Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

Bâtiments menaçant ruine : une opportunité de développement, selon l’Ordre des ingénieurs

Par Nadya Jennene

Les récentes perturbations climatiques ayant frappé la Tunisie — pluies intenses, inondations et instabilité des sols — ont remis au cœur du débat public une problématique ancienne mais désormais critique : celle des bâtiments menaçant ruine. Au-delà des phénomènes météorologiques, c’est la fragilité structurelle d’une partie significative du bâti tunisien qui inquiète, en particulier dans les centres urbains historiques.

S’exprimant à ce sujet, le président de l’Ordre des ingénieurs tunisiens, Mohsen Gharsi, a dressé, mercredi 28 janvier 2026, un constat alarmant. À la suite des dernières précipitations, 1 377 bâtiments menaçant ruine ont été recensés dans dix circonscriptions municipales, selon des données préliminaires. Un chiffre qu’il a jugé largement sous-estimé. « La réalité est bien plus grave », a-t-il averti rappelant que les estimations officielles évoquent jusqu’à 5 000 bâtiments fragilisés à l’échelle nationale, un chiffre communiqué en janvier 2024 par l’ancienne ministre de l’Équipement et de l’Habitat.

Pour Mohsen Gharsi, cette question dépasse largement le cadre administratif ou municipal. « Ce n’est pas un simple dossier technique : c’est un enjeu de sécurité nationale et de dignité citoyenne », a-t-il affirmé. Le danger est immédiat dans plusieurs quartiers densément peuplés, notamment à Tunis, dans la médina, à Bab Souika, Bab El Khadra, El Hafsia, ou encore à proximité de l’avenue Habib Bourguiba, où des immeubles anciens menacent de s’effondrer à tout moment.

Le président de l’Ordre des ingénieurs a insisté sur la dimension sociale du problème. La majorité de ces bâtiments sont occupés par des locataires à faibles revenus, souvent soumis à des loyers anciens dérisoires — parfois inférieurs à 60 dinars par mois — ne permettant ni aux propriétaires d’assurer l’entretien, ni aux occupants d’investir dans la maintenance. « Le locataire n’a ni les moyens ni la légitimité juridique pour engager des travaux lourds, tandis que le propriétaire n’y trouve aucun équilibre économique », a-t-il indiqué.

Dans ce contexte, la responsabilité de l’État est, selon lui, pleinement engagée. La démolition ne saurait être une fin en soi, encore moins une décision aveugle, surtout si elle conduit à priver des familles de logement sans solution alternative digne.

Face à l’ampleur du défi, l’Ordre des ingénieurs a plaidé pour la création d’une commission technique nationale indépendante, composée d’ingénieurs spécialisés en structures, béton armé et géotechnique, mais également de représentants de l’Institut national du patrimoine. 

Cette commission aurait pour mission de hiérarchiser les priorités, de distinguer les bâtiments à démolir en urgence de ceux pouvant être consolidés, restaurés ou réhabilités, notamment lorsqu’ils présentent une valeur patrimoniale.

Soulignant que des solutions d’ingénierie existent, y compris pour des édifices construits sur des terrains complexes, il a cité en exemple la restauration du Théâtre municipal de Tunis, symbole du savoir-faire des ingénieurs tunisiens.

Au-delà de l’urgence sécuritaire, Mohsen Gharsi voit dans ce dossier une opportunité stratégique de relance économique. Il a proposé un modèle intégré reposant sur des partenariats entre l’État, les propriétaires et le secteur privé. L’octroi de dérogations urbanistiques maîtrisées — telles que le passage d’un coefficient de construction R+2 à R+10 dans certains cas — permettrait d’attirer les investisseurs, de financer la reconstruction et de garantir le relogement des occupants, soit dans des logements sociaux décents, soit dans les nouveaux immeubles reconstruits.

Selon une étude menée par l’Ordre des ingénieurs, une telle dynamique pourrait stimuler la croissance économique de 3%, générer jusqu’à 800 000 emplois directs et indirects, et relancer des secteurs clés comme le ciment, la brique, la menuiserie et les travaux publics.

« Tout le monde y gagne », a résumé Mohsen Gharsi : l’ancien propriétaire conserve ou améliore son patrimoine, l’investisseur réalise un projet rentable, l’État renforce la sécurité publique, et les citoyens retrouvent des conditions de logement dignes.

Reste, selon lui, un verrou majeur : la décision politique. « Nous avons les études, les chiffres, les solutions techniques. Ce qu’il faut désormais, c’est un choix souverain clair au sommet de l’État », a-t-il insisté.

Le gouverneur de Tunis, Imed Boukhris, a ordonné, vendredi dernier, l’évacuation et la démolition de l’ensemble des bâtiments délabrés et menaçant ruine dans le gouvernorat pour protéger les vies humaines et les biens, après que les intempéries ont mis en évidence la fragilité de nombreuses constructions anciennes.

La gravité de la situation s’est illustrée de manière tangible dans la médina de Tunis. À Bab Souika, cinq bâtiments classés menaçant ruine se sont effondrés entre lundi et mardi 20 janvier, à la suite de fortes pluies, sans toutefois faire de victimes.

À l’échelle nationale, près de 5 000 immeubles sont classés à risque, selon les données du ministère de l’Équipement. Le gouvernorat de Tunis concentre à lui seul plus d’un millier de constructions fragilisées, dont plus de 500 au sein de la seule municipalité de Tunis. 

Une commission tripartite, regroupant les services du ministère de l’Équipement, de la municipalité et de l’Institut national du patrimoine, a déjà procédé à plus de 500 opérations de constat, permettant d’évaluer précisément l’état des immeubles concernés.

Ces inspections ont conduit à la définition de mesures différenciées, allant de simples travaux de consolidation ou de rénovation, jusqu’à l’évacuation immédiate des occupants et la sécurisation des lieux lorsque le danger est jugé imminent.

N.J

Subscribe to Our Newsletter

Keep in touch with our news & offers

Commentaire

  1. HatemC

    28 janvier 2026 | 16h35

    Impliquer ingénieurs architectes urbanistes..HC