Alors que le monde surveille avec inquiétude les tensions géoéconomiques, les conflits armés et les événements climatiques extrêmes, la Tunisie se distingue par une hiérarchisation très différente des risques globaux. Selon la 21ᵉ édition du Global Risks Report publiée par le World Economic Forum (WEF), et selon la synthèse l’Institut arabe des chefs d’entreprise (IACE) du rapport, les préoccupations nationales restent avant tout économiques et sociales, traduisant un contexte marqué par l’urgence et la pression du court terme.
Ce décalage entre la perception tunisienne, régionale et mondiale constitue l’un des principaux enseignements du rapport.
La Tunisie : l’économique et le social écrasent toutes les autres préoccupations
Les résultats de l’enquête menée en Tunisie par l’IACE montrent une concentration très nette des risques perçus autour de cinq priorités majeures en 2026 :
- Insuffisance des opportunités économiques ou chômage
- Insuffisance des services publics et des dispositifs de protection sociale, y compris l’éducation, les infrastructures et les retraites
- Ralentissement économique, récession ou stagnation
- Endettement public, des entreprises et des ménages
- Inflation
Cette hiérarchie traduit une lecture essentiellement domestique des risques, centrée sur le pouvoir d’achat, l’emploi et la soutenabilité économique. Contrairement aux tendances mondiales, les risques géopolitiques et technologiques ne figurent pas parmi les principales préoccupations nationales à court terme.
Une évolution marquante depuis 2023
L’un des faits saillants du rapport est la sortie des risques environnementaux du classement des priorités tunisiennes à court terme en 2026, alors qu’ils figuraient dans les éditions précédentes. Cette évolution suggère que les urgences économiques et sociales ont relégué les enjeux climatiques au second plan dans la perception des décideurs, sans pour autant en réduire l’importance objective.
Une lecture par horizon : urgence aujourd’hui, vulnérabilités demain
Le rapport distingue trois horizons temporels – 2026, 2028 et 2036 – offrant une grille de lecture stratégique.
- À court terme (2026), la Tunisie reste focalisée sur les déséquilibres économiques et sociaux.
- À moyen terme (2028), la polarisation sociétale gagne en importance, passant du 4ᵉ au 3ᵉ rang des risques perçus.
- À long terme (2036), les risques environnementaux deviennent dominants, notamment les événements météorologiques extrêmes, la perte de biodiversité, les changements critiques du système terrestre et la pénurie de ressources naturelles.
Ce contraste souligne un point central du rapport : les risques environnementaux et technologiques constituent des menaces latentes, encore sous-estimées dans l’immédiat, mais appelées à structurer les crises futures.
Désinformation, intelligence artificielle et polarisation : des risques interconnectés
Parmi les risques technologiques, la désinformation et la mésinformation, ainsi que les effets négatifs de l’intelligence artificielle, sont identifiés comme des risques forts à tous les horizons. Leur importance croissante est étroitement liée aux dynamiques sociétales, notamment à la polarisation sociale.
Le rapport met ainsi en lumière une interaction entre risques technologiques et sociétaux, où la propagation de contenus trompeurs et l’usage non maîtrisé de l’IA contribuent à fragiliser la cohésion sociale et la confiance institutionnelle.
Les pays arabes : des priorités proches, mais des fractures émergentes
À l’échelle régionale, les pays arabes partagent avec la Tunisie une forte préoccupation pour les risques économiques et sociétaux. Toutefois, certaines spécificités nationales se démarquent nettement :
- Maroc : la pénurie d’eau et d’aliments, un risque environnemental, se hisse au 4ᵉ rang des préoccupations.
- Arabie Saoudite et Émirats arabes unis : les effets négatifs de l’intelligence artificielle figurent parmi les risques les plus élevés, respectivement aux 2ᵉ et 3ᵉ rangs.
- Qatar : les risques géopolitiques et biologiques, incluant les conflits armés et l’utilisation d’armes chimiques ou nucléaires, occupent les 4ᵉ et 5ᵉ rangs.
Ces différences traduisent une fracture régionale entre des pays confrontés à des urgences économiques immédiates et d’autres davantage préoccupés par les transformations technologiques, environnementales ou sécuritaires.
Le reste du monde : la géopolitique en tête des inquiétudes
À l’échelle mondiale, les risques géopolitiques dominent très largement les perceptions pour 2026. La confrontation géoéconomique arrive en tête, citée par 18% des répondants, suivie des conflits armés entre pays (14%). Les événements météorologiques extrêmes occupent la troisième position.
À moyen et long terme, les préoccupations mondiales se déplacent progressivement vers les risques environnementaux, confirmant la centralité des enjeux climatiques dans la stabilité future des sociétés.
Un outil d’anticipation stratégique plus qu’un simple diagnostic
Le Global Risks Report ne se limite pas à dresser un état des lieux. Il constitue avant tout un outil d’anticipation stratégique, destiné à aider les décideurs à identifier les décalages entre risques perçus et risques émergents.
Pour la Tunisie, le rapport met en évidence un paradoxe clair : une concentration légitime sur les urgences économiques immédiates, mais un risque de sous-estimation des menaces environnementales et technologiques à long terme. La capacité à intégrer ces enjeux dans les politiques publiques conditionnera la résilience du pays face aux crises futures.
Méthodologie
La 21ᵉ édition du Global Risks Report s’appuie sur une enquête de perception menée entre mars et juin 2025 auprès de 1.300 dirigeants et experts internationaux issus du monde académique, des entreprises, des gouvernements, des organisations internationales et de la société civile, dans plus d’une centaine de pays.
En Tunisie, l’enquête a été conduite par l’IACE, partenaire officiel du World Economic Forum, sur la base d’un échantillon d’acteurs économiques et institutionnels, conforme au cadre méthodologique du WEF.
Tableau récapitulatif des résultats – Global Risks Report 2026 (WEF)
1️⃣ Principaux risques à court terme (2026)
| Zone | Risques dominants | Lecture principale |
| Tunisie | Chômage et insuffisance des opportunités économiques ; insuffisance des services publics et de la protection sociale ; ralentissement économique ; endettement ; inflation | Priorité absolue aux urgences économiques et sociales |
| Pays arabes | Risques économiques et sociétaux dominants | Forte convergence régionale |
| Monde | Confrontation géoéconomique (18%) ; conflits armés entre pays (14%) ; événements météorologiques extrêmes (8%) | Dominance des risques géopolitiques |
2️⃣ Classement mondial des risques actuels (2026)
| Rang mondial | Risque | Catégorie | % des répondants |
| 1 | Confrontation géoéconomique | Géopolitique | 18% |
| 2 | Conflits armés entre pays | Géopolitique | 14% |
| 3 | Événements météorologiques extrêmes | Environnemental | 8% |
| 4 | Polarisation sociétale | Sociétal | 7% |
| 5 | Désinformation et mésinformation | Technologique | 7% |
| 6 | Récession économique | Économique | 5% |
| 7 | Effondrement des droits et libertés civiques | Sociétal | 4% |
| 8 | Effets négatifs de l’intelligence artificielle | Technologique | 4% |
| 9 | Insécurité cybernétique | Technologique | 4% |
| 10 | Inégalités | Sociétal | 3% |
3️⃣ Tunisie : évolution des risques par horizon temporel
| Catégorie | Court terme (2026) | Moyen terme (2028) | Long terme (2036) |
| Économique | Chômage, ralentissement, inflation, endettement | Toujours élevé | Effet atténué |
| Sociétal | Polarisation sociale (4ᵉ rang) | Polarisation sociale (3ᵉ rang) | Inégalités (7ᵉ rang), polarisation (9ᵉ rang) |
| Technologique | Désinformation ; effets négatifs de l’IA | Désinformation (2ᵉ et 6ᵉ rang) ; cybersécurité | Désinformation, cybersécurité et IA en forte hausse |
| Environnemental | Faible perception | Événements extrêmes (4ᵉ rang), pollution (9ᵉ rang) | Événements extrêmes (1ᵉʳ), biodiversité (2ᵉ), changements critiques du système terrestre (3ᵉ), pénurie ressources (6ᵉ) |
| Géopolitique | Effet limité | Sans effets significatifs | Sans effets |
4️⃣ Pays arabes : similitudes et exceptions
| Pays | Risque spécifique mis en avant | Rang |
| Tunisie | Chômage / opportunités économiques | 1ᵉʳ |
| Maroc | Pénurie d’eau et d’aliments | 4ᵉ |
| Arabie Saoudite | Effets négatifs de l’IA | 2ᵉ |
| Émirats arabes unis | Effets négatifs de l’IA | 3ᵉ |
| Qatar | Conflits armés entre pays | 4ᵉ |
| Qatar | Risque biologique (armes chimiques ou nucléaires) | 5ᵉ |
5️⃣ Lecture stratégique transversale
| Zone | Risque dominant aujourd’hui | Risque majeur demain |
| Tunisie | Économie et cohésion sociale | Environnement et technologie |
| Pays arabes | Économie et société | Technologie, environnement, sécurité |
| Monde | Géopolitique | Environnement global |
📌 À retenir
- La Tunisie est focalisée sur l’urgence économique,
- Le monde est obsédé par la géopolitique,
- Les risques environnementaux et technologiques sont les menaces structurantes de long terme, souvent sous-estimées à court terme.
I.N.










