Pénuries de médicaments vitaux, patients abandonnés à leur douleur, pharmacies démunies, Cnam exsangue : aujourd’hui, tomber malade en Tunisie est un luxe que beaucoup ne peuvent plus se permettre. Pendant que le système s’effondre, Kaïs Saïed se contente d’appeler à « trouver des solutions », comme n’importe quel citoyen autour d’un café, alors qu’il est le seul à avoir l’obligation de les proposer.
La phrase est brutale. Elle n’est pourtant ni exagérée, ni polémique. Elle est signée par l’avocat Nafaa Laribi : « Le Tunisien n’a pas intérêt à tomber malade. Dire plus que ça et je risque d’être poursuivi sur le fondement du décret-loi 54. »
Elle résume à elle seule l’état d’un système de santé qui s’effondre lentement, sous les yeux de tous, dans un silence que seuls quelques médecins, pharmaciens et organisations osent encore briser.
Depuis plusieurs semaines, les alertes se multiplient. Elles viennent des praticiens, des ordres professionnels, de la société civile. Elles convergent toutes vers un constat inquiétant : le système de santé tunisien ne fonctionne plus correctement. Et ce qui relève encore du dysfonctionnement aujourd’hui pourrait rapidement basculer vers une rupture pure et simple de la prise en charge des patients.
Des pénuries qui ne datent pas d’hier
Le 24 novembre dernier déjà, des médecins spécialisés dans la prise en charge de la douleur tiraient la sonnette d’alarme. Ils dénonçaient une pénurie critique d’antalgiques puissants, notamment ceux destinés aux patients atteints de cancer. La morphine orale, médicament de base en soins palliatifs, était devenue introuvable. Certains praticiens expliquaient devoir adapter leurs protocoles non pas aux besoins des patients, mais à ce qui restait disponible dans les pharmacies.
Plus d’un mois et demi plus tard, le constat est encore plus sombre. Le 11 janvier, de nouveaux témoignages médicaux confirmaient que la situation s’était aggravée. Des patients cancéreux continuent de souffrir sans traitement adapté. Des injections sont utilisées à la place de traitements de fond, faute de mieux. Des médecins parlent de détresse, d’épuisement, parfois même d’un sentiment d’abandon.
Le problème ne concerne plus uniquement les antalgiques. Le 12 janvier, le Conseil national de l’Ordre des pharmaciens alertait à son tour sur une pénurie inquiétante de médicaments vitaux dans les officines privées. Des traitements pour la thyroïde, des troubles psychiatriques, des pathologies chroniques et graves deviennent difficiles, voire impossibles à trouver. Dans de nombreux cas, il n’existe aucune alternative thérapeutique locale.
Dans les quartiers populaires comme dans les quartiers aisés, la scène est devenue banale : patients faisant le tour des pharmacies, proches sollicités à l’étranger, boîtes de médicaments échangées entre familles. Une économie parallèle de la survie médicale est en train de s’installer.
La Cnam, la Pharmacie centrale et la mécanique grippée
À cette pénurie s’ajoute une autre réalité, plus structurelle encore : l’asphyxie financière de la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam). Depuis des mois, les retards de paiement aux pharmaciens, aux cliniques et aux prestataires s’accumulent. Certains professionnels ont suspendu la délivrance de médicaments aux assurés sociaux. D’autres continuent, mais à perte, par conscience professionnelle plus que par viabilité économique.
La Pharmacie centrale, elle-même confrontée à des problèmes de trésorerie, peine à assurer un approvisionnement régulier. La chaîne entière est fragilisée : financement défaillant, approvisionnement instable, professionnels sous pression, patients exposés.
Rien de tout cela n’est nouveau. Tout cela est documenté. Tout cela est connu.
Quand la LTDH parle de « mort lente »
Fait rare, presque inédit : la Ligue tunisienne des droits de l’Homme est sortie de sa réserve sur cette question. Dans un communiqué publié le 12 janvier 2026, la LTDH évoque sans détour une « mort lente du système de santé ».
Elle ne parle pas de crise passagère. Elle parle d’échec structurel des politiques publiques. Elle rappelle que le droit à la santé est un droit constitutionnel. Elle cite la pénurie de médicaments, la suspension de la délivrance aux assurés sociaux, la dégradation des infrastructures, l’exode des compétences médicales. Elle évoque une responsabilité de l’État. Une responsabilité pleine et entière.
Ce n’est plus seulement le cri de praticiens isolés. C’est désormais une organisation historique de défense des droits qui pose un diagnostic politique.
Des témoignages prudents, presque murmurés
Sur les réseaux sociaux, plusieurs patients et proches brisent le silence et appellent au secours. Les histoires diffèrent, mais le verdict est toujours le même. Il y a ceux qui ont de l’argent, mais qui ne trouvent pas les médicaments. Et il y a ceux qui n’ont même plus les moyens de tenter de se soigner. Mais au fond, la frontière entre les deux s’efface : qu’on soit aisé ou modeste, la pénurie condamne tout le monde à la même impuissance.
Seuls échappent partiellement à cette fatalité ceux qui disposent d’un frère, d’une sœur, d’un ami à l’étranger, capables d’envoyer quelques boîtes de médicaments dans une valise. Une entraide devenue vitale. Une pratique illégale, certes, mais devenue pour beaucoup la seule alternative entre la douleur et la dignité.
Une mère d’un patient atteint de cancer raconte les nuits sans sommeil, les cris étouffés par pudeur, les douleurs qui ne passent plus, les pharmacies parcourues une à une, toujours avec la même réponse. Un homme évoque les colis expédiés depuis l’Europe, attendus comme on attend un miracle. Une femme explique qu’elle repousse volontairement ses examens médicaux, par peur de découvrir une maladie qu’elle n’aurait pas les moyens — ni les médicaments — de traiter.
Ces témoignages sont sobres et dignes. Ils ne cherchent pas à émouvoir. Ils n’exagèrent rien.
Mais ils disent une réalité glaçante : la maladie est devenue une double peine. Non pas tant par ce qu’elle révèle, mais par l’incapacité du système à y répondre.
Une rencontre présidentielle… et beaucoup de mots
C’est dans ce contexte qu’a eu lieu, lundi 12 janvier, la rencontre entre le président de la République et le ministre des Affaires sociales. Curieusement, le ministre de la Santé n’était pas présent.
Le communiqué officiel publié à 1h54 du matin parle de « réformes urgentes », de « nouvelle vision », de « mobilisation », de « droit fondamental ». Le président affirme qu’il faut trouver des solutions, corriger les trajectoires, mettre fin à la souffrance.
Mais concrètement, aucune mesure annoncée, aucun calendrier, aucun engagement chiffré, aucune décision opérationnelle.
Dire qu’il faut trouver des solutions est un constat. C’est une évidence. C’est même une banalité. Ce sont des mots que n’importe quel citoyen peut prononcer autour d’un café ou sur les réseaux sociaux. Mais lorsqu’ils viennent du chef de l’État, dans un contexte aussi grave, ils sonnent creux, comme un aveu : celui d’un pouvoir qui observe la crise plus qu’il ne la maîtrise. Le chef de l’État offre aux malades de la littérature à la place de solutions concrètes.
Un système qui tient encore… par l’éthique de ceux qui y travaillent
Ce qui empêche aujourd’hui l’effondrement total, ce ne sont pas les décisions politiques. Ce sont les médecins qui continuent malgré tout. Les pharmaciens qui avancent des stocks. Les infirmiers qui compensent le manque de moyens. Les familles qui s’organisent. Les solidarités informelles.
Mais cette résistance a des limites. Elle est humaine, donc fragile. Elle est épuisée.
Le système de santé tunisien ne s’est pas effondré brutalement. Il s’est dégradé progressivement. Lentement. Méthodiquement. Jusqu’à ce que la pénurie devienne la norme, que l’attente devienne la règle, et que tomber malade devienne un risque supplémentaire.
Aujourd’hui, le constat est simple, documenté, incontestable : le Tunisien n’a effectivement pas intérêt à tomber malade.
Et ce constat engage directement la responsabilité de ceux qui gouvernent.
Maya Bouallégui











Commentaire
le financier
un peu lache le tunisien , il est pret a tout , demander infirmier docteur march2 parrallele , demander a des TRE , tout sauf se revolter et manisfester .