Par Amin Ben Khaled
Le populisme contre le réel
Peut-on voter contre l’arithmétique ? Une société peut-elle décider, dans l’enthousiasme collectif, que 1 + 1 font 3 — non comme une erreur, mais comme une vérité officielle ? La question paraît absurde. Pourtant, elle décrit avec une précision troublante la logique profonde du populisme contemporain : la croyance que la volonté populaire peut redéfinir le réel lui-même.
Le populisme ne se contente pas de contester les élites ou les institutions. Il conteste plus radicalement les médiations entre la perception et la réalité : l’expertise, la complexité, la temporalité, les contraintes matérielles. Il ne dit pas seulement « nous voulons autre chose ». Il dit : « ce qui est impossible devient possible parce que nous le voulons ». C’est là que commence l’équation impossible.
La souveraineté érigée en principe cognitif
Dans les démocraties modernes, la souveraineté populaire demeure un principe politique : elle régit la loi, elle oriente les décisions collectives. Le populisme opère un glissement radical. Il transforme cette souveraineté en principe cognitif : le peuple ne décide plus seulement des lois, mais du vrai et du faux. Hannah Arendt l’avait pressenti, dans son analyse du mensonge politique, en notant que la puissance de la masse réside moins dans la capacité à produire la vérité que dans celle à la rendre indifférente.
Si une majorité affirme que l’économie peut prospérer sans production, que la dette peut disparaître sans coût, que les frontières peuvent se fermer sans effets sur les échanges, ou que la complexité du monde se réduit à une seule cause, alors ces affirmations sont présentées non comme un programme à débattre, mais comme des évidences confisquées par le pouvoir. C’est ainsi que naît le moment où 1 + 1 commencent à faire 3.
L’allégresse de l’erreur partagée
Le populisme ne ment pas toujours. Il simplifie. Il condense. Il transforme des problèmes systémiques en équations morales, substituant la clarté émotionnelle à la complexité structurelle. Il offre une lecture du monde où chaque difficulté possède un responsable identifiable et chaque solution une apparente immédiateté. Mais cette simplification n’est pas neutre : elle modifie la relation collective au réel.
Une erreur solitaire isole. Une erreur collective unit. Le populisme produit une communauté d’interprétation où le sentiment d’avoir compris l’emporte sur la justesse de la compréhension. L’adhésion procure une ivresse : celle de sortir du doute, de retrouver une cohérence, de voir clair dans un monde perçu comme opaque. Déclarer que 1 + 1 font 3 devient un acte d’émancipation symbolique. Cela signifie : nous ne sommes plus soumis à vos chiffres, à vos modèles, à vos experts.
Dans cette phase, toute contradiction apparaît comme une hostile intention. L’économiste, le climatologue, le diplomate, le statisticien ne sont plus des médiateurs du réel, mais des obstacles politiques. Le savoir devient une faction. Cette dynamique rappelle ce que Jean Baudrillard avait identifié comme la production de « simulacres » : des représentations qui se détachent de tout référent réel pour constituer leur propre réalité autonome.
La multiplication des erreurs
Si 1 + 1 font 3, la suite est logique : 2 + 2 font 6, 5 + 5 font 15. L’erreur initiale ne reste jamais isolée. Elle crée un système cohérent en lui-même, mais totalement fictif dans ses rapports avec le monde.
Dans la sphère économique, cela se traduit par la croyance que la richesse peut être distribuée sans être produite, que la protection absolue n’a aucun coût, que l’autosuffisance n’affecte ni l’innovation ni la croissance. Dans la sphère politique, par l’idée qu’une société peut se soustraire aux interdépendances globales tout en conservant les bénéfices de ces mêmes interdépendances. Dans la sphère sociale, par la promesse que des tensions profondes peuvent être résolues par la désignation d’un coupable unique. Chaque fois, l’équation paraît fonctionner — jusqu’au moment où elle rencontre le réel.
Le réel comme principe de rappel
Le réel ne polémique pas. Il s’impose. Les marchés réagissent, les ressources s’épuisent, les partenaires se retirent, les équilibres écologiques se dégradent, les contraintes budgétaires réapparaissent. Aucun discours ne peut annuler durablement ces rétroactions. Le populisme vit dans un temps court, celui de l’adhésion immédiate. Le réel agit dans un temps moyen et long, celui des conséquences.
Le décalage entre ces temporalités produit la crise. Ce que la décision collective avait symboliquement aboli revient sous forme de pénuries, d’inflation, d’isolement, de désorganisation institutionnelle. L’addition finit par redevenir 2 — mais sous la forme d’une correction brutale, non de la concession sereine qu’elle aurait pu être. Le populisme découvre alors que la souveraineté politique ne supprime pas la structure du monde. Elle peut l’ignorer un temps, jamais la suspendre.
La tragédie de la désillusion
Lorsque 1 + 1 redeviennent 2, le choc n’est pas seulement économique ou politique. Il est existentiel. La communauté qui avait trouvé unité et fierté dans la simplification se retrouve confrontée à la complexité qu’elle avait rejetée. L’expert qu’elle avait discrédité redevient nécessaire, mais sans que la confiance soit restaurée. Le discours simple se fissure, mais rien ne le remplace immédiatement.
C’est le moment de la désillusion populiste : non pas la fin du populisme, mais sa mutation. La frustration peut se transformer en radicalisation, en quête de nouveaux responsables, en fuite vers des explications encore plus simplistes. On passe alors de 1 + 1 = 3 à 1 + 1 = 0 : le monde entier est pensé comme hostile, et toute médiation comme un mensonge supplémentaire. L’erreur initiale n’était pas d’avoir voulu changer les choses. Elle était d’avoir confondu volonté et structure, désir et contrainte, politique et physique.
Le refus de la complexité comme position philosophique
Au fond, le populisme n’est pas seulement un phénomène politique : c’est une position face à la complexité. Le monde contemporain est constitué d’interdépendances économiques, technologiques, climatiques, démographiques. Les causes et les effets ne sont plus linéaires. Chaque décision produit des conséquences indirectes, différées, souvent invisibles à l’instant où elle est prise.
Face à cette opacité structurelle, deux attitudes sont possibles. La première consiste à accepter la médiation : l’expertise, les institutions, les procédures lentes, les compromis imparfaits. La seconde consiste à nier la complexité elle-même : réduire, simplifier, moraliser. Le populisme choisit systématiquement la seconde voie. Dans cette perspective, il fait écho à ce que Carl Schmitt avait identifié comme la logique de l’ami et de l’ennemi : une pensée qui ne tolère pas l’ambiguïté politique et qui exige une distinction absolue.
La démocratie face à l’illusion arithmétique
La critique du populisme ne peut se réduire à une défense technocratique du réel. La démocratie ne consiste pas à dire au peuple qu’il se trompe, mais à organiser la rencontre entre volonté collective et contraintes objectives. La question n’est pas : le peuple a-t-il tort ? Elle est : comment une société transforme-t-elle ses aspirations en politiques compatibles avec la structure du monde ?
Refuser que 1 + 1 fassent 3 ne signifie pas sacraliser l’ordre existant. Cela signifie reconnaître que toute transformation doit composer avec des limites matérielles, écologiques, institutionnelles. Le réel n’est pas un adversaire de la politique ; il en est la condition de possibilité. Le populisme est une fête de l’immédiat. Le réel est une pédagogie différée.
Tôt ou tard, la société qui avait cru réinventer l’arithmétique se réveille. Non parce qu’elle est punie, mais parce que les structures ignorées réapparaissent, inexorables. Les chiffres reviennent, les équilibres aussi. 1 + 1 font 2, non par autorité, mais par cohérence du monde. Le véritable enjeu n’est donc pas d’empêcher les peuples de vouloir. Il est de préserver les médiations qui relient le vouloir au possible. Car une démocratie qui détruit ses instruments de compréhension finit par se gouverner contre le réel. Et gouverner contre le réel, c’est toujours préparer le moment où le réel prendra sa revanche et gouvernera à sa place.
BIO EXPRESS
Amin Ben Khaled – Avocat au barreau de Tunis
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










