dégradation et du sabotage systématique qu’a connus le pays », insistant sur « la nécessité de tirer toutes les conséquences juridiques de cette corruption qui s’est enracinée dans plusieurs rouages de l’État » et affirmant que « le peuple tunisien est en droit de récupérer l’intégralité des fonds détournés ».

I.N.

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Commentaire

  1. Rationnel

    13 janvier 2026 | 13h41

    Des points discutables dans cette analyse:
    – Les difficultés ne sont pas des cas isolés de corruption, mais le produit d’un modèle économique obsolète (datant des années 70) qui n’est plus adapté à la vitesse et à la complexité de l’économie actuelle.
    – Le modele n’est pas obsolete, ce modele marche bien en Chine, donc le modele n’est pas abandonner mais a corriger.

    – L’État est en grande partie responsable de l’asphyxie financière de ces structures. En ne payant pas ses dettes aux entreprises comme la STEG ou la STIR, il les force à s’endetter lourdement auprès des banques.
    – C’est un probleme artificiel, on commence a le resoudre en empruntant directement aupres de la Banque Centrale a 0%. L’etat peut emprunter des montants plus importants que les 11 milliards aupres de la banque centrale si les prets ne servent pas a la consommation maix aux investissements.

    – La solution ne réside pas dans l’injection massive de capitaux, mais dans une réforme profonde du cadre juridique. Il est nécessaire d’accorder plus de flexibilité aux gestionnaires et de moderniser les mécanismes de contrôle.

    – Les entreprises publiques ne formant pas un bloc homogène, le redressement doit être spécifique à chaque secteur (monopoles stratégiques vs secteurs concurrentiels) tout en renforçant la transparence de leurs états financiers. Ceci est le cas, on commence avec la STEG qui est la societe la plus importante, le programme TEREG subventionne par la Banque mondiale coute plus de 400 millions de dollars, c’est une tache complexe et de longue duree (le programme est de 5 ans, voir: Tunisia – Energy Reliability, Efficiency, and Governance Improvement Program).

    On n’a pas a reinventer la roue la Chine a deja montre la voie.
    Le modèle chinois des entreprises d’État est le pilier du capitalisme d’État. Le système s’organise selon:
    1. La stratégie « Saisir le grand, libérer le petit »
    Depuis les réformes des années 90, la Chine a appliqué le principe ‘Grasp the large, let go of the small’.
    Les « Grands » : L’État a conservé le contrôle absolu sur les secteurs stratégiques (énergie, télécoms, banque, défense, chemin de fer). Ces géants sont fusionnés pour créer des champions nationaux capables de rivaliser mondialement.
    Les « Petits » : L’État s’est désengagé des secteurs légers ou concurrentiels (commerce de détail, petite manufacture), laissant place au secteur privé.
    La Tunisie est avancee dans ce premier point.
    2. Le rôle central de la SASAC
    La gestion n’est pas dispersée entre plusieurs ministères. La quasi-totalité des grandes entreprises d’État est supervisée par une seule entité : la SASAC (State-owned Assets Supervision and Administration Commission). Elle agit comme un « super-actionnaire » qui nomme les dirigeants et fixe des objectifs de performance. Elle veille à ce que les entreprises ne se contentent pas de survivre, mais qu’elles investissent massivement dans la R&D pour atteindre l’indépendance technologique.
    La Tunisie peut se baser sur le programme TEREG pour creer une SASAC.
    3. Un financement préférentiel et stratégique
    Le modèle chinois repose sur une symbiose entre les banques d’État et les entreprises d’État :
    Accès au crédit : Les entreprises publiques bénéficient de taux d’intérêt plus bas et d’un accès prioritaire aux prêts bancaires par rapport au secteur privé. Absence de « dette croisée » asphyxiante : Contrairement au cas tunisien où l’État « oublie » de payer ses factures, l’État chinois utilise ses entreprises pour injecter massivement de l’argent dans l’économie lors des plans de relance (infrastructures, routes, réseaux 5G).
    4. La double mission : Profit et Politique
    Les entreprises chinoises ne cherchent pas uniquement le profit, mais elles ne sont pas non plus de simples administrations sociales. Outils de politique étrangère : À travers l’initiative des « Nouvelles Routes de la Soie » (Belt and Road Initiative), ces entreprises construisent des ports et des chemins de fer à l’étranger pour sécuriser les approvisionnements de la Chine. Stabilité sociale : En période de crise, elles ont pour consigne de maintenir l’emploi, même si cela pèse temporairement sur leur rentabilité.