Un séminaire intitulé « La liberté de la presse face au décret 54 : défis et menaces pesant sur le droit à l’information » s’est tenu jeudi 29 janvier 2026. Organisé par le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), la Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH), Reporters sans frontières (RSF) et Access Now, l’atelier a réuni journalistes, juristes, défenseurs des droits humains et représentants d’organisations internationales pour analyser l’impact du décret-loi n°54 sur la liberté de la presse et le droit à l’information en Tunisie.
Un décret au cœur des inquiétudes sur la liberté de la presse
Adopté en 2022, le décret 54 relatif à la lutte contre les infractions liées aux systèmes d’information et de communication est, depuis son entrée en vigueur, au centre de vives critiques. Il est accusé d’avoir été détourné de son objectif initial pour servir d’outil de poursuite judiciaire contre les journalistes, les médias et les citoyens exprimant des opinions critiques, notamment en ligne.
Intervenant lors du séminaire, le président du Syndicat national des journalistes tunisiens, Zied Dabbar, a exprimé la solidarité de la profession avec les journalistes Mourad Zeghidi et Borhane Bsaies, ainsi qu’avec tous les citoyens poursuivis en vertu du décret 54. Il a rappelé qu’une initiative législative visant à amender ce texte avait été soumise, mais qu’elle avait été ignorée par le bureau de l’Assemblée des représentants du peuple.
Les journalistes face à une pression judiciaire croissante
Qualifiant le décret de « répressif », Zied Dabbar a mis en garde contre un durcissement supplémentaire du texte. Selon lui, depuis le 25 juillet 2021, la politique législative de l’État tunisien n’a été marquée que par une logique punitive, faisant de chaque journaliste un « justiciable potentiel en liberté conditionnelle ». Cette situation a favorisé l’essor de l’autocensure dans les rédactions, par peur des poursuites.
Le président du SNJT a dénoncé le fait que les jugements se fassent désormais sur les plateaux médiatiques, réaffirmant l’attachement de la profession à la révision du décret. Il a jugé « honteux » que l’autorité qui a promulgué le décret 115 relatif à la liberté de la presse en vienne à l’enterrer par des textes plus répressifs. Zied Dabbar a également renouvelé son appel aux députés afin de supprimer les dispositions pénales du décret 54, estimant que le climat actuel génère une véritable « peur du prochain journaliste à être arrêté ».
De son côté, Bassam Trifi, président de la LTDH, est revenu sur l’historique du décret 54, rappelant qu’il figure parmi les premiers textes adoptés en 2021 dans le cadre des nouveaux mécanismes de gouvernance. Selon lui, un grand nombre de citoyens ont été poursuivis en vertu de ce décret, sans qu’il soit aujourd’hui possible d’en dresser un bilan chiffré précis, tant les affaires sont nombreuses et dispersées à travers les tribunaux du pays.
Un texte qui dépasse le seul cadre médiatique
Bassam Trifi a insisté sur le fait que les poursuites ne concernent pas uniquement les journalistes. Des citoyens ordinaires ont été traduits en justice pour avoir évoqué des sujets comme les inondations, la cherté de la vie ou les politiques publiques. Il a cité le cas d’un citoyen de Gafsa poursuivi après avoir parlé de la faiblesse de son salaire, ou encore celui d’un habitant de Jendouba incarcéré pour avoir dénoncé une politique de procrastination administrative.
Dans ce contexte, le président de la LTDH a estimé que le journalisme est devenu une profession à haut risque. Il a exprimé sa solidarité avec Mourad Zghidi, Borhane Bsaies et l’ensemble des journalistes concernés par des affaires toujours pendantes. Pour lui, le danger du décret 54 ne se limite pas à la presse, mais touche la liberté en tant que valeur humaine fondamentale, faisant de ce texte « une épée de Damoclès suspendue au-dessus des journalistes ».
Oussama Bouagila, directeur du bureau Afrique du Nord de Reporters sans frontières, a élargi le débat au contexte international. Il a évoqué un recul inquiétant de la liberté de la presse à l’échelle mondiale, y compris dans des pays longtemps considérés comme des démocraties établies, comme les États-Unis. Il a également cité la situation dans les territoires palestiniens occupés et à Gaza, où les journalistes sont pris pour cible.
Selon lui, les journalistes ne choisissent plus le silence, mais y sont contraints. Il a comparé la situation actuelle à celle de l’ère Ben Ali, dénonçant une vague répressive fondée sur des textes juridiques à caractère pénal, qui favorisent l’autocensure et la peur au sein de la profession.
Pour Khaoula Chabbah, coordinatrice de l’équipe de monitoring au sein du SNJT, le décret 54 constitue un défi majeur pour les journalistes, en particulier dans le champ de l’expression et de la publication numériques. Son utilisation dans plusieurs affaires a contribué à instaurer un climat de confusion et d’anxiété, ravivant le débat sur la nécessité d’aligner les législations nationales sur les standards internationaux de liberté d’expression.
Elle a également pointé l’absence persistante d’un cadre efficace garantissant le droit d’accès à l’information, près de dix ans après l’adoption de la loi organique n°22 de 2016. Le maintien des circulaires administratives n°4 et n°19 continue, selon elle, à restreindre la communication des administrations avec les médias. À cela s’ajoute la paralysie de l’Instance d’accès à l’information, dont les agents ont été rattachés à d’autres structures, rendant l’organe incapable de jouer son rôle d’arbitrage.
Le témoignage poignant de la famille de Mourad Zeghidi
Moment fort du séminaire, l’intervention de Meriem Zeghidi Adda, sœur du journaliste incarcéré Mourad Zeghidi, a marqué les participants. Elle est revenue sur le parcours de son frère, entré dans le monde des médias en 1993 et animé par le rêve d’une Tunisie meilleure. Malgré une carrière dans une chaîne française, il avait choisi de rentrer en Tunisie en 2014, laissant sa famille en France, convaincu qu’un avenir démocratique était possible.
Ce rêve, a-t-elle confié, s’est brisé. Selon elle, même l’un des acquis majeurs de la révolution tunisienne, la liberté d’expression, n’est plus garanti aujourd’hui. Mourad Zeghidi est désormais privé de sa famille et de ses enfants, en raison d’une politique instaurée depuis le 25 juillet, qu’elle qualifie de politique de musellement des voix critiques. Elle a conclu en affirmant que la défense de la liberté d’expression demeure une responsabilité collective et une cause noble, pour laquelle son frère se retrouve aujourd’hui derrière les barreaux.
R.A.










