Encore une injustice de plus. Une de trop, sans doute. Mais dans ce pays devenu laboratoire de l’arbitraire, la notion même de « trop » a depuis longtemps perdu toute consistance.
Il y a ces décisions de justice qui indignent, mais qui ne surprennent plus personne, tant elles s’inscrivent désormais dans une mécanique parfaitement huilée, devenue presque routinière.
La condamnation de Mourad Zeghidi et de Borhen Bsaies appartient clairement à cette catégorie. Trois ans et demi de prison pour de prétendues infractions financières. Trois ans et demi, prononcés sans trembler, sans gêne, sans même l’effort d’une mise en scène crédible.
Officiellement, il est question de finances, de procédures, de dossiers techniques. Officieusement, tout le monde (ou presque) sait. Et surtout, tout le monde comprend.
La fabrique judiciaire du silence
Mourad Zeghidi et Borhen Bsaies nous sont présentés comme des délinquants financiers.
Ils sont des journalistes. Des voix critiques. Des figures médiatiques devenues encombrantes.
Ils ont été jetés en prison depuis près de deux ans déjà. Non pas pour enrichissement illicite, ni pour fraude massive, ni pour un quelconque détournement spectaculaire. Mais pour des paroles. Pour des analyses. Pour des opinions. Pour avoir fait ce que fait, par définition, un journaliste : parler, commenter, questionner, déranger.
Ils avaient été condamnés une première fois en vertu du décret-loi 54, ce texte liberticide devenu l’outil juridique favori du pouvoir pour discipliner les voix récalcitrantes. Une arme propre en apparence, technique dans sa forme, redoutable dans ses effets.
Et alors qu’ils s’approchaient de la fin de cette peine, alors même qu’ils allaient, enfin, pouvoir sortir, respirer, peut-être reprendre la parole, deux mandats de dépôt surgissent soudainement à la dernière minute. Comme par magie. Ou plutôt, comme par nécessité politique.
Il ne fallait pas qu’ils sortent. Il ne fallait surtout pas qu’ils reparlent. Car dans cette Tunisie-là, la prison n’est plus une sanction exceptionnelle. Elle est devenue un outil de gestion. Un moyen de régulation. Un message.
Un message adressé à toute une profession. Mais aussi, plus largement, à tous ceux qui continuent à penser qu’il est encore permis de critiquer. Le message est d’une clarté glaçante.
On vous trouvera toujours quelque chose. Des poux dans la tête, des irrégularités administratives, des dossiers poussiéreux, des procédures oubliées, des accusations qui, en temps normal, ne vaudraient jamais une incarcération. On vous poursuivra. On vous exposera. On vous salira publiquement devant une opinion soigneusement nourrie aux discours de haine contre des élites supposément corrompues, conspiratrices, vendues à l’étranger.
Et si cela ne suffit pas, on malmènera vos familles et vos proches avec des méthodes d’une bassesse que l’on croyait reléguées aux manuels d’histoire.
La novlangue au pouvoir
Dans ce paysage, la scène aurait presque quelque chose de grotesque si elle n’était pas aussi tragique.
Cette semaine, la Radio nationale — média public financé, rappelons-le, par notre argent — titrait fièrement : « Le président humain ».
Le président humain.
Il faut reconnaître au pouvoir une certaine constance dans l’ironie involontaire. Car cet humanisme-là est désormais parfaitement visible. Dans des cellules qui se remplissent. Dans des voix que l’on bâillonne. Dans des journalistes que l’on empêche de sortir précisément au moment où ils pourraient recommencer à parler.
Nous entrons ici dans une logique parfaitement orwellienne. George Orwell avait admirablement illustré ce glissement lorsqu’il inventait la novlangue dans 1984. « La liberté, c’est l’esclavage », « L’ignorance est la force ».
Dans la Tunisie d’aujourd’hui aussi, les mots ont changé de camp. La justice est devenue vengeance. La morale est devenue instrument. L’humanisme est devenu incarcération.
On célèbre l’« humain » pendant que l’on enferme. On invoque l’État de droit pendant que l’on piétine les garanties élémentaires. On parle de lutte contre la corruption pendant que l’on instrumentalise la justice pour régler des comptes politiques.
Ce processus d’inversion n’est pas un accident. Il est une stratégie. Car lorsqu’on parvient à tordre le sens des mots, on finit toujours par tordre celui des consciences.
La colère comme dernier refuge
Que nous reste-t-il ?
J’assume une forme d’impuissance. Oui. Face à cette machine qui broie sans distinction tous ceux qui refusent d’entrer dans son giron, nous sommes désarmés.
Il ne nous reste plus que la parole. Et encore ! Cette parole est confisquée, risquée, surveillée, de plus en plus étouffée. Elle est surtout devenue presque inaudible.
Inaudible pour une majorité qui préfère pousser des youyous en voyant le chef suprême débarquer dans leur quartier inondé, alors même qu’ils ont les pieds enlisés dans la boue. Qui l’accueille en héros, alors qu’il est, objectivement, le premier responsable de leur misère.
Il ne nous reste plus que cette colère sourde, mêlée à l’abattement. Une colère sans cris. Une colère froide, presque lucide.
Mais il nous reste aussi une certitude, têtue, presque obstinée. Même s’il ne reste qu’une cinquantaine de personnes pour continuer à parler, à critiquer, à dénoncer, il faudra le faire.
Parce que l’histoire est patiente. Parce que les chaînes finissent toujours par se briser.
Et parce qu’un pouvoir qui emprisonne des journalistes pour faire taire des idées signe, sans même s’en rendre compte, l’aveu le plus clair de sa propre peur.











4 commentaires
A4
Dernier mot: PEUR !
PRISON POUR TOUS
Ecrit par A4 – Tunis, le 16 Novembre 2024
Et un mois de prison par-ci
Puis dix ans de prison par-là
Votre tableau est bien noirci:
Vous êtes tous des hors-la loi !
Content, moi je leur dis merci
A tous ces juges et leur mollah
Ne dites pas que je suis lâche
Ou que je suis une vieille savate
Car quand je fuis, quand je me cache
Au fond d’un puits ou une boîte
C’est bien pour éviter les clashs
Du décret-loi cinquante-quat’
Non, vous ne m’entendrez jamais
Vous dire du mal de son altesse
Dont les sages paroles enflammées
Donnent un grand signal de détresse
Pour que les « tiktokeuses » cramées
Nous cachent enfin leurs paires de tresses
Je ne peux dire par imprudence
Que « ce pays est merveilleux »
Pour mériter, pour insolence
Propos débiles et cafouilleux
Prison, bagne, voire même potence
Destin sordide et pagailleux
Je ne peux que les applaudir
Nos braves juges intraitables
Qui ne pratiquent l’art d’interdire
Que pour chasser tous les diables
Et nous apprendre à obéir
En soumis et corvéables
Nous vivons une belle époque
Il faut bien le reconnaître
Même si tu peines ou tu suffoques
Dis merci à ton Grand Maître
Sinon tu passeras au bloc
Réservé à tous les traîtres !
Tunisino
Lorsqu’on n’a pas de programme pour servir les tunisiens, qui est une très lourde mission, on passe d’une locomotive qui tire tout le monde vers un présent et un futur meilleurs à un broyeur qui fragmente les acquis et généralise la silence, qui ne reste que temporaire. Il est vrai que certains tunisiens comprennent mal les choses ou même servir des parties malveillantes, intérieures ou extérieures, mais il est aussi vrai que le régime doit montrer aux tunisiens qu’il est compètent en qualité de vie et en libertés. C’est toujours une histoire de qualité d’hommes, les excellent tirent vers l’excellence alors que les médiocres tirent vers la médiocrité. La Tunisie a besoin d’une république d’excellence qui arrive à imposer une dynamique positive, pour qu’elle devienne un pays avancé.
Hannibal
Il a peur de quoi en fait ?
Peu importe ! J’éviterais d’ailleurs l’analogie avec un toutou qui court derrière une voiture en abo….
Mais il y a une chose dont il devrait avoir peur : la tache indélébile qu’il laissera dans l’Histoire du pays.
Honte à tous ceux qui font subir au pays cette mascarade dévastatrice !
ZARZOUMIA
le titre de l’article est un peu TRAHDINIANT , et peu crédible ! le mieux c’était de critiquer ent toute franchise car la façon n’arrange RIEN .