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Ezzeddine Ben Cheikh, un ministre fragilisé

Service IA, Business News

Par Raouf Ben Hédi

Nommé en août 2024 sur un profil technocratique et présenté comme un spécialiste des ressources hydriques, le ministre de l’Agriculture devait incarner le redressement d’un secteur stratégique. Dix-sept mois plus tard, les alertes se multiplient, les institutions s’impatientent, les professionnels s’inquiètent et le président de la République dresse un constat sévère. Les faits, désormais publics, posent une question devenue incontournable : peut-on encore maintenir Ezzeddine Ben Cheikh à son poste ?

Quand Ezzeddine Ben Cheikh est nommé ministre de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche, le 25 août 2024, son profil rassure.

Ingénieur de formation, long parcours dans la gestion de l’eau, ancien responsable dans le secteur hydraulique, spécialiste reconnu des questions liées aux ressources hydriques : la technicité de son parcours tranche avec les nominations purement politiques.

L’agriculture tunisienne, déjà fragilisée par les crises successives, semblait avoir hérité d’un ministre qui connaissait ses dossiers.

Cette nomination intervient en effet dans un contexte difficile pour l’agriculture tunisienne : stress hydrique, crise des intrants, désorganisation des filières, tensions sur les prix, fragilisation des producteurs.

Son profil semblait répondre à une attente claire : celle d’un ministre capable d’apporter de la méthode, de l’anticipation et des solutions concrètes.

Un an et demi plus tard, la réalité apparaît autrement plus trouble.

Huile d’olive : un Parlement inquiet, une réunion qui n’a jamais eu lieu

Le 12 décembre 2025, le président de l’Assemblée des représentants du peuple, Brahim Bouderbala, adresse une correspondance officielle à la cheffe du gouvernement.

Il demande la tenue d’une réunion d’urgence sur la chute jugée « préoccupante » du prix de l’huile d’olive sur le marché local.

Le paradoxe était le suivant : alors que les prix internationaux sont élevés, les producteurs tunisiens voient leurs revenus s’effondrer. Une situation qui alimente colère, incompréhension et inquiétude dans une filière stratégique pour l’économie nationale.

La réunion sollicitée devait associer plusieurs ministères, dont naturellement celui de l’Agriculture.

Au 29 janvier 2026, soit plus d’un mois et demi après cette demande officielle, cette réunion n’a toujours pas eu lieu.

Le ministre semble tout simplement mépriser les représentants officiels du peuple.

Ammonitrate : l’Utap sort de sa réserve

Le 25 janvier 2026, l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (Utap) publie un communiqué au ton inhabituellement inquiet et alarmiste.

Son Conseil central y évoque une pénurie aiguë d’ammonitrate, alerte sur ses conséquences directes sur la production agricole et appelle les autorités à intervenir rapidement.

Le contenu du communiqué est en soi préoccupant. Mais c’est surtout le fait même de sa publication qui interpelle.

L’Utap n’est pas connue pour multiplier les prises de parole médiatiques et de faire dans la polémique. Elle privilégie généralement les canaux classiques : échanges directs avec les responsables, réunions techniques, démarches administratives, discussions avec les autorités de tutelle.

Lorsqu’elle choisit de s’adresser directement à l’opinion publique et de la prendre à témoin, c’est que les circuits habituels n’ont manifestement pas permis d’obtenir de réponse satisfaisante.

Le message est clair : la situation a atteint un seuil jugé critique par la principale organisation professionnelle du secteur.

Trois jours plus tard, le 28 janvier, le président de la République reçoit le ministre de l’Agriculture et dénonce, à son tour, des pratiques graves dans la distribution des engrais.

La séquence est parlante : une organisation professionnelle alerte publiquement, ne trouve aucun écho à son alerte, au point que c’est le chef de l’État lui-même qui éprouve le besoin de s’emparer du dossier.

Une audition présidentielle au ton lourd de sens

Dans sa rencontre avec Ezzeddine Ben Cheikh, Kaïs Saïed dénonce des « pratiques criminelles » dans la distribution des engrais. Il évoque des dysfonctionnements profonds dans le secteur agricole et appelle à une réforme de la politique agricole et hydrique.

Ces mots ne sont pas neutres. Ils ne relèvent pas d’un simple rappel à l’ordre technique.

Ils traduisent un constat sévère porté au plus haut niveau de l’État sur le fonctionnement même du secteur.

Autre point évoqué par le président de la République celui des capacités de stockage de l’Office national de l’huile. Or ce problème n’est pas nouveau et ce n’est pas la première fois que le chef de l’État l’évoque. Comment dès lors expliquer que rien n’a été fait depuis les premières alertes sur le sujet, bien antérieures à la nomination même du ministre ? Idem concernant les nouveaux marchés à l’export que Kaïs Saïed évoque périodiquement. Le ministre a du mal à en trouver visiblement.

Fourrages : un dysfonctionnement reconnu officiellement

Dans son communiqué du 29 janvier, la présidence aborde également le dossier des fourrages.

Elle affirme que certains opérateurs vendraient à des prix inférieurs à ceux proposés par l’Office des fourrages, avec pour objectif de fragiliser cette institution publique et de porter atteinte aux deniers de l’État.

Cette version soulève cependant une interrogation évidente.

Si des commerçants parviennent à vendre moins cher que l’Office des fourrages nouvellement créé, comme l’indique le chef de l’État, deux hypothèses seulement sont possibles.

La première serait qu’ils vendent à perte. Une hypothèse économiquement peu crédible, surtout dans un secteur où les marges sont étroites et où les opérateurs privés ne disposent d’aucun mécanisme de compensation.

La seconde serait que les prix pratiqués par l’Office des fourrages soient supérieurs aux prix réels du marché. Ce qui poserait alors une autre question : pourquoi l’établissement public chargé de réguler le secteur propose-t-il des tarifs déconnectés de la réalité économique ?

Dans les deux cas, la responsabilité de Ezzedine Ben Cheïkh est directement engagée.

Soit parce qu’il n’a pas agi contre des pratiques que le chef de l’État considère comme prédatrices.

Soit parce qu’il a laissé s’installer une politique de prix inadaptée au niveau de l’Office.

Le problème n’est donc pas théorique. Il est structurel. Et il relève pleinement du périmètre du ministre de l’Agriculture.

Barrages : un flou persistant sur les chiffres nationaux

Le 21 janvier 2026, l’expert en développement et en ressources hydriques Houcine Rhili dresse un constat préoccupant : malgré les précipitations importantes enregistrées dans plusieurs régions du pays, les barrages continuent de peiner à se remplir.

Il explique notamment que les pluies n’ont pas suffisamment concerné les zones de captage du nord-ouest, où se situent les principaux barrages, ce qui limite mécaniquement l’impact sur les réserves nationales.

Mais au-delà de l’analyse de l’expert, un autre élément interpelle : il n’existe à ce jour aucune donnée nationale claire, consolidée et officiellement communiquée sur le taux réel de remplissage des barrages après les épisodes pluvieux.

Le débat public se structure donc autour d’analyses d’experts, de constats partiels et d’estimations, faute d’indicateurs précis rendus publics par l’autorité compétente.

Ce flou persistant ne relève pas d’un simple détail technique. Il traduit un déficit de communication sur un sujet stratégique, alors même que le ministère est dirigé par un ministre présenté comme spécialiste des ressources hydriques.

Une succession de signaux qui finissent par faire système

Pris séparément, chacun des épisodes évoqués ces dernières semaines pourrait être relativisé.

Mais mis bout à bout, ils dessinent une séquence cohérente.

Un Parlement qui s’inquiète officiellement de l’effondrement du prix de l’huile d’olive, mais snobé par le ministre.

Le problème de stockage de l’Office national de l’huile et la difficulté à trouver de nouveaux marchés à l’export.

Une organisation professionnelle agricole qui, fait rare, n’a plus d’autre choix que de prendre l’opinion publique à témoin sur la pénurie d’intrants.

Des experts qui s’interrogent sur l’état des barrages en l’absence de données nationales claires.

Et enfin un président de la République qui, à l’issue d’une audition, dénonce publiquement des dysfonctionnements graves dans le secteur agricole.

Ce ne sont pas des impressions de journalistes, mais des faits publics, datés, documentés. Et ils renvoient tous, inévitablement, à un même périmètre de responsabilité : celui du ministre de l’Agriculture.

Un technocrate pour succéder à un militaire… avec quels résultats ?

Lorsque Ezzeddine Ben Cheikh est nommé en août 2024, il succède à Abdelmonem Belaâti, ancien officier supérieur, dont le passage au ministère avait été marqué par une approche autoritaire mais structurée du secteur.

Le choix d’un profil technocratique, spécialiste des ressources hydriques, est alors perçu comme un tournant : on attend davantage de méthode, de vision, de pilotage.

17 mois plus tard, le constat est difficile à ignorer.

Les crises ne se sont pas résorbées. Les tensions se sont accumulées. Les signaux d’alerte se sont multipliés. Et le malaise est désormais exprimé ouvertement par les institutions, par les professionnels et par la présidence elle-même.

Les faits publiés ces dernières semaines ne relèvent pas de l’opinion.

Ils dessinent un déficit de pilotage, une absence de cap lisible et une dégradation progressive de la relation entre le ministère et ses différents interlocuteurs.

Dans ces conditions, la question qui se pose aujourd’hui n’a plus rien de polémique.

Elle devient politique, au sens noble du terme : peut-on encore maintenir à son poste un ministre dont le secteur accumule les dysfonctionnements et les alertes publiques ?

Raouf Ben Hédi

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