Par Mohamed Salah Ben Ammar
Lors d’un mariage dans une petite ville de l’intérieur du pays, un ami étranger a été touché par l’hospitalité tunisienne, puis heurté par une réalité autrement plus troublante : au fil de la soirée, de jeunes invités s’éclipsaient régulièrement pour sniffer de la cocaïne.
Il n’a pas deviné la raison pour laquelle ces jeunes s’éclipsaient de temps à autres, pensant qu’ils allaient boire un verre en cachette, avant de comprendre — définitivement la raison — lorsqu’on lui a proposé de les rejoindre.
Par la suite en parlant autour de moi, j’ai découvert que, pour beaucoup de nos compatriotes, cette scène n’avait plus rien de surprenant pour eux.
Le déni n’est plus tenable
La consommation de cocaïne n’est plus un phénomène marginal ni un simple problème de mœurs. À l’échelle mondiale, elle est devenue un fait social structurant, dont les effets touchent simultanément l’économie, la santé, la sécurité et les institutions. Elle ne circule pas seulement : elle transforme durablement les sociétés qu’elle pénètre.
L’expérience internationale est la même partout. Les États qui ont cru pouvoir l’ignorer, la minimiser ou la traiter par la seule morale ou par une réponse exclusivement répressive en ont payé le prix, le plus souvent lorsque les mécanismes étaient déjà irréversibles. La cocaïne prospère dans les angles morts du politique, là où le déni remplace l’analyse et où l’urgence empêche la stratégie.
Imaginer que la Tunisie en serait protégée relève d’une dangereuse illusion. La Tunisie, dans toutes ses composantes, n’a pas échappé à ce phénomène. Dans les espaces festifs, privés ou publics — soirées, mariages —, dans toutes les régions, dans tous les milieux, l’usage de la cocaïne s’est banalisé. Echamma, Khit : des expressions courantes. La consommation de cocaïne n’est plus perçue comme une rupture, mais comme un usage parmi d’autres. Ce basculement culturel constitue un seuil critique.
Des indicateurs sans ambiguïté
Les données disponibles confirment cette évolution. En cinq ans, les saisies de cocaïne en Tunisie ont été multipliées par cinquante, passant de 1,2 kg en 2016 à 57 kg en 2022. Ces chiffres ne traduisent pas une simple efficacité accrue des services, mais l’augmentation d’un flux bien plus large. Ce qui est intercepté ne représente qu’une fraction de ce qui circule effectivement.
Le reste se consomme, s’investit et se blanchit. Il irrigue des circuits économiques parallèles, introduit des capitaux opaques et déstabilise des secteurs entiers. Cette infiltration progressive agit comme une corrosion silencieuse sur un édifice institutionnel déjà fragilisé.
Portée par une surproduction mondiale, la cocaïne trouve en Tunisie un terrain propice : une jeunesse en rupture, un État affaibli, des frontières vulnérables, une crise sociale durable et une perte de repères collectifs. Les prix baissent, l’accessibilité augmente, la consommation s’étend à tous les milieux. Le phénomène n’est plus socialement circonscrit.
L’économie criminelle comme système
L’argent issu du trafic de drogue n’est jamais neutre. Partout où il s’est installé durablement, il a fini par affecter les institutions : forces de sécurité, justice, sphère politique, médias, sport et économie légale. Il altère les loyautés, achète les silences et brouille la frontière entre licite et illicite.
À partir d’un certain seuil, cet argent devient un facteur de pouvoir autonome, capable de concurrencer l’autorité de l’État. Aucune société fragilisée n’est à l’abri d’une économie criminelle structurée et transnationale.
Plus préoccupant encore, cette économie clandestine propose aujourd’hui ce que l’économie légale ne garantit plus toujours : des revenus, des trajectoires, parfois une forme de reconnaissance sociale. Elle agit comme un révélateur brutal des échecs économiques, sociaux et éducatifs accumulés, en particulier à l’égard d’une jeunesse désabusée.
23h59 : agir avant l’irréversible
Il est 23h59. Le temps des réactions symboliques est révolu. Une stratégie crédible repose sur cinq leviers indissociables.
D’abord, mesurer, par la création d’un observatoire national indépendant des drogues et des addictions qui aura la charge de fournir des données fiables rendues publiques. Sans connaissance précise, l’action publique demeurera aveugle.
Ensuite, prévenir, en dépassant les discours moralisateurs et en garantissant un accès effectif, digne et immédiat aux soins. La prévention relève de la santé publique, non de l’idéologie.
Il faut également réprimer avec discernement : traquer l’argent sale, cibler prioritairement les têtes de réseau, le blanchiment des capitaux et les complicités institutionnelles, plutôt que de s’acharner sur les seuls maillons faibles.
Parallèlement, répondre au désarroi social, d’abord en ayant un discours clair et sincère, non infantilisant, sur les addictions ; mettre en place de véritables politiques pour la jeunesse, l’emploi, la culture, le sport et le développement territorial.
Enfin, réformer le cadre juridique en distinguant clairement l’usage du trafic, en orientant les consommateurs vers le soin plutôt que la sanction pénale, et en concentrant la puissance de l’État sur l’économie criminelle organisée.
La cocaïne n’est pas uniquement un enjeu sécuritaire. Elle constitue un symptôme de désagrégation collective. La combattre ne consiste pas à moraliser, mais à reconstruire : à protéger une jeunesse exposée et à faire de la lutte contre l’argent du crime une priorité stratégique.
L’alternative est désormais connue : agir maintenant ou accepter la normalisation progressive d’un système dont le coût humain, social et politique sera catastrophique.
BIO EXPRESS
Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











Commentaire
Gg
Enorme sujet, la drogue détruit nos sociétés et aucun pays, aucune culture, n’est épargné.
S’attaquer aux fournisseurs exige de gros moyens policiers ou carrément militaires. Voir à ce sujet ce que Trump vient de faire avec Maduro, qui ne voulait rien entendre !
Du côté des victimes, il est très facile de plonger mais infiniment difficile de sortir de la drogue.
Les cures de sevrage fonctionnent de facon aléatoire, les replongées sont fréquentes.
Mais des gens extraordinaires trouvent des solutions.
On pense par exemple au père Jaouen, et son bateau Le Bel Espoir.
Prêtre au départ, et prof de maths, il a été aumônier à la prison de Fresne, et a décidé d’aider les jeunes sous dépendance à sortir de l’enfer.
Né Breton, excellent navigateur, il a pensé à la mer.
Il a restauré un voilier, et a organisé pour ces jeunes des traversées au long cours.
Les jeunes dont il s’est occupé n’avaient aucune expérience maritime. Tout simplement, il levaient l’ancre ensemble, et partaient.
Dans une interview, il a un jour expliqué qu’une fois en mer, il n’y avait plus de drogue, plus de dealers, seulement la vérité de l’Océan. La coupure totale, mais active.
Pas de morale, mais de l’action et le contact avec l’Océan pour retrouver la rage de vivre.
Il disait que la navigation faisait appel en eux ce qu’il y a de plus animal et puissant, l’instinct de survie, que possèdent tous les animaux, humains inclus.
Dès la première tempête, expliquait-il, les jeunes se trouvaient face à la réalité. Faire corps, ensemble. Rigueur, action, discipline, le bateau doit affronter et survivre ou disparaître englouti.
Jaouen a ainsi sauvé plus de 20.000 jeunes.
Aujourd »hui son association et son bateau existent toujours et sont une institution.
D’autres ont repris l’idée, par des raids en montagne, en autosuffisance, loin de tout et sans aide.
Il y a, comme Jaouen, des phares dans la nuit… Des gens exceptionnels
(On se sent tellement impuissant comparé à Jaouen!).
//fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Jaouen