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La République d’Allah ghaleb

Par Maya Bouallégui

Épisode 1 – Et alors un mur est tombé ? Allah ghaleb !

En Tunisie, quand un mur tombe sur un enfant, on n’appelle pas ça une faute.

On appelle ça le destin. On soupire. On hausse les épaules et on dit Allah ghaleb.

Avant-hier à Teboursouk, un mur s’est effondré et a tué un enfant. L’an dernier à Mezzouna, un autre mur est tombé et a tué trois lycéens. Quatre enfants. Quatre morts en moins d’un an. Et entre les deux drames, rien. Pas un inventaire national des bâtiments publics menaçant ruine. Pas une instruction générale. Pas la moindre mesure préventive.

Pourtant, le pays n’est pas gouverné par un système flou ou dilué. Il est dirigé par Kaïs Saïed, seul, avec tous les pouvoirs concentrés entre ses mains. Un régime répressif, sans contre-pouvoirs, sans débat, sans responsabilité partagée. Quand on gouverne seul, on assume seul. C’est la règle élémentaire. Sinon, il ne fallait pas tout prendre.

Cinq ans de pouvoir absolu. Cinq ans sans frein, sans critique tolérée, sans voix discordante autorisée. Cinq ans, et pas un seul secteur public réellement remis à niveau. Pas même ceux qui accueillent nos enfants.

À la place, on a un rituel bien huilé. Le drame survient. On s’empresse de blanchir le sommet. Puis on descend d’un étage. On arrête un fonctionnaire. On jette en prison un directeur. On jette quelques administratifs en pâture. Rideau. Le système, lui, reste intact et se suffit de nous opposer Allah ghaleb.

La même semaine, l’État s’est montré autrement plus efficace pour condamner Borhen Bssaïs et Mourad Zeghidi pour des affaires fiscales. Là, la justice est rapide, implacable, exemplaire. Pour les murs qui tuent des enfants, en revanche, le temps judiciaire s’étire. Il devient mou. Presque paresseux.

Une question, pourtant, s’impose. Une seule. Gênante : dans quelle responsabilité politique sont mortes ces quatre vies ?

Et une autre suit naturellement. Pourquoi continuer à payer des impôts à un État qui n’est même pas capable de garantir que les murs de ses propres institutions tiennent debout ? Pourquoi financer un système qui protège mieux son autorité que ses enfants ?

Aujourd’hui, les familles ne demandent ni miracles ni services publics performants.

Elles demandent juste une chose : que leurs enfants rentrent vivants à la maison.

Mais ça aussi, apparemment, c’est encore trop. À ces enfants, martyrs de ce régime, paix à vos âmes !

Allah ghaleb.

Épisode 2 – L’opposant qui gouverne

Il existe en Tunisie une figure politique fascinante : le dirigeant-opposant.

Il détient le pouvoir, mais se comporte comme s’il le subissait. Il gouverne, mais parle comme s’il protestait. Il décide de tout, mais agit comme s’il n’était responsable de rien.

Exemple parmi d’autres, Ahmed Saidani qui a trouvé le bon filon pour se faire remarquer.

Député issu du régime, il passe pourtant son temps à le critiquer. Dernière trouvaille : railler la passion présidentielle pour les photos aux côtés des pauvres, des sinistrés, des victimes de catastrophes. Une moquerie bien sentie, presque drôle, si elle ne venait pas d’un homme installé au cœur même du système qu’il feint de dénoncer.

Saidani parle comme un opposant, ironise comme un chroniqueur, soupire comme un citoyen excédé. Il explique que les discours ne produisent rien, que les images ne remplacent pas l’action, que le pays a besoin de décisions et non de compassion mise en scène. Tout cela est vrai. Mais venant de lui, le spectacle devient savoureux : il critique un régime dont il est l’un des produits politiques.

Ce jeu de rôle ne lui est pourtant pas propre. Il ne fait que reproduire, à son échelle, la grande spécialité du chef de l’État. 

Kaïs Saïed, président tout-puissant, se comporte depuis cinq ans comme s’il était dans l’opposition. Il visite les pauvres, les victimes des inondations, les oubliés du système. Il s’indigne, compatit, pose pour la photo. Comme s’il dénonçait un régime injuste. Sauf que ce régime, c’est le sien. Entièrement. Exclusivement.

Le parallèle est troublant. Le député joue à l’opposant au président. Le président joue à l’opposant à son propre pouvoir. Chacun critique, personne n’assume. Chacun constate, personne ne tranche. C’est un populisme confortable, sans risque, sans responsabilité.

Et nous, Tunisiens, assistons à cette comédie où ceux qui gouvernent nous expliquent pourquoi rien ne change. Allah ghaleb, diront certains, résignés par rapport à ce qu’on est obligés de subir. Peut-être. Mais à force d’avoir des dirigeants et des députés à la fois dedans et contre, le pays, lui, reste coincé.

Épisode 3 – Les gâteaux de la discorde

La Faculté des sciences juridiques de Tunis a tranché. Désormais, les étudiants n’ont plus le droit d’offrir de petits cadeaux ni un buffet à leurs encadrants lors des soutenances de mémoire. Fin des gâteaux, fin des chocolats, fin des bouquets de fleurs. La République du droit est sauve.

Il fallait oser. Et ils ont osé.

Dans un pays où la Constitution de 2014 a été jetée à la poubelle pour être remplacée par un texte rédigé par un seul homme, où les procès politiques se multiplient, où les vices de procédure s’enchaînent comme des perles, où le Conseil supérieur de la magistrature a disparu et où les magistrats sont nommés, déplacés ou sanctionnés par le pouvoir exécutif, le vrai danger semblait manifestement ailleurs.

Dans les gâteaux.

Pendant que la justice tunisienne traverse l’une des périodes les plus sombres de son histoire, pendant que le droit est tordu, contourné, piétiné, la Faculté chargée de former les juristes du pays a choisi de mener sa grande bataille morale contre les boîtes de pâtisseries.

Le symbole est cruel.

Les futurs juristes étudient dans un pays où la loi ne protège plus, où l’indépendance de la justice est un souvenir, où la procédure devient optionnelle et où même les magistrats sont en prison. Mais l’urgence, visiblement, est d’éviter qu’un encadrant ne reparte avec un millefeuille.

On ne sait pas si cette décision vise à moraliser, à intimider ou simplement à donner l’illusion d’un ordre académique dans un chaos institutionnel total. Mais une chose est sûre : quand un système s’effondre, il se rassure souvent en contrôlant des détails insignifiants.

La justice brûle. La Constitution a disparu. Les libertés reculent.

Et à la Faculté des sciences juridiques, on surveille les gâteaux.

Allah ghaleb.

Épisode 4 – Deux mots pour absoudre tous les échecs

Allah ghaleb. Deux mots tunisiens jusqu’à l’os.

Et infiniment pratiques.

On les traduit souvent mal. Littéralement, Allah ghaleb voudrait dire « Dieu en a décidé ainsi » ou « Dieu est le plus fort ». Traduction correcte sur le papier, mais profondément trompeuse. Dans l’usage tunisien — et plus largement maghrébin — ce n’est pas une formule de foi. C’est une formule de renoncement.

Dans la vraie vie, Allah ghaleb signifie autre chose :

« On n’y peut rien ».

« C’est comme ça ».

« Tant pis ».

« Résignons-nous ».

C’est une phrase qu’on prononce après la catastrophe, jamais avant. Quand un mur tombe sur un enfant. Quand une justice s’effondre. Quand une Constitution disparaît. Elle arrive quand il n’y a plus rien à décider, plus rien à corriger, plus personne à interroger.

Allah ghaleb est la plus efficace des phrases politiques, précisément parce qu’elle nie la politique. Elle transforme l’échec en fatalité, la faute en malchance, la responsabilité en brouillard. Grâce à elle, tout le monde peut soupirer, et personne n’a de comptes à rendre.

Avec le temps, Allah ghaleb a cessé d’être un simple réflexe populaire.

C’est devenu une méthode de gouvernement non déclarée.

On gouverne mal, Allah ghaleb.

On concentre le pouvoir, Allah ghaleb.

On neutralise les contre-pouvoirs, Allah ghaleb.

On remplace l’action par la compassion et la décision par la photo, Allah ghaleb.

Dans le langage journalistique, Allah ghaleb se traduit très simplement :

« Circulez, il n’y a rien à voir ».

« Ce n’est la faute de personne ».

Le plus inquiétant n’est pas que le pouvoir s’en serve.

Le plus inquiétant, c’est que la société ait fini par l’intégrer.

Car Allah ghaleb n’est ni sagesse ni lucidité.

C’est une reddition collective.

Et un pays qui s’explique ses échecs par le fatalisme finit toujours par les subir indéfiniment.

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