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Tous dépressifs… et priés de se taire

Par Ikhlas Latif

Il y a des chiffres qui claquent comme une gifle. Un Tunisien sur huit souffre de dépression. Pas d’une vague mélancolie passagère, mais d’un trouble psychique avéré, documenté, diagnostiqué. Et contrairement à ce que voudraient croire les adeptes du déni patriotique, ce n’est ni un caprice occidental ni une mode importée.

C’est un constat clinique, posé par Amine El Arnaout, professeur agrégé en psychiatrie à l’hôpital Razi, qui s’appuie sur les données de World Population Review. La Tunisie arrive en tête du monde arabe et à la quatrième place mondiale en matière de taux de déclaration des troubles mentaux. Un record dont on se serait bien passé, mais qui dit au moins une chose : la parole commence à se libérer. Encore faut-il que quelqu’un l’écoute.

L’année où tout a basculé

La courbe s’emballe à partir de 2020. Les consultations et diagnostics liés à la dépression connaissent une hausse spectaculaire. Ce n’est pas un hasard. La pandémie de Covid-19 est passée par là : confinement, isolement, morts, peur diffuse, précarité brutale, effondrement économique… Le choc a été mondial, mais ses effets ont été démultipliés en Tunisie, pays déjà fragilisé, déjà à bout de souffle.

Et puis il y a la politique. Car si la pandémie a fissuré les équilibres, la gouvernance les a fait chavirer. Une autre source d’angoisse, plus durable, plus insidieuse.

À partir de 2021, avec le coup de force du 25-Juillet, le pouvoir en place promet monts et merveilles : richesse retrouvée, justice sociale, État fort, solutions rapides, miracles institutionnels. En parallèle, il désigne des ennemis invisibles, des complots tentaculaires, des lobbies maléfiques responsables de tous les maux.

Un discours obsessionnel, oscillant entre euphorie messianique et paranoïa politique. Un cocktail anxiogène redoutable. On promet le bonheur tout en décrivant un monde au bord de l’effondrement. On annonce des « sommets stratosphériques » pendant que le quotidien s’enlise.

À la rhétorique de l’espérance s’ajoute donc une parole de plus en plus agressive, alarmiste, obsédée par les complots, les ennemis intérieurs, les vilains tapis dans l’ombre. La population est ainsi soumise à une communication politique profondément contradictoire. On lui promet des lendemains radieux tout en lui décrivant un présent miné par des forces malveillantes omniprésentes. L’espoir est sans cesse invoqué, mais toujours repoussé à demain. Les menaces, elles, sont immédiates, constantes, martelées.

Ce climat délétère ne rassure pas. Il envenime. Et entre temps, rien ne vient.

Vivre sans horizon : la recette parfaite de la dépression

Manque de visibilité. Stress permanent. Paupérisation. Impossibilité de se projeter. Sentiment d’enfermement collectif. Décrépitude des services publics. Impression que demain sera pire qu’aujourd’hui.

La dépression ne tombe pas du ciel. Elle s’installe quand l’avenir est bouché, quand l’effort n’est plus récompensé, quand l’attente devient interminable et vaine. Quand un peuple est biberonné de promesses lyriques et nourri de récits complotistes, mais privé de solutions concrètes.

La dépression a prospéré sur le terreau de l’incertitude chronique, de l’absence de perspectives, de la sensation d’être piégé dans un présent sans issue. En Tunisie, ces facteurs se sont accumulés jusqu’à saturation. Le quotidien est devenu une épreuve de résistance. L’impossibilité de se projeter est peut-être la violence la plus insidieuse. Quand l’avenir cesse d’être une promesse, quand il devient une menace ou un brouillard opaque, l’équilibre psychologique vacille.

À cela s’ajoute une parole politique qui, loin d’apaiser, entretient une tension permanente. On promet la félicité à la vitesse de la lumière, on parle de réalisations imminentes, de miracles en gestation, tout en expliquant que si rien n’arrive, c’est la faute d’ennemis invisibles qui sabotent l’œuvre salvatrice. Cette dissonance permanente épuise. Elle use. Elle désoriente.

Dans ces conditions, la question n’est pas de savoir pourquoi les troubles mentaux augmentent. La véritable question serait plutôt de comprendre comment une société soumise à un tel niveau de stress collectif aurait pu y échapper.

Un enjeu de santé publique… traité avec amateurisme

Quand un Tunisien sur huit est touché par la dépression, il ne s’agit plus d’histoires individuelles. C’est un enjeu majeur de santé publique. Un enjeu qui exige vision, planification, moyens et volonté politique.

Encore faudrait-il que l’État en ait conscience. Ou la volonté. Ou la compétence.

Car ce qui caractérise cette période, c’est un mot : l’amateurisme.
Pas de vision. Pas de stratégie. Pas de politique cohérente de santé mentale. On navigue à vue, au jour le jour, pendant que les troubles explosent.

Le système, déjà fragile, est aujourd’hui incapable de répondre. Depuis des années, la santé mentale est le parent pauvre des politiques publiques. Et avec l’explosion des troubles psychiques, les insuffisances structurelles deviennent criantes. Il n’existe pas de véritable politique nationale de santé mentale, seulement des intentions vagues, jamais traduites en stratégie cohérente. Les soins restent massivement concentrés dans quelques établissements hospitaliers, principalement dans la capitale, laissant de vastes régions du pays quasiment dépourvues d’offre de proximité.

Cette organisation bancale crée des inégalités territoriales majeures et rend l’accès aux soins extrêmement difficile pour une grande partie de la population. Le financement est insuffisant, les ressources humaines dramatiquement limitées, les médicaments souvent indisponibles. La fuite massive des psychiatres vers l’étranger aggrave encore la situation, laissant derrière elle un désert médical que l’État est incapable de combler.

Résultat : huit professionnels de santé mentale pour 100.000 habitants. Autant dire une goutte d’eau dans un océan de détresse.

Se soigner ? Encore faut-il pouvoir

Dans ce contexte, se soigner relève souvent du parcours du combattant. La stigmatisation reste forte, poussant de nombreux patients à retarder la consultation ou à se tourner vers des pratiques traditionnelles ou religieuses, faute d’alternatives accessibles.

L’offre publique de soins est saturée. L’hôpital Razi, unique établissement spécialisé du pays, est submergé par une demande qui dépasse largement ses capacités. Les délais pour obtenir un rendez-vous s’allongent dangereusement, les traitements sont parfois interrompus faute de médicaments, et le personnel est épuisé.

Le secteur privé, quant à lui, devient un refuge forcé pour ceux qui en ont les moyens, mais reste hors de portée pour une large partie de la population.

La majorité des personnes souffrant de troubles mentaux est sommée de patienter… ou de renoncer.

Tous dépressifs, et sans soins

Le tableau est sombre, mais il est cohérent. Une population psychologiquement éprouvée par des chocs successifs, un pouvoir qui entretient l’angoisse tout en promettant des lendemains enchantés, un État désorganisé et sans cap, et un système de santé mentale à bout de souffle.

Oui, la situation est presque « magnifique », au sens le plus cynique du terme : une société en détresse psychique, privée des moyens de se soigner, sommée de rester confiante, silencieuse et reconnaissante. La dépression, elle, ne se contente pas de discours. Elle est le symptôme brutal d’un malaise collectif profond, le miroir d’un pays qui s’enlise pendant qu’on lui promet des sommets.

C’est un symptôme. Et il raconte, bien mieux que tous les discours, l’état réel du pays.

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7 commentaires

  1. Mhammed Ben Hassine

    18 janvier 2026 | 12h08

    Tellemenr le tableau est sombre
    Jai arrêté ma lecture

  2. Mhammed Ben Hassine

    18 janvier 2026 | 10h32

    Md j’ai eu toujours du plaisir à lire vos articles
    Celui là m’a touché profondément, un constat alarmant tableau plus noire que le noire,des larmes à versées je n’en ai plus hélas pour pleurer ma tunisie

  3. Mhammed Ben Hassine

    18 janvier 2026 | 9h34

    [s’appuie sur les données de World Population Review.]
    Md Ikhlass pourquoi s’appuyer sur des donnes d’un centre extérieurs !?
    N’a-t-on pas nos propres donnés statistique n’est ce pas bizard

  4. Fares

    17 janvier 2026 | 10h37

    BIB – Le bonheur intérieur brut, l’indice qu’un quidam qui s’est improvisé visionnaire et économiste il y a quelques années (déjà) voulait utiliser pour remplacer le PIB. Malheureusement, ce quidam n’a cessé depuis à saper le moral du public par des discours guerriers et complotistes. Même ceux qui tentaient de retrouver un monde meilleur en traversant la méditerranée, ne peuvent plus le faire. Le bonheur de Georgia à tout prix et à l’enfer la populace. Mais un jours, ce peuple finira par en avoir marre.

  5. Gore fest

    16 janvier 2026 | 21h02

    Ce qui m’embete encore plus, ce sont les pauvres gens qui essaient de trouver un minimum de réconfort et qui tentent d’en parler en postant sur des groupes Facebook comme « Les bons plans Tunis ».
    Et là, tu as des abrutis qui leur répondent en commentaire :
    « Ti belehi yezzi, bari a9ri chwaya 9or’en, w taw tabri. »
    On est bloqués en 1640… pardon, en 640.

  6. zaghouan2040

    16 janvier 2026 | 19h03

    Vivre sans horizon :
    Manque de visibilité. Stress permanent. Paupérisation. Impossibilité de se projeter. Sentiment d’enfermement collectif. Décrépitude des services publics. Impression que demain sera pire qu’aujourd’hui.

  7. ZARZOUMIA

    16 janvier 2026 | 17h41

    des avocats , journalistes hommes d’affaires ? , bouliticiens à zouz dourou et j’en passe en font partis ! IL FALLAIT en parler aussi .