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Al Kimia, une autre entreprise publique déficitaire et au-dessus de la loi

Par Maya Bouallégui

Déficitaire à hauteur de dizaines de millions de dinars, dotée de fonds propres massivement négatifs et toujours silencieuse sur ses indicateurs d’activité, la Société chimique Al Kimia incarne une nouvelle fois les dérives de la gestion publique en Tunisie. Une activité réputée rentable, une filiale du Groupe chimique tunisien, mais un gouffre financier qui ne cesse de s’élargir.

C’est par une alerte de la Bourse des valeurs mobilières de Tunis (BVMT) que l’affaire refait surface. Al Kimia n’a pas publié ses indicateurs d’activité au 31 décembre 2025, alors que la date butoir était fixée au 20 janvier 2026. Un manquement clair aux obligations d’information imposées aux sociétés cotées.

Certes, Al Kimia n’est pas un cas isolé. Selon les données communiquées par la BVMT, seules 43 % des sociétés cotées ont respecté les délais réglementaires. Mais rares sont celles qui cumulent un tel retard avec une situation financière aussi dégradée. Car derrière cette entorse aux règles de transparence se cache une réalité bien plus lourde.

Des pertes massives qui s’aggravent

Les états financiers consolidés arrêtés au 31 décembre 2024 dressent un constat sans appel. Le groupe Al Kimia enregistre une perte consolidée de 44,4 millions de dinars, après un déficit de 39,3 millions de dinars en 2023. La trajectoire est clairement descendante.

En individuel, la situation est encore plus préoccupante. La société mère affiche un déficit de plus de 46 millions de dinars, confirmant que les difficultés ne proviennent pas des filiales, mais du cœur même de l’entreprise.

Ces pertes répétées ont conduit à une situation extrême. Les capitaux propres consolidés sont négatifs de plus de 190 millions de dinars, tandis que les fonds propres individuels avoisinent les 188 millions de dinars négatifs.

D’un point de vue économique et juridique, Al Kimia est une entreprise en état de quasi-faillite. Dans le secteur privé, une telle situation aurait entraîné une restructuration forcée, une mise sous administration judiciaire ou une liquidation. Ici, l’entreprise poursuit son activité, sans rupture apparente, comme si ces règles ne la concernaient pas.

Les commissaires aux comptes évoquent une incertitude majeure

Le rapport des commissaires aux comptes, Wadiï Trabelsi et Ghazi Hantous, valide les états financiers, mais il contient un avertissement lourd de sens. Les auditeurs attirent explicitement l’attention sur l’existence d’une incertitude significative quant à la capacité de la société à poursuivre son exploitation.

Cette mention, récurrente depuis plusieurs exercices, souligne que la continuité d’exploitation repose davantage sur des hypothèses et des soutiens externes que sur une réelle viabilité économique.

Le paradoxe d’Al Kimia est frappant. L’entreprise opère dans des segments industriels réputés rentables : STPP, MAP, carbonate de sodium, sulfate de sodium. En théorie, une telle activité devrait générer des marges solides.

Pourtant, le rapport financier pointe un élément clé : les prix excessivement élevés de l’acide phosphorique et de l’ammoniac, des intrants stratégiques facturés par le Groupe chimique tunisien. Or, Al Kimia est détenue à 39,55 % par ce même groupe public.

Autrement dit, l’État, via le Groupe chimique tunisien, vend à sa propre filiale des matières premières à des prix qui rendent son activité déficitaire, avant d’intervenir pour la recapitaliser. Un cercle absurde où la perte publique alimente la perte publique.

Un modèle économique structurellement cassé

Même en dehors des charges financières, l’exploitation est déficitaire. En 2024, le résultat d’exploitation affiche une perte de près de 19 millions de dinars. Les charges financières aggravent ensuite la situation, avec plus de 25 millions de dinars de charges nettes sur l’exercice.

L’endettement est massif. Les emprunts dépassent 30 millions de dinars, les concours bancaires frôlent les 40 millions, et une grande partie des actifs industriels est grevée d’hypothèques et de nantissements. La trésorerie, elle, survit sous perfusion. Al Kimia fonctionne à crédit, sous garanties, sans créer de valeur durable.

Pour justifier la continuité de l’exploitation, la direction met en avant un plan de sauvetage validé dès 2021, reposant sur des projets industriels, des reconversions d’unités et un assainissement social. Quatre ans plus tard, les résultats ne sont toujours pas au rendez-vous.

L’augmentation de capital de vingt millions de dinars réalisée en 2024 n’a pas permis d’enrayer la spirale des pertes. Elle a simplement permis de gagner du temps, sans régler les problèmes de fond.

Selon les états financiers arrêtés au 30 juin 2025, les derniers chiffres en date, la société est déficitaire de près de 19 millions de dinars. En clair, la société n’est pas du tout en train de s’améliorer.

Une entreprise publique hors du droit commun

Le retard dans la publication des indicateurs d’activité n’est donc pas un simple incident administratif. Il s’inscrit dans un tableau plus large : déficits chroniques, fonds propres négatifs, gouvernance opaque et dépendance permanente à l’État actionnaire.

Al Kimia illustre une nouvelle fois cette catégorie d’entreprises publiques qui semblent évoluer au-dessus des règles communes, échappant aux sanctions, aux restructurations et aux obligations de transparence imposées aux autres acteurs du marché, notamment privés. Pour beaucoup moins que cela, des directeurs de PME privées sont actuellement en prison.

Les chiffres sont là. Les avertissements aussi. Reste une question, désormais centrale : jusqu’à quand l’État continuera-t-il à tolérer qu’une entreprise publique accumule les pertes et viole les règles sans jamais en payer le prix ?

Maya Bouallégui

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