La décision de transférer le siège du ministère des Affaires culturelles hors de son emplacement historique à la Kasbah continue de susciter de vives réactions. Après la position officielle du syndicat de base des agents et cadres du ministère, de nombreuses voix du monde culturel, intellectuel et artistique se sont élevées pour dénoncer un choix perçu comme une atteinte à la mémoire nationale et à la symbolique de la culture en Tunisie.
« Une agression contre la mémoire du pays »
Parmi les réactions les plus virulentes figure celle de l’universitaire et écrivaine Raja Ben Slama, qui a qualifié la décision de « confiscation du siège du ministère » et d’« agression contre la mémoire du pays ». Pour elle, évacuer le ministère des Affaires culturelles de la Kasbah, au cœur de la médina et à proximité des institutions de souveraineté, ne peut être considéré comme un simple réaménagement administratif.
Elle estime qu’un tel choix méconnaît la portée historique et symbolique du lieu, lié à la mémoire de l’État, à la médina classée au patrimoine mondial et à l’histoire de l’administration tunisienne depuis l’indépendance. « Quiconque est conscient que la principale richesse réelle de ce pays réside dans sa culture, son patrimoine et sa civilisation ne peut accepter une telle décision », a-t-elle affirmé, allant jusqu’à parler d’un « cri d’alarme » et appelant à un rejet collectif de ce qu’elle considère comme une décision injuste et méprisante à l’égard de la culture.

La Kasbah, symbole d’une continuité historique
Le journaliste Fahem Boukadous a insisté sur la dimension patrimoniale du siège actuel. Le bâtiment, situé au cœur de la Kasbah, n’est pas perçu comme un simple espace administratif, mais comme un repère historique incarnant la continuité de l’État et l’ancrage de la culture dans le centre symbolique du pouvoir. Comme plusieurs observateurs, il affirme que le retirer de cet environnement revient à rompre un lien fort entre la culture, la mémoire nationale et l’histoire urbaine de Tunis.
Au-delà du lieu, le journaliste estime que cette décision révèle un problème structurel plus large. Le transfert du siège est ainsi présenté comme « l’arbre qui cache la forêt » d’une politique culturelle jugée défaillante : absence de vision stratégique à long terme, faiblesse de la planification institutionnelle et décisions prises de manière verticale, sans concertation réelle avec les artistes, intellectuels et organisations professionnelles. Dans cette lecture, la délocalisation s’inscrit dans une série de choix qui marginalisent la culture et la traitent comme un secteur secondaire, dépourvu de protection et de reconnaissance à la hauteur de son rôle dans l’identité nationale.

Les professionnels de l’audiovisuel montent au créneau
Le Syndicat indépendant des réalisateurs et producteurs a, de son côté, exprimé sa profonde inquiétude face à une décision qu’il ne considère pas comme une simple mesure administrative. Il rappelle que le siège historique du ministère a été le témoin de grandes étapes de l’essor artistique et créatif en Tunisie et qu’il constitue un prolongement symbolique de la mémoire nationale.
Selon cette organisation, un transfert décidé sans consultation des professionnels du secteur risque de perturber les projets en cours, de fragiliser davantage un budget culturel déjà contraint et de porter atteinte à la continuité de l’action publique dans le domaine culturel. Le syndicat appelle ainsi à l’annulation de la décision et à la préservation du site comme espace symbolique à la hauteur de l’histoire et de l’avenir de la culture tunisienne.

Une symbolique jugée lourde de sens
Sur les réseaux sociaux et dans les tribunes, certains ont également mis en avant la portée politique et symbolique du transfert, d’autant plus qu’il serait effectué au profit d’une autre institution étatique. « Le ministère tunisien des Affaires culturelles est chassé de son siège au profit du ministère de la Défense. Une décision lourdement chargée de symboles », peut-on lire dans le post de l’ancien ministre de l’Éducation, Mohamed Hamdi, accompagnée d’une citation du poète Mahmoud Darwich : « La culture est l’ombre des soldats sur la rive de la Méditerranée. ». Une référence, qui, par la force de la métaphore, rappelle que la culture, loin d’être un simple décor institutionnel, constitue la trace profonde et durable de l’histoire des peuples, dialoguant avec la puissance et la souveraineté, et leur donnant sens au-delà du temps et des rapports de force.

Pour ces voix critiques, ce glissement spatial traduit, au-delà des considérations pratiques, une hiérarchisation des priorités de l’État, où le sécuritaire semble l’emporter sur le culturel, dans un lieu historiquement associé à l’identité, à la mémoire et à la souveraineté.
L’ensemble de ces prises de position convergent vers une même revendication : la suspension de la décision de délocalisation et l’ouverture d’un véritable débat, associant les acteurs du secteur, sur l’avenir du siège du ministère et, plus largement, sur la place de la culture dans les politiques publiques.
M.B.Z












2 commentaires
Gg
Depuis longtemps les gouvernements tunisiens n’ont rien à cirer de la culture, et cela n’a fait qu’empirer sous Saïed.
Il suffit de voir comme sont traités les festivals du film et les artistes associés, rien à cirer!
Qui sait par exemple qu’il y a un orchestre symphonique à Tunis?
Il est vrai que par rapport aux problèmes de la santé, la culture est marginale… mais c’est bien dommage.
Rabii Bannouri
La guerre, n’importe quelle guerre ne peut etre gagnee sans la culture. C’est le bouclier du soldat qui va faire cette guerre . La Tunisie s’affaiblie de jour en jour, parce que de jour en jour elle neglige la culture et le savoir et laisse s’effondrer des murs et des toits d’ecoles, ferme des bibliotheques, reduit le budget de la culture pour enfin confisquer ce lieux symbolique de la culture, son ministere de tutelle. Tout ceci est dommageable pour le pays et pour son peuple.