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Nous n’avons plus le droit d’être surpris 

Par Synda Tajine

Des airs de confinement, ce matin.

Suspension des cours dans onze gouvernorats, services interrompus dans des tribunaux, des ambassades, des administrations. Des rues inondées, des voitures bloquées, des transports à l’arrêt, des centres-villes quasi déserts. Quatre Tunisiens ont perdu la vie à Monastir, selon un bilan encore provisoire. Les autorités s’activent, tant bien que mal, depuis hier, pour tenter de rétablir une situation qui leur échappe.

Pendant ce temps-là, le président fait une sortie nocturne. Non pas pour rassurer. Non pas pour annoncer un plan d’action, des mesures concrètes, un calendrier, une stratégie. Non. Pour critiquer.

À 23h43, alors que parents et élèves scrutent fébrilement les annonces de suspension des cours, Kaïs Saïed affirme que « les services publics connaissent des dysfonctionnements » et juge « inconcevable » que « la présidence soit contrainte d’intervenir pour résoudre des problèmes élémentaires relevant des autorités régionales ou locales ».

Autrement dit : rien ne fonctionne et la responsabilité est, une fois de plus, ailleurs.

Au lieu d’apaiser, il enfonce. Au lieu de rassurer, il constate. Le sentiment de déjà-vu est immédiat. « Où est le gouvernement ? », lançait Hamadi Jebali, alors chef de gouvernement, en 2012, dans la consternation générale. Nous y revoilà. C’était il y a quatorze ans. Aujourd’hui encore, même scène, mêmes mots, même vide.

Des catastrophes prévisibles, une impréparation persistante

Car au-delà des intempéries, c’est l’état des infrastructures qui interroge. À chaque crue, le pays semble découvrir une catastrophe pourtant prévisible, planifiable, anticipable sur des années. Chaque saison des pluies est vécue de la même manière en Tunisie. Les précipitations transforment les rues en torrents et bouleversent le quotidien de milliers de Tunisiens, particulièrement en milieu urbain, où les infrastructures révèlent brutalement leurs limites face à la nature.

« Nous n’avons plus le droit d’être surpris par les inondations », déclarait Hichem Mechichi, alors chef de gouvernement, en 2020. C’était il y a six ans.

Au lieu de tirer les leçons du passé, on continue de rafistoler. Encore. Toujours. Jusqu’à la prochaine pluie. Le bilan est lourd : pertes matérielles considérables, vies humaines irrattrapables.

Urbanisation anarchique et défaillances structurelles

L’urbanisation anarchique du pays, amorcée il y a des décennies, ne cesse de mettre à rude épreuve une infrastructure déjà fragile et jamais réellement sauvée par une planification sérieuse. Quartiers anarchiques, constructions sur des terrains à risques, lots entiers bâtis en violation des lois, auxquels s’ajoutent une gestion défaillante des canalisations et un amoncellement d’ordures de plus en plus nauséabond.

Rien de tout cela n’est imprévu. Rien n’est surprenant. Et pourtant, tout continue comme si l’on découvrait le problème pour la première fois.

Gouverner dans l’incertitude permanente

Mais plutôt que de planifier à froid, l’exécutif, pourtant seul maître à bord, continue de plonger le pays dans l’incertitude. Incertitude sur les responsabilités. Incertitude sur ceux qui devront les assumer. À chaque apparition présidentielle, on croit sentir que des têtes vont tomber. Lesquelles ? Quand ? Nul ne le sait.

Les gouvernants sont critiqués, dénigrés, maintenus sous une pression permanente par celui-là même qui exige d’eux des décisions difficiles, rapides, courageuses. Comment agir quand chaque initiative peut devenir une faute capitale ? Comment décider quand la survie sabote l’intérêt général ?

Le résultat est visible dans tous les recoins de l’État. Des responsables tétanisés, réduits à gérer le strict minimum. Prendre des risques ? Trop dangereux. L’enjeu n’en vaut pas la peine. Pour quoi faire, au juste ? Pour des postes-fusibles, prêts à sauter à tout moment, sans préavis, afin de payer des erreurs accumulées sur des décennies, en simples boucs émissaires.

Le parfum d’un remaniement ministériel flotte sur le pays depuis des mois. On le devine, on l’annonce, on le murmure à chaque détour d’un discours présidentiel. Mais rien ne vient. Il continue pourtant de peser comme une épée de Damoclès au-dessus de chaque responsable, sommé de rendre des comptes dans un pays où le chef du gouvernement change presque au rythme des saisons.

Depuis 2019, la Tunisie vit au rythme d’un chef de gouvernement par an. Le temps d’apprendre le nom d’un ministre, il est déjà sur la sellette.

Imaginez une entreprise où chaque responsable travaillerait sous la menace permanente de son supérieur, critiqué publiquement, dénigré, sommé de réussir sans moyens et sanctionné au moindre faux pas. Une entreprise qui coulerait aussi sûrement que les rues d’hier se sont retrouvées sous l’eau.

Mais un État n’est pas une entreprise ordinaire. Et quand il dysfonctionne, les pertes ne se comptent pas en bilans comptables, elles se paient en vies, en sécurité et en confiance collective…

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8 commentaires

  1. Fares

    21 janvier 2026 | 12h51

    L’argent est disponible pour construire des prisons et payer des sécuritaires pour « protéger les personnalités », mais pour améliorer l’infrastructure il n’y a rien. Ce régime doit avoir un peu de descence. Il y a des choses qu’on ne peut pas cacher au peuple.

    • Gg

      21 janvier 2026 | 22h01

      Contre des phénomènes météo de cette ampleur et de cette violence, on ne peut rien.
      220mm c’est 220 litres par m²! Une baignoire par m².
      Canaliser? L’eau prend de la vitesse et arrache tout, emporte tout.
      Au contraire, il faut laisser aux oueds et au rivières leur lit naturel le plus large, sans rien construire dessus. Et bien sûr ne pas laisser les ordures, sacs plastique etc… traîner partout.
      A part cela, on ne peut rien faire.

      Ah si, il y a quelques années on faisait la prière pour la pluie.
      Essayez la prière contre la pluie?

  2. Mhammed Ben Hassine

    21 janvier 2026 | 11h08

    Le problèmes c’est qu’ont d’autres chats méchants à fouilletes hélas trop nombreux,ils nous submergent ses chats méchants

  3. Sadok Meddeb

    21 janvier 2026 | 10h01

    Bonjour,
    Vous vous trompez de bouc émissaire. Revoyez l’histoire récente de vôtre pays . Peut-être trouveriez vous les vrais responsables de cette débandade. Merci

  4. Nahor Guëttam

    21 janvier 2026 | 8h21

    La « communication robocopique » continue depuis le Palais, avec des sorties médiatisées qui ne resoluent absolument RIEN, à part la propagande de l' »Etat social » et de la « lutte contre la corruption », voir la simple admonestation de type « scolaire » aux cadres administratifs, quand on sait et surtout on voit un Etat isolé diplomatiquement, « surveillé » de près militairement par ses voisins en alerte, collapsé financièrement et moralement touché par un sentiment public d’impuissance et de frustration. L’année 2026 s’annonce plein de mauvaises surprises…

  5. zaghouan2040

    20 janvier 2026 | 19h16

    Gouverner c’est prévoir. En Tunisie l’incompétence de nos gouvernants n’est plus à démontrer.
    Une étude psychosociale des structures mentales des décideurs publics tunisiens éclaircissait beaucoup de choses

    Le phénomène d’urbanisation en Tunisie de l’après indépendance et jusqu’à nos jours a été marqué par une incapacité à penser la ville comme vecteur de développement durable et de savoir vivre ensemble.

    L’absence de plan de développement urbain, de consultation citoyenne, le népotisme, le clientélisme, la spéculation foncière, l’occupation illégale des terrains, et l’attribution anarchique de terrains à bâtir ont engendré des monstruosités invivables foyers d’insécurité et d’ inégalités face à l’accès aux services essentiels (eau, assainissement, électricité, etc.). L’urbanisation ainsi produite de façon non maîtrisée a fragmenté la ville et a engendré des quartiers de non droit dépourvus souvent des services urbains essentiels.

    Lire le très intéressant workpaper de Najem Dhaher, Novembre 2022, cahiers de la FTDES

  6. le financier

    20 janvier 2026 | 17h50

    quand t as 750 000 fonctionnaires ou pas tres loin , forcement il n y a plus d argent pour les medicaments , et encore moins pour les infrastructures qui subissent un phenomene de forte pluis 1fois par an voir tous les 4 ans , bref l essentiel c de pays les salaires et les retraites , le reste c est du luxe

  7. Hannibal

    20 janvier 2026 | 17h31

    Je suis sûr qu’ils vont nous sortir « le coup du destin » pour cacher leur incompétence et leur mauvaise foi.
    Le pays coule 🙁