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Le temps de la mourouna

Par Nizar Bahloul

Lundi 12 janvier 2026, le président de la République reçoit la ministre des Finances. Il lui demande d’appliquer avec « souplesse » les dispositions de la loi de finances relatives à la facturation électronique.

Le communiqué présidentiel est publié dans la nuit à 1h51.

Mardi 13 janvier, le ministère des Finances publie à son tour un communiqué quasi identique au communiqué présidentiel, promettant lui aussi une application « souple » de la réforme.

Le mot est posé mourouna. Il signifie souplesse et a été utilisé aussi bien par la présidence de la République que le ministère des Finances.

Ce qui aurait pu n’être qu’un détail de langage est devenu, en quelques heures, un symptôme. Un révélateur. Révélateur d’un rapport confus au droit, d’une gouvernance qui s’abrite derrière les mots et d’un pouvoir qui semble avoir remplacé la décision par la formulation.

Quand le vocabulaire remplace le droit

Sur les réseaux sociaux, la réaction a été immédiate. Juristes, entrepreneurs, simples citoyens ont tous souligné la même évidence : juridiquement, la mourouna ne veut rien dire.

Une loi ne connaît que deux états : elle s’applique ou elle ne s’applique pas. Elle peut être amendée, suspendue, révisée par un texte de même valeur normative. Mais un communiqué, même émanant de la plus haute autorité de l’État, ne peut pas créer un régime juridique parallèle. Un communiqué ne peut pas s’opposer à une loi, ni même à un décret.

Or c’est exactement ce que l’on tente d’imposer aux entreprises : évoluer dans un entre-deux flou, juridiquement inexistant, politiquement confortable pour le pouvoir, mais économiquement dangereux pour celles qui doivent produire, vendre, facturer, survivre.

On ne peut pas bâtir un système économique sur des impressions et des communiqués bavards.

On ne peut pas demander aux opérateurs de s’adapter à une loi qui serait, en même temps, appliquée et non appliquée.

Ce n’est pas de la souplesse. C’est de l’incertitude.

Des entreprises abandonnées face au réel

La réalité du terrain est autrement plus brutale que les communiqués.

Depuis le 1er janvier 2026, la facturation électronique est légalement obligatoire pour les sociétés de services et les professions libérales. La réforme suppose des plateformes fiables, des systèmes informatiques adaptés, des signatures électroniques opérationnelles, des procédures administratives parfaitement rodées. Or tout cela est loin d’être prêt.

De nombreuses PME se retrouvent aujourd’hui incapables de facturer correctement. Non pas par mauvaise volonté, mais parce que les outils sont instables, les procédures complexes, les délais irréalistes. Et lorsqu’une entreprise ne facture plus, elle ne vend plus. Lorsqu’elle ne vend plus, elle cesse d’exister.

À ce niveau, le problème n’est plus technique. Il devient politique.

Car l’État impose une obligation qu’il n’a pas été capable de rendre opérationnelle, puis se contente de promettre une mourouna qui ne protège juridiquement personne.

Ce n’est pas une solution.

C’est une démission déguisée en bienveillance.

Gouverner par le verbe, pas par l’acte

Cette séquence s’inscrit dans une continuité de ce qu’a toujours fait ce régime. Elle n’est pas un accident. Elle est une méthode.

Depuis des mois, le pouvoir gouverne par les mots, par les concepts, par les références, par les symboles.

Hier, on convoquait Farazdaq pour donner une épaisseur intellectuelle à un discours politique destiné à répondre aux revendications des Gabésiens à un air respirable non pollué.

Aujourd’hui, on découvre la mourouna comme réponse à un problème juridique et économique concret.

Mais pendant ce temps, la pollution continue d’asphyxier Gabès. Le poète Farazdaq n’a rien changé à la réalité écologique.

Pendant ce temps, les entreprises continuent de s’enliser dans une réforme impréparée. La mourouna n’a rien changé concrètement et n’y changera rien.

Les mots s’empilent. Les problèmes, eux, s’aggravent.

Une souplesse sélective

Et c’est ici que la contradiction devient insupportable.

Quand il s’agit d’appliquer la loi contre les opposants, la rigidité est totale.

Quand il s’agit de sanctions, de poursuites, de décisions coercitives, la mourouna disparaît.

Mais quand il s’agit de reconnaître l’impréparation de l’État, on découvre soudain les vertus de la flexibilité et de la souplesse.

Si la mourouna est désormais une doctrine de gouvernance, alors qu’elle s’applique là où elle est réellement urgente.

La semaine dernière, dans un hôpital public, une médecin a refusé de soigner une malade.

Où était la mourouna pour cette patiente ?

Où était la souplesse face à sa détresse ?

Où était l’humanité face à sa vulnérabilité ?

Pourquoi ne pas faire preuve de la même indulgence pour les prisonniers politiques ?

Pourquoi ne pas faire preuve de la même souplesse pour atténuer les souffrances causées par les pénuries de médicaments ?

Pourquoi ne pas mobiliser cette prétendue philosophie de la flexibilité pour soulager les citoyens plutôt que pour couvrir les carences de l’administration ?

Car aujourd’hui, la mourouna ne sert qu’à une chose : protéger l’État de ses propres responsabilités.

Un pays qui manque de sérieux, pas de vocabulaire

La Tunisie n’a pas besoin de nouveaux mots.

Elle n’a pas besoin de concepts creux.

Elle n’a pas besoin de références poétiques pour masquer l’absence de politiques publiques.

Elle a besoin de textes clairs.

De lois cohérentes.

De réformes préparées.

D’institutions capables d’exécuter ce qu’elles imposent.

De responsables qui assument leurs choix.

Le problème n’est pas linguistique.

Il est structurel.

Ce régime ne souffre pas d’un déficit d’expression. Il souffre d’une communication politique archaïque et anachronique et d’un déficit dramatique d’action réelle. On parle beaucoup. On agit peu. On formule élégamment. On exécute maladroitement.

Et tant que le pouvoir continuera à croire qu’un mot peut remplacer une politique publique, la mourouna rejoindra la longue liste des illusions officielles : un concept de plus, une promesse de plus, et toujours la même distance entre le discours et la vie réelle des Tunisiens.

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7 commentaires

  1. Mhammed Ben Hassine

    21 janvier 2026 | 11h15

    Je crois trouver le sens pratique de se mot bizarre et étrange
    Préparer la facture en format Excel bien jolie en-têtes caractères gras …
    La scanner puis l’expédier au bureau d’ordre de MF
    Et la conscience est tranquille

  2. Rationnel

    20 janvier 2026 | 16h18

    « … Trop souvent, dans nos économies, nous attribuons nos échecs à l’État, à la réglementation, au contexte politique. Certes, les obstacles existent, personne ne les nie. Mais l’auteur nous rappelle que la première transformation à accomplir est interne. Un dirigeant qui ne connaît pas son organisation, ses fragilités, ses goulots d’étranglement, ses dépendances humaines ou technologiques, ne peut prétendre conquérir un marché extérieur, encore moins un marché africain où les dynamiques concurrentielles évoluent à un rythme fulgurant. » — Nizar Bahloul, dans la préface de l’ouvrage De la complexité tunisienne au leadership africain.
    Où est le mal dans la mourouna (souplesse) ou la flexibilité ? Nous avons besoin de plus de flexibilité et de moins de complexité.
    Le discours de la mourouna rappelle celui de la macrouna prononcé par le regretté Président Bourguiba en 1984. C’était le dernier discours de Bourguiba : un discours court et simple, mais qui a marqué la Tunisie.
    « … Nous revenons à la situation initiale, comme nous l’avions dit avant les augmentations. Les augmentations, les augmentations de macrouna ou autres… »
    Dans cette situation historique, la flexibilité était salvatrice.

  3. Bedis Guiga

    19 janvier 2026 | 19h39

    Merci pour vos articles en général . Je salue également les 3 commentaires.
    J’aime cette nouvelle formule, elle a grandement éloigné nombre de parasites.

  4. Vladimir Guez

    19 janvier 2026 | 19h39

    Grand moment de Tunisie qui m’avait échappé que la video de cette medecin qui a froid au mains mais pas aux yeux.
    Ça doit être ça le resultat du recrutement des doctorants chômeurs.

  5. zaghouan2040

    19 janvier 2026 | 18h47

    Cette chronique est pour moi un chef d’œuvre. Elle témoigne de la lucidité acérée de Mr Bahloul

    La nuque raide du combattant, qui sans cesse rend compte de la tragédie silencieuse de l’effondrement du pays. Un reportage en temps de guerre;

    C’est un diagnostic clinique le résumé saisissant du caractère ubuesque incongru improbable d’un e fantasmagorie individuelle muée par on ne sait quel cauchemar en mode de gouvernance c’est à dire en macro-pathologie institutionnalisée : écoutez le podacast de France Culture : « visages de l’actu ».

    Les PMEs constituent 98% du tissu productif du pays; plus de 80% du PIB marchand
    Depuis 2022 le nombre de faillites est inédit depuis l’indépendance du pays.

  6. Hannibal

    19 janvier 2026 | 18h10

    La « mourouna » veut dire « à la tête du client ».
    Et cette « mourouna » là, les agents des services publics l’adorent.
    Je pense que chaque tunisien qui utilisent les sevices publics a souvent eu affaire avec des agents qui interprètent, voire qui inventent à leur guise des textes légaux ou réglementaires.
    Il faut bien mériter le titre de pays sous-développé ou de pays en voie de régression, n’est-ce-pas ?

  7. le financier

    19 janvier 2026 | 17h47

    loi sur les cheques , non facturation , fin des cdd … une destruction totale de l economie volontairement et planifi2 ou involontairement par incompetence , a vous de choisir moi j ai mon opinion