En l’espace de trois jours ouvrés, le gouvernement a publié une rafale de textes censés renforcer la lutte contre le blanchiment d’argent. Sur le papier, l’effort est salutaire. Dans les faits, ces mesures contrastent violemment avec d’autres décisions prises par ce même État, qui encouragent au contraire l’usage du cash et affaiblissent les paiements traçables. Une incohérence qui interroge, au moment même où plane la perspective d’une visite du Gafi en Tunisie.
Il y a des coïncidences qui en disent long. Entre le 23 et le 27 janvier 2026, les autorités tunisiennes ont publié une série de textes consacrés à la lutte contre le blanchiment d’argent :
– Une circulaire de la Banque centrale ciblant les bureaux de change, publiée le 23 janvier.
– Un arrêté du ministère du Commerce imposant aux agents immobiliers des obligations lourdes de vigilance et de signalement, publié le 26 janvier.
– Un arrêté conjoint des ministres des Finances et du Tourisme visant les commerçants de métaux précieux publié le 27 janvier.
Trois secteurs jugés sensibles. Trois textes en trois jours ouvrés. Et détail révélateur : le Journal officiel a même été publié exceptionnellement un lundi, fait rare dans la pratique administrative tunisienne, où le JORT paraît traditionnellement les mardis et vendredis.
Difficile de ne pas voir que le gouvernement est en train de travailler dans l’urgence.
Le Gafi en toile de fond
Cette précipitation intervient dans un contexte particulier. Selon ce qu’a rapporté le journal public La Presse, une visite prochaine d’une mission du Gafi serait attendue en Tunisie.
Le Gafi (Groupe d’action financière) est l’organisme international chargé d’évaluer les dispositifs nationaux de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Ses décisions comptent : il classe les pays, publie des listes de surveillance (liste grise) et peut, en cas de défaillances persistantes, nuire gravement à la crédibilité financière d’un État, à ses relations bancaires et à son accès aux financements internationaux. La Tunisie a déjà été épinglée par le Gafi en 2018 et a été inscrite momentanément sur la liste grise.
Dans ce contexte, publier des textes anti-blanchiment est non seulement normal, mais nécessaire. Même si cela s’est fait dans l’urgence en l’espace de trois jours.
Le problème n’est cependant pas là. Il est dans la contradiction frontale entre ces textes récents et les choix structurels faits par ce même gouvernement les derniers mois.
Une avalanche de normes… salutaires sur le principe
Objectivement, les nouveaux textes vont dans le bon sens. La BCT renforce les obligations des bureaux de change. Le ministère du Commerce impose aux agents immobiliers d’identifier leurs clients suspects, d’analyser les risques, de conserver les données et de déclarer les soupçons. Les commerçants de métaux précieux sont soumis à des obligations similaires pour les transactions importantes.
Tout cela correspond aux standards internationaux. Tout cela est, théoriquement, une bonne nouvelle.
Mais la crédibilité d’une politique publique ne se mesure pas à la quantité de textes publiés. Elle se mesure à la cohérence d’ensemble.
Et c’est précisément cette cohérence qui fait défaut.
Quand l’État lutte contre le blanchiment… tout en encourageant le cash
Car pendant qu’il multiplie les arrêtés et les circulaires, le même régime a pris ces derniers mois une série de décisions qui produisent exactement l’effet inverse sur le terrain.
Dans la loi de finances 2026, il a supprimé le plafonnement des paiements en espèces à 5000 dinars. Autrement dit : plus aucune limite légale au recours au cash, pourtant reconnu partout dans le monde comme le vecteur privilégié de l’économie informelle, de la fraude et du blanchiment.
Dans le même temps, l’introduction de la facturation électronique a été précipitée puis reportée, dans un contexte où l’administration numérique n’était manifestement pas prête. Résultat : méfiance, désorganisation et recul de la digitalisation.
Le système bancaire, de son côté, continue d’imposer des frais dissuasifs et des procédures lourdes aux commerçants souhaitant adopter les paiements par carte. L’installation d’un terminal de paiement reste un parcours bureaucratique. Les services monétiques sont perçus comme un obstacle, non comme un levier.
Pire encore : des acteurs privés de la fintech, qui proposent des solutions de paiement modernes, à l’instar de Konnect, se retrouvent bloqués ou freinés, sous la pression d’un lobby bancaire qui voit d’un mauvais œil toute concurrence. Et la Banque centrale laisse faire depuis des mois. Obtenir un terminal de paiement par carte ou installer une solution pour paiement en ligne, est un véritable parcours du combattant pour les commerçants et les e-commerçants. Ces procédures chronophages viennent s’ajouter aux commissions qui, parfois, sont supérieures aux marges des commerçants. C’est le cas des épiciers par exemple.
La loi sur les chèques : l’effet pervers
À cela s’ajoute un autre choix lourd de conséquences : la réforme du chèque.
L’an dernier, la modification de la législation sur les chèques a provoqué une chute historique de leur utilisation. En neuf mois, le nombre de chèques traités s’est effondré de près de 68 %. Le chèque, pourtant instrument de paiement traçable, a été vidé de sa substance. Plafonds restrictifs, délais contraignants, crainte juridique… Résultat : la population s’en détourne.
Et quand on décourage le chèque et qu’on complique la carte, il reste quoi ? Le cash.
Explosion du cash, alerte des experts
Les chiffres parlent d’eux-mêmes.
Plusieurs économistes ont récemment alerté sur une explosion historique de la masse de liquidités en circulation en Tunisie.
L’économiste Ridha Chkoundali évoque un risque majeur pour l’économie nationale.
L’analyste financier Moez Hadidane parle ouvertement d’un danger crédible de voir la Tunisie fragilisée face aux standards internationaux et même exposée à un risque d’inscription sur la liste grise du Gafi.
Le diagnostic est limpide. Plus le cash circule, plus l’économie devient opaque, plus la traçabilité recule, plus la lutte contre le blanchiment devient compliquée.
Et ce phénomène est directement alimenté par des choix politiques et réglementaires récents.
Une politique à deux vitesses
Nous sommes donc face à un paradoxe troublant. D’un côté, l’État exige des agents immobiliers qu’ils dénoncent les clients suspects, impose aux bureaux de change une vigilance accrue, encadre strictement les transactions dans certains secteurs ; de l’autre, ce même État libéralise l’usage du cash, affaiblit les instruments de paiement traçables, décourage la digitalisation réelle de l’économie, tolère des pratiques bancaires qui freinent la modernisation.
Ce n’est plus une simple incohérence technique. C’est une contradiction structurelle.
On demande à des professions de jouer les auxiliaires de conformité pendant que le cadre macroéconomique favorise exactement l’inverse de ce que cette conformité suppose.
Le risque : convaincre le Gafi… sans convaincre la réalité
La rafale de textes publiés en janvier donne l’impression d’un pays qui agit. Mais elle peut aussi être perçue comme un exercice de conformité de façade, destiné à rassurer un auditeur international plus qu’à transformer réellement les pratiques économiques.
Or le Gafi ne juge pas uniquement les textes. Il évalue les résultats, la cohérence, l’effectivité.
Et un dispositif qui produit simultanément plus de contrôle sectoriel et plus de cash en circulation est, par définition, un dispositif bancal.
La lutte contre le blanchiment ne peut pas être un exercice cosmétique avec des textes publiés dans l’urgence en l’espace de trois jours. Elle exige une politique cohérente avec l’encouragement et la généralisation des paiements électroniques, la protection des fintechs, la réduction de l’usage du cash, la restauration de la confiance dans les moyens de paiement et la simplification de l’accès aux outils de traçabilité.
Publier trois textes en trois jours ne suffit pas à masquer une contradiction plus profonde.
Car à force de faire une chose et son contraire, le gouvernement ne trompe pas seulement les observateurs internationaux. Il fragilise surtout sa propre crédibilité.
Face au Gafi, ce n’est pas la quantité de décisions qui comptera. C’est leur cohérence.
Une évidence : aucun auditeur international n’ignorera cette dissonance.
Maya Bouallégui















3 commentaires
philobog1
Les seules bénéficiaires de la tragique loi des chèques sont les banques qui se voient offrir un cadeau multifacettes tombé du ciel:
Diminution drastique des chèques, opération semi manuelle, couteuse et peu rentable pour les banques (impression des carnets de chqs, réévaluation des plafonds tous les 6 mois, validité du carnet limitée, taux de commission de versement fixe quel que soit le montant du chq, entre 0d220 et 0d750 par chq)
Multiplication des cartes de PAIEMENT (indument appelées « de crédit). Opération entièrement numérisée qui rapporte 1,3% (ou 2% pour carte étrangère) du montant prélevé sur le compte du bénéficiaire Exemple: si je verse un chq de 1000dt (ou 10000dt) à mon compte, la banque me prend 0d220 HT de commission. Pour le même montant de 1000dt encaissé par carte, la banque prend 13d000 soit PLUS DE 59 fois plus !!!!
Augmentation très importante des virements et traites dont les taux de commission sont de 3 à 6 fois supérieurs à ceux des chqs
Le chèque antidaté représentait une forme de crédit informel le plus souvent sans frais, avec un taux d’impayés presque inexistant. Il permettait de consommer plus tranquillement. Sa disparition entraine l’augmentation des crédits consommation ou autres auprès des banques
Le plus ironique c’est que avec la baisse importante et généralisée des chiffres d’affaires, l’état aussi subit des conséquences avec la baisse des recettes fiscales mensuelles
Bref cette loi est un non sens absolu
Mais pas pour les banques….
Larry
Un état qui compte remplir ses caisses sur la délation !….
C’est la base du régime de KS….
(creusez… vous trouverez)
le financier
tres bonne article Maya qui resume la stupidité de la politique economique , mais la plus grande hypocrisie est lapolitique GAFI , les plus grand blanchisseur sont dans les pays occidentaux .
Un pays comme la Tunisie meme si tous sont PIB allé dans le blanchiment ne rivaliserai pas avec le blanchiment des pays occidentaux SUISSE France Luxembourg USA GB allemagne et je ne parle meme pas du coté asiatique .
L afrique devrait trouver un moyen de sortir du systeme swift …