La commission des sauveurs carbonisés
À Gabès, l’air brûle la gorge et la logique brûle le cerveau. Depuis des semaines, la ville suffoque, des enfants affluent aux urgences,les habitants manifestent, et les slogans réclament quelque chose de très simple : le droit élémentaire de respirer sans risquer l’hôpital.
Face à la colère, le 8 novembre, le président de la République a nommé Ali Ben Hammoud pour piloter une mission chargée de trouver des solutions à ce désastre écologique. Sur le principe, l’annonce pouvait rassurer. On se dit qu’enfin, on va écouter les scientifiques, convoquer les compétences, mobiliser les énergies nouvelles.
Plus de deux mois après, le 13 janvier, le rapport final est remis. Et c’est là que l’on découvre la composition de l’équipe : sept membres, dont cinq anciens hauts responsables à la retraite du Groupe chimique tunisien. Oui, ce même Groupe chimique que les habitants de Gabès désignent depuis des années comme la source principale de la pollution qui les étouffe.
À ce stade, la stupeur laisse place à une image qui s’impose d’elle-même. On n’a pas nommé une commission d’experts. On a confié la lance à incendie à ceux qui ont passé leur carrière à manipuler l’essence.
Ce n’est plus une mission, c’est un retour d’expérience.
Ce n’est plus une enquête, c’est une réunion d’anciens collègues.
Dans un autre pays, on aurait peut-être fait appel à de jeunes ingénieurs spécialisés en environnement, à des chercheurs qui travaillent sur la dépollution, à des profils qui vivent avec leur époque et ses outils. À Gabès, on a préféré la sagesse supposée de l’ancien monde. L’expertise d’hier pour réparer une catastrophe d’aujourd’hui.
Le plus troublant n’est même pas ce choix. C’est l’absence totale d’étonnement officiel. Comme si confier la crise écologique aux anciens cadres de l’industrie polluante relevait du bon sens. Comme si l’on trouvait naturel que les mêmes mains qui ont accompagné le problème soient chargées d’écrire la solution.
La République adore recycler. Les sacs plastiques, beaucoup moins. Les responsables, en revanche, passionnément.
Et pendant que Gabès attend de l’air respirable, on lui offre un rapport. Rédigé par ceux qui connaissent parfaitement le dossier. Ils l’ont vu naître. Ils l’ont vu s’aggraver. Ils l’ont côtoyé toute leur carrière.
On appelle cela l’expérience. À Gabès, on appelle cela le pompier pyromane.
Épisode 2 – la culture priée de libérer les lieux
Il y a des décisions qui se discutent. Et il y a celles qui, dès qu’on les découvre, provoquent un silence gêné, suivi d’une question très simple : ils sont sérieux ?
Le siège du ministère des Affaires culturelles, ce bâtiment majestueux de la Kasbah, architecture tunisienne authentique, mémoire administrative, symbole républicain, est menacé de transfert. Le syndicat du ministère vient de le confirmer et de s’y opposer frontalement, dénonçant une décision prise sans concertation, lourde de conséquences et profondément attentatoire à l’identité même de l’institution.
Ce n’est pas un simple déménagement logistique. C’est un geste politique. Un symbole brutal.
On ne déplace pas seulement des bureaux. On déplace un message.
Ce bâtiment, ce n’est pas du béton. C’est l’une des rares incarnations physiques de ce que la République tunisienne a su produire de plus noble : une culture visible, enracinée, assumée.
Et voilà qu’on s’apprête à le céder au ministère de la Défense, pendant que le régime annonce la construction de nouvelles prisons, pendant que la culture survit avec un budget humiliant de 0,7 %, pendant que sa ministre accumule les polémiques comme d’autres accumulent les décorations.
La scène est limpide : d’un côté, l’armée, les prisons, la sécurité, la verticalité, l’ordre ; de l’autre, la culture, la pensée, l’art, le doute, la liberté.
Et le choix est fait.
Sans gêne. Sans débat. Sans précaution.
On pourrait presque admirer la cohérence de ce régime. Il construit des prisons parce qu’il a besoin d’espace. Un ministère de la Défense qui s’étend, c’est logique. Une culture qui recule, c’est cohérent. Tout s’emboîte. Tout s’aligne. Tout se tient.
Mais il faudrait quand même rappeler une évidence que même les régimes autoritaires finissent par comprendre trop tard : les prisons remplissent les prisons. La culture, elle, finit par les vider.
Ce bâtiment de la Kasbah n’est pas un luxe décoratif. Il est un repère. Un lieu où l’État disait encore, timidement mais clairement : nous croyons en la création, en l’intelligence, en la mémoire collective. Le retirer à la culture, c’est lui retirer ce qu’il lui reste de légitimité visible.
On peut déplacer un ministère.
On peut transférer des fonctionnaires.
On peut vider un bâtiment.
Mais on ne vide pas impunément un symbole sans révéler ce qu’on est devenu.
Et quand un pouvoir commence à préférer les casernes aux bibliothèques, les murs aux idées et la discipline à la création, ce n’est pas la culture qu’il affaiblit. C’est la République.
L’Europe à genoux et le parrain au cigare
Thomas Gomart n’est pas un polémiste. C’est précisément pour cela que ce qu’il dit résonne avec une force particulière. Quand le directeur de l’Institut français des relations internationales (Ifri) affirme dans Le Monde que « Donald Trump est devenu le parrain du système occidental, au sens sicilien du terme », on ne parle pas d’une formule brillante. On parle d’un diagnostic froid.
Le parrain, donc. Celui qui agit pour que le reste du monde comprenne. Thomas Gomart rappelle que Donald Trump revendique l’héritage de la doctrine Monroe, ce principe du XIXᵉ siècle par lequel les États-Unis s’arrogeaient le droit de considérer tout le continent américain comme leur zone d’influence exclusive. Mais Trump ne se contente pas de la ressusciter : il la rebrand. Il parle de « Donroe », jeu de mots entre Donald et Monroe, comme on dépose une marque. Et Gomart y voit davantage qu’un clin d’œil : il y voit le « Don » du parrain sicilien, celui qui impose son autorité par la peur et la démonstration de force. La logique est d’une limpidité brutale : ce territoire est à moi parce que je peux le prendre. Quand il frappe, explique Gomart, « les autres regardent avec stupeur. Certains se préparent ; d’autres en sont incapables ». Voici la nouvelle grammaire du monde : la puissance d’abord, le droit ensuite — s’il reste du temps.
Et l’Europe dans ce décor ?
Selon Gomart, elle est figée dans la « prosternation ». Le mot est de lui. Prosternation. Pas prudence. Pas calcul stratégique. Prosternation. Une posture très physique : le front contre le sol, l’espoir secret qu’on ne sera pas frappé aujourd’hui.
Il faut reconnaître à l’Europe un talent singulier : elle parvient à publier des communiqués indignés tout en vérifiant que le ton ne froisse pas Washington. Elle s’inquiète pour sa souveraineté, mais sous-traite sa sécurité. Elle évoque l’autonomie stratégique dans les colloques, puis guette le regard du parrain à chaque sommet.
Gomart le dit sans détour : les Européens ont délaissé les questions stratégiques au profit de « discours sur la gouvernance mondiale ». Traduction : pendant qu’ils rédigeaient des chartes, d’autres réarmaient. Pendant qu’ils parlaient de valeurs, d’autres redessinaient des sphères d’influence. Pendant qu’ils espéraient que le commerce adoucirait les empires, Trump augmentait les droits de douane, menaçait leurs intérêts économiques et testait leur docilité.
Le parrain frappe.
Les Européens observent.
Certains s’adaptent.
D’autres en sont incapables.
Ce n’est pas moi qui le dis. C’est Thomas Gomart.
Moi, je constate simplement que lorsqu’un continent riche, cultivé et historique en arrive à calibrer chacune de ses phrases pour ne pas déplaire à un homme qu’il sait imprévisible, ce n’est plus de la géopolitique.
C’est de la dépendance stratégique avec supplément déni.
Et le plus troublant, dans cette séquence, c’est que ce parrain que l’on redoute tant joue aussi le rôle du pompier pyromane.
Il menace le Groenland, fragilise les frontières européennes, alimente l’instabilité… tout en restant officiellement le garant de la sécurité de ce même continent au sein de l’OTAN. Il crée l’incendie, puis propose sa protection. Moyennant obéissance.
Dans toutes les familles dominées par un parrain, il y a deux règles : ceux qui confient leur sécurité à celui qui allume le feu finissent toujours par vivre dans la fumée. Et ceux qui s’agenouillent longtemps finissent toujours par payer plus cher que ceux qui se lèvent.











6 commentaires
zaghouan2040
L’opinion tunisienne sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres, est totalement ignorante de l’ampleur de la tragédie et totalement inconsciente de la démarche et des moyens à mettre en œuvre
parcourir attentivement les cahiers de recherche suivants
« Climat urbain qualité de l’air et santé publique à Gabes » _ These Ecole Doctorale Paris Cité, 20 décembre 2023
« Responsabilité juridique de l’État face à la pollution industrielle à Gabès »_ Village de la Justice
« Défis de l’aménagement écologique , le cas de Gabes »_ European Scienrific Journal
Fares
Donc un comité formé par des personnes qui ont le même profil, ceci nous montre que soit ce mec est incompétent, soit qu’il n’est pas sérieux dans sa démarche pour résoudre l’ écocide à Gabès et très probablement les deux.
Un comité est normalement constitué de personnes ayant des profils différents pour que les avis contraires s’opposent, pour que les idées se croisent et que les membres du comité se complètent. Ceci n’est pas le genre du pays des bisounours et des béni oui oui.
LOL
La culture tunisienne, forgée par des millénaires de pressions, reste flexible et immortelle. Comme le charbon sous haute pression devient diamant, de ce chaos naîtra une identité unique et résiliente, comme toujours en Tunisie.
Et Donald, le gros méchant loup ! LOL !!!
Le Parrain protège sa famille des gangs rivaux. Non?
L’Europe est submergée par l’immigration jihadiste islamiste avec les attentats à Paris, Londres et Berlin, ainsi que les no-go zones en Suède et en France.
L’Amérique du Sud est dominée par les cartels narco, comme au Mexique avec environ 100 000 morts par an, et la Colombie et le Venezuela sont pris en étau.
La Russie représente une menace nucléaire avec son invasion de l’Ukraine.
La Chine communiste est expansionniste en mer de Chine et autour de Taïwan.
L’Iran sponsorise le terrorisme mondial via Hezbollah et les Houthis. Le chant « Death to America » n’est pas qu’une fiction, et le califat pose un sérieux problème.
N’est-ce pas normal que Trump protège son clan américain de toutes les façons possibles? C’est le job d’un leader fort. L’Europe a capitulé face aux islamistes à tous les niveaux, au multiculturalisme forcé, à l’énergie russe et au wokisme dégénéré. Il est crucial pour tous les peuples de se protéger contre ces virus !
De la doctrine Donroe à la doKtrine Zaifoune...
Dumb Kaissoun : de la culture partagée de la liquidation vers la liquéfaKSion du réel.
» US, go Hmoume ! »
« KS, Kss rawah ! «
Gg
Eh bien, quel article! Bravo!
Sur la culture, on ne peut s’empêcher de penser au fameux mot de Goebbels « Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver »!
Tous ces gens qui pensent, écrivent et lisent des livres, écrivent et jouent de la musique, dessinent et peignent… tous ces gens trop libres sont dangereux pour l’ordre stérile des dictateurs parce qu’ils font battre les ceurs au lieu de les euthanasier.
Et on pense aussi à Shostakovich, obligé d’écrire une symphonie pour Staline et une autre pour lui-même. Sinon c’était le goulag. Il a pourtant été le phare de l’âme russe durant le siège de Stalingrad -plus d’un million et demi de morts, l’orchestre devenu misérable n’a jamais cessé de jouer et attirait les foules venues VIVRE malgré la faim, le froid, les disparus. Mitri Shosta, comme ils l’appelaient, les a aidés à tenir et à vaincre.
Par ironie du sort ou de Dieu, Prokofiev est mort exactement le même jour de 1953 que Staline. Mes parent m’ont dit qu’à l’époque, il n’y eut d’hommage que pour Staline. Aujourd’hui Prokofiev est au zénith de l’humanité, et Staline, à la poubelle.
On se souvient envore d’Alma Mahler s’enfuyant d’Allemagne nazie en emportant dans des malles l’ensemble des oeuvres manuscrites de son Gustav , alors jeté aux orties car sa musique était « dégénérée ».
Mais voilà, les tyran meurent et la culture traverse les siècles et les millénaires…
Gabès, ce que vous dites est effarant. Autant demander aux mafieux de la drogue de démanteler les réseaux de dealers.
Les photos de Gabès que vous montrez sur BN ont un ciel jaune caractéristique d’une pollution grave au souffre.
Tout est en train de crever, et les coupables sont appelés pour réparer. Réparer ? Mais ils en sont incapables, quand bien même ils auraient les finances.
Inouï…
L’Europe? Elle a cru que le libre marché allait faire tourner le monde et établir le Droit universel.
Erreur.
Vous savez, la France par exemple, a perdu sa souveraineté en 2005, lorsque Sarkozy et les autres européanistes se sont assis sur le référendum par lequel les français rejetaient le traité de constitution européenne. Ce traité comporte une clause épouvantable : le Droit européen a primauté sur les Droits nationaux.
Et donc la Grande Bretagne a quitté l’Europe; l’italie, la Hongrie, la Pologne, très bientôt la France, je l’espère, vont démolir l’édifice.
L’icône Europe est en train de se fissurer de partout. Il faut vite faire du neuf avant que plus rien ne tienne.
En face, les dictateurs russe, chinois, américain, oeuvrent à tout refaire à leur goût.
Il faut garder une once d’optimisme…?
Hannibal
On veut bien céder la Tunisie à Trump pour la sécurité des US et de ses alliés sur la Méditerranée … C’est une blague 🙂
Cela aurait au moins un avantage : stopper l’algérisation de la Tunisie. Le fait que la défense ou plus exactement des généraux qui remplacent la Culture pour qu’on soit plus bêtes et donc plus dociles est une preuve de ce désastre.