Par Louai Chebbi*
Nous n’avons jamais connu une période où l’amateurisme fut aussi intimement lié à la répression. Paradoxalement, plus le gouvernement fait preuve d’improvisation, plus il piétine les droits fondamentaux de ceux qu’il prétend servir ; ces citoyens censés être la source de la légitimité du « représentant suprême » de la volonté populaire.
Au lieu d’énumérer la litanie des épisodes répressifs — emprisonnements sommaires, mépris de la séparation des pouvoirs, opacité totale ou conflits d’intérêts — je choisis de m’attarder sur les exemples les plus saillants d’un amateurisme absolu. C’est un exercice qui verse dans le tragi-comique, et en ces temps sombres, le rire, même jaune, est une nécessité de survie.
La République des « commentaires »
Le régime actuel exerce un pouvoir absolu par et pour les réseaux sociaux. Soyons clairs : quand on parle de gouvernance numérique ici, on parle exclusivement de l’humeur de Facebook. Il suffit de parcourir les publications de la page de la Présidence de la République pour voir, noyées au milieu des flagorneries de faux profils et de bots orchestrés, les complaintes désespérées de centaines de Tunisiens soulevant de réelles fractures sociales.
Le pouvoir, prisonnier de son logiciel populiste, tente de répondre à ces doléances par des incantations creuses qui accouchent de textes législatifs irréfléchis. Trois sujets majeurs, pesant lourdement sur le quotidien, ont ainsi été traités : la dépénalisation des chèques sans provision, la sous-traitance (et le salariat déguisé), et le chômage endémique des jeunes diplômés hérité de l’ère Ben Ali.
L’échec de la réforme financière : l’affaire des chèques
Sur le premier point, l’article 411 du Code de commerce a été amendé sans que la racine du mal ne soit comprise. L’enjeu n’était pas simplement de régulariser un instrument de paiement, mais de concevoir des mécanismes de financement adaptés en volume, en coût et en conditions de solvabilité pour des millions d’acteurs économiques. Le chèque agissait comme un palliatif : un moyen de financement, de garantie et de paiement différé pour une économie structurellement sous-bancarisée.
C’est un problème complexe qui exigeait l’ouverture du marché financier à de nouvelles formes d’institutions (fintechs, micro-finance avancée, affacturage) capables de s’adapter aux clients, et non l’inverse. En ignorant cet aspect, le pouvoir a brisé des vies, détruit des emplois et sapé le peu de productivité restant, aggravant la crise de liquidité des TPE/PME.
De plus, en voulant réduire l’impact du cartel bancaire par une mesure populiste — diviser par deux les taux d’intérêt sur certains crédits — le texte a produit l’effet inverse : le blocage total des crédits à taux fixe sur plus de sept ans. Résultat ? Le marché immobilier plonge dans une crise sans précédent, les banques refusant de prêter à perte face à un coût de l’argent (TMM) qui reste élevé.
La précarité par décret : le cas de la sous-traitance
Sur le second point, la précarité engendrée par l’abus des CDD et la sous-traitance était indéniable. Elle permettait à de grandes entreprises de sous-payer une main-d’œuvre essentielle. Mais interdire brutalement ces contrats, sans aucune mesure d’accompagnement (telle qu’une période transitoire ou des incitations fiscales à la titularisation), a été désastreux. Une grande partie des employés concernés a simplement perdu son emploi, tandis que les autres ont été engloutis par le secteur informel, perdant ainsi toute couverture sociale.
Le chômage des diplômés : le mythe de la fonction publique
Quant au chômage des diplômés, c’est le talon d’Achille historique du système. La poussée démographique et la démocratisation quantitative du baccalauréat (notamment via la mesure des 25% sous Ben Ali qui a gonflé artificiellement les taux de réussite) se sont heurtées à une économie de rente. Dans ce système, l’investissement est otage de cartels familiaux qui verrouillent l’appareil productif et n’ont aucune incitation à créer de la valeur ou de l’emploi. Comme le soulignait la Banque Mondiale dès 2015 dans son rapport « Which firms create the most jobs in developing countries ? evidence from Tunisia », les entreprises les plus grandes et les plus protégées détruisaient de l’emploi net entre 1997 et 2010.
Comment le régime répond-il ? En évitant soigneusement d’attaquer les causes (l’économie de rente) pour proposer une solution bureaucratique : une plateforme de sélection des chômeurs de longue durée. L’objectif affiché est de remplacer, au sein de la fonction publique, « les traîtres qui gangrènent l’administration ». Or, les textes d’application se font toujours attendre. Cette approche, qui privilégie l’allégeance (comme pour les sociétés communautaires) ou l’ancienneté du chômage sur la compétence, risque d’affaiblir davantage une administration déjà peu performante. Et devinez quel est le sujet principal des commentaires sur la page de la Présidence désormais ? La publication de ces textes fantômes.
La mécanique du désastre
C’est là la signature du populisme : apporter des réponses simplistes à des questions complexes, et complexifier inutilement des questions simples. Mais lorsque ce populisme est incarné par un homme seul, sans contradicteur, sans Parlement réel, sans presse libre, l’amateurisme ne se révèle qu’une fois les dégâts commis.
Souvenons-nous de la pénurie de pain en 2023. Pour y répondre, Kaïs Saïed a exhumé un décret beylical de 1956 pour distinguer les boulangeries « classées » des « modernes », empêchant plus de la moitié des boulangeries de produire du pain. Cette décision a aggravé la pénurie, obligeant le gouvernement à un rétropédalage humiliant dix jours plus tard, après avoir mis en péril la sécurité alimentaire de millions de foyers.
Le dernier épisode en date concerne la facturation électronique. La Loi de Finances 2026 a imposé un texte aveugle, rendant la facturation excessivement coûteuse et techniquement impossible pour l’écrasante majorité des entreprises tunisiennes, faute d’infrastructure numérique adéquate et de préparation des services fiscaux. Résultat direct de la personnalisation du pouvoir et de l’absence de concertation : moins de deux semaines après l’entrée en vigueur du texte, le régime fait machine arrière.
Non seulement la crédibilité du régime actuel pour réformer l’économie est inexistante, mais l’espoir de maintenir le pays à flot s’amenuise de jour en jour. Nous ne sommes plus dans la gestion de crise, mais dans l’accélération du désastre.
BIO EXPRESS
Louai Chebbi est président de l’organisation Alert, association de lutte contre l’économie de rente en Tunisie.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











6 commentaires
Rationnel
Un excellent article, mais la conclusion est trop pessimiste.
« Non seulement la crédibilité du régime actuel pour réformer l’économie est inexistante, mais l’espoir de maintenir le pays à flot s’amenuise de jour en jour. Nous ne sommes plus dans la gestion de crise, mais dans l’accélération du désastre. »
Il n’est pas dans l’intérêt du régime ou des « cartels familiaux qui verrouillent l’appareil productif » de réformer l’économie. Réformer l’économie signifierait la fin des cartels et des monopoles. Ces cartels familiaux sont dans une position de capture du pouvoir, et personne ne cède le pouvoir volontairement. Le pouvoir financier contrôle tout le reste.
Pour évoluer, nous devons trouver des solutions qui ne dépendent ni du pouvoir ni des cartels. Les énergies renouvelables offrent, à cet égard, une possibilité de sortie de ce piège.
Larry
Bel article !…
Tout est dit !…
Hannibal
D’abord d’avoir rappelé les principales causes du désastre. Les gens ont souvent la mémoire courte.
Ensuite, je pense que le régime est tellement amateur, incompétent et ridiculeusement populiste qu’il est incapable d’avoir la moindre conscience de ce désastre dans lequel il a plongé le pays.
BTA Mejid
C’est toujours un plaisir que d’ecouter et de lire ces jeunes qui ont l’audace de mettre au jour des vérités accablantes. Il faut une réforme et encourager ces jeunes qui ont une vision sur le pays, qui maitrisent les new tech et qui sont patriotes. On est plus dans le discours de demagogie mais celui de trouver des solutions scientifiques au pays qui se dégrade.
Gore fest
Alerte ! Ces hommes et ces femmes sont les plus avancés pour nous sauver tous ! TOUS ! Nous suivons leurs vidéos depuis le début.
Ces gens doivent prendre le pouvoir : ils doivent sauver le pays. Ils ont l’intelligence et la méthodologie nécessaires pour y parvenir.
Il faut qu’Alert devienne un parti politique et que nous votions massivement pour eux. En attendant, nous pouvons les aider financièrement via leur plateforme.
Donnons et aidons-les à sauver notre pays.
zaghouan2040
Article magistral