Dans un contexte mondial marqué par une compétition accrue sur les marchés et une pression croissante sur les délais et les coûts, la Tunisie n’a plus le luxe d’exporter comme hier. Pour Nacef Belkhiria, président du Conseil des chambres mixtes (CCM), la clé de l’équilibre économique réside désormais dans une montée en gamme assumée des exportations, fondée sur la valeur ajoutée, la rapidité d’exécution et la crédibilité des engagements.
Invité vendredi 23 janvier 2026 au micro d’Habib Jegham dans l’émission Youm Saïd sur la Radio nationale, Nacef Belkhiria est revenu sur les enjeux liés au développement des exportations tunisiennes, à la suite de la rencontre tenue avec le ministre du Commerce et du Développement des exportations, Samir Abid, le lundi 19 janvier 2026. Une intervention au cours de laquelle il a dressé un diagnostic précis des forces de l’économie exportatrice tunisienne, tout en pointant les freins structurels qui continuent d’en limiter le potentiel.
Un poids économique structurant dans l’export
Selon Nacef Belkhiria, le Conseil des chambres mixtes représente un tissu économique majeur, regroupant des entreprises générant environ 400.000 emplois, principalement dans les secteurs tournés vers l’exportation. Ces activités se concentrent autour de trois filières clés :
- le textile,
- les composants automobiles,
- l’électronique.
Ces secteurs totalisent, selon ses estimations, près de 22 milliards de dinars d’exportations, illustrant l’importance stratégique de l’économie exportatrice dans la balance économique nationale. Pour le président du CCM, ces chiffres permettent de mesurer l’impact direct de l’export sur l’équilibre macroéconomique du pays, équilibre qui ne peut être consolidé que par une évolution qualitative de l’offre exportable.
De l’export de volume à l’export de valeur
Nacef Belkhiria insiste sur la nécessité de rompre avec les modèles d’exportation hérités des décennies passées. Selon lui, la valeur ajoutée ne se définit plus aujourd’hui comme dans les années 1970, 1980 ou 1990. Le monde industriel a évolué, tout comme les exigences des marchés internationaux.
Il cite notamment le cas du textile tunisien, qu’il considère toujours comme un secteur porteur, à condition de s’orienter vers des segments à haute technicité : textiles techniques, textiles de protection, textiles spécialisés. Dans ce cadre, l’habillement classique cède progressivement la place à des produits intégrant des spécificités techniques et fonctionnelles avancées, sur lesquels la Tunisie dispose, selon lui, d’un réel savoir-faire.
La proximité géographique avec l’Europe, conjuguée à des relations commerciales établies avec plusieurs marchés hors Europe, constitue un avantage comparatif que les entreprises tunisiennes doivent continuer à exploiter.
Des relations commerciales solides avec l’Europe
Sur le plan des partenariats internationaux, Nacef Belkhiria met en avant la solidité des relations commerciales avec l’Allemagne, l’Italie et la France, qu’il qualifie de piliers des marchés européens pour la Tunisie. Il souligne que les échanges avec ces pays génèrent un solde excédentaire en faveur de la Tunisie, les volumes exportés dépassant les importations.
Ce positionnement contribue directement à l’apport en devises et témoigne, selon lui, d’une relation de confiance construite sur plusieurs décennies, marquée par une évolution notable : alors que la Tunisie importait historiquement plus qu’elle n’exportait, elle parvient désormais à exporter des produits à plus forte valeur ajoutée, mieux positionnés sur les marchés.
Il illustre cette montée en gamme par un exemple concret : un même produit exporté à cinq euros peut, après des améliorations techniques, atteindre sept ou huit euros. C’est précisément cette trajectoire que le Conseil des chambres mixtes entend encourager, tant en tant qu’exportateur qu’investisseur.
L’export, un effort collectif entre public et privé
Pour Nacef Belkhiria, le développement de l’export ne peut reposer uniquement sur les industriels. Il s’agit d’un effort collectif, impliquant l’État, les administrations, les structures de promotion et le secteur privé. C’est dans cette logique que s’inscrit la rencontre avec le ministre du Commerce et du Développement des exportations, visant à aligner les efforts du Conseil avec ceux du ministère afin de valoriser davantage la valeur ajoutée tunisienne à l’international.
Cette approche rejoint les orientations exprimées lors de la réunion du lundi 19 janvier 2026, au cours de laquelle le ministre Samir Abid a souligné le rôle des chambres mixtes dans la promotion des produits et services nationaux, la diversification des marchés et le positionnement de la Tunisie comme destination d’investissement.
Le facteur temps, principal frein identifié
Parmi les obstacles majeurs évoqués par Nacef Belkhiria figure la question du temps décisionnel. Selon lui, la lenteur dans la prise de décision et dans l’exécution des procédures constitue aujourd’hui l’un des principaux handicaps pour l’attractivité de la Tunisie.
S’il reconnaît les efforts engagés pour réduire la bureaucratie, il insiste sur un problème plus profond : la rapidité d’exécution. Dans un environnement international où « le temps est de l’argent », les partenaires étrangers exigent des délais clairs, des engagements précis et une réactivité constante.
Il souligne que les investisseurs japonais, allemands ou autres sont prêts à travailler avec la Tunisie, à condition que les échéances annoncées soient respectées. À défaut, les retards répétés finissent par affecter la crédibilité et la compétitivité du pays.
Rôle des success stories et des chambres mixtes
Le président du Conseil met également en avant l’importance des success stories dans l’attraction de nouveaux investisseurs. Plus de 90% des entreprises exportatrices installées en Tunisie, selon lui, ont choisi de maintenir ou de développer leurs activités dans le pays. L’enjeu consiste désormais à attirer de nouveaux acteurs en s’appuyant sur les expériences réussies.
Dans ce contexte, les chambres mixtes jouent un rôle central grâce à leurs réseaux internationaux, leur connaissance des marchés et leur capacité à résoudre des difficultés opérationnelles. Elles permettent également d’anticiper les évolutions des marchés étrangers, en fournissant au secteur privé des informations stratégiques souvent inaccessibles à l’administration.
Taxation américaine : des discussions engagées avec l’appui des chambres
Évoquant les propositions américaines en matière de taxation, Nacef Belkhiria a précisé que ces mesures ne visaient pas spécifiquement la Tunisie, mais s’inscrivaient dans une approche plus large appliquée à plusieurs partenaires. Il a indiqué que des discussions sont engagées entre les autorités tunisiennes, notamment les ministères du Commerce et des Affaires étrangères, et les parties américaines, avec des réunions déjà tenues et d’autres programmées.
Dans ce cadre, il a souligné le rôle d’accompagnement assuré par les chambres mixtes, en particulier à travers la Chambre de commerce tuniso-américaine. Ces structures interviennent comme relais avec le secteur privé et les acteurs économiques influents aux États-Unis, en appui à l’action de l’État. La négociation formelle demeure, a-t-il précisé, du ressort des autorités tunisiennes, tandis que les chambres contribuent à faciliter le dialogue et à renforcer l’argumentaire économique.
Financement, nouveaux marchés et infrastructures
Nacef Belkhiria évoque plusieurs pistes concrètes pour soutenir l’export et l’investissement, notamment l’exploitation de lignes de crédit internationales, comme celles disponibles au Royaume-Uni ou au Japon, destinées au financement des équipements de production et des projets liés aux énergies renouvelables.
Il souligne également le potentiel des services, qui ne sont pas contraints par les frontières géographiques, dans des domaines tels que la santé, l’ingénierie, l’informatique ou l’intelligence artificielle. En revanche, pour les secteurs industriels, le développement reste étroitement lié à l’amélioration des infrastructures de transport et de logistique, condition indispensable à l’ouverture de nouveaux marchés, notamment en Afrique.
Vers des propositions écrites et un suivi régulier
À l’issue de la rencontre avec le ministre du Commerce et du Développement des exportations, Nacef Belkhiria a indiqué que le Conseil des chambres mixtes s’apprête à soumettre des propositions écrites dans les jours suivants, avec l’objectif d’améliorer l’environnement de l’export, d’accélérer les procédures et de renforcer l’attractivité de la Tunisie.
Un travail qui s’inscrit dans la perspective d’un dialogue continu entre l’administration et les structures professionnelles, afin de faire de la valorisation de l’export un levier durable de croissance économique.
I.N.










