Longtemps cantonnée au registre de l’émotion passagère ou reléguée à la périphérie de l’actualité sous l’étiquette commode de faits divers, la cruauté envers les animaux s’impose désormais comme une problématique sociétale de premier ordre, révélatrice de fractures bien plus profondes. Les sciences criminologiques, la psychologie sociale et l’analyse judiciaire convergent aujourd’hui vers un constat aussi dérangeant que constant : la violence infligée aux animaux n’est que rarement fortuite ou isolée. Elle agit bien souvent comme un signal avant-coureur, un symptôme précoce de dispositions agressives susceptibles, à terme, de se déployer contre l’être humain lui-même.
Cette réalité trouve en Tunisie une résonance particulièrement troublante. Ces derniers mois, le pays a été le théâtre d’une recrudescence d’affaires de maltraitance animale d’une gravité extrême, massivement relayées sur les réseaux sociaux et impliquant, de manière de plus en plus préoccupante, des enfants, des adolescents, des hommes et des femmes. Ce qui, hier encore, pouvait être perçu comme des dérives marginales apparaît désormais comme un phénomène récurrent, inscrit dans un tissu de fragilités sociales, éducatives et institutionnelles.
De faits divers isolés à un phénomène sociétal préoccupant
Cette semaine, une vidéo montrant un acte de cruauté extrême envers un chiot dans le gouvernorat de Monastir a profondément ébranlé l’opinion publique. Les quatre bourreaux — certains mineurs, d’autres majeurs — ont été identifiés et interpellés. L’un d’eux — l’instigateur, selon les auditions de ses complices — s’est avéré un criminel récidiviste actuellement en prison pour d’autres faits. Après leur audition, les deux qui ont été arrêtés ont été relâchés et devraient comparaître en référé devant le tribunal, le 18 février 2026. Le troisième, celui qui a commis la mise à mort, est en cavale et fait l’objet d’un avis de recherche.
Cette affaire, hélas, est loin de constituer une exception. À Sousse, en décembre 2025, une autre scène de violence envers un animal, perpétrée en pleine voie publique, avait déjà suscité une indignation généralisée. Plus tôt encore, plusieurs dossiers faisant état de sévices répétés ont donné lieu à des interpellations et à des poursuites judiciaires. Dans certains cas, des troubles psychiques sévères ont été évoqués, posant avec acuité la question du suivi médical, de la responsabilité institutionnelle et de la prévention des récidives.
L’accumulation de ces événements a révélé une réalité profondément dérangeante : la maltraitance animale en Tunisie ne peut plus être appréhendée sous le seul prisme de la compassion ou de la sanction ponctuelle. Elle constitue un signal puissant de dysfonctionnements plus vastes — familiaux, éducatifs, sociaux — et pose frontalement la question de la construction de la violence dès le plus jeune âge. Et au-delà de l’acte lui-même, c’est sa mise en scène délibérée, sa captation volontaire et sa diffusion assumée qui ont cristallisé l’inquiétude. Cette violence, non seulement exercée mais exhibée, a soulevé de nombreuses interrogations parmi les citoyens du net sur le rapport de certains individus à la souffrance, à la transgression et à la progressive banalisation du mal.
Les travaux scientifiques et les analyses criminologiques sont, à cet égard, sans équivoque. La violence envers les animaux s’inscrit fréquemment dans un continuum comportemental marqué par l’agression, la domination et l’effacement de l’empathie. Lorsqu’elle apparaît dès l’enfance ou l’adolescence, elle peut constituer le premier espace d’expression d’une violence appelée à se déplacer, parfois, vers des cibles humaines.
La violence envers les animaux comme indicateur précoce de dérives humaines
Une des recherches scientifiques qui analysent la relation entre plusieurs méthodes de cruauté envers les animaux et les violences interpersonnelles commises à l’encontre de personnes (Henderson, B. B., Hensley, C., & Tallichet, S. E. Journal of Interpersonal Violence, 2011) indique que — sur un échantillon de 180 détenus incarcérés dans des établissements pénitentiaires de sécurité moyenne et maximale dans l’un des États du Sud aux Etats-Unis — quatre détenus sur cinq ont déclaré avoir frappé des animaux. Plus d’un tiers de l’échantillon a indiqué avoir eu recours à des tirs ou à des coups de pied, tandis qu’un individu sur cinq a reconnu des actes sexuels sur des animaux. Moins d’un cinquième des participants a déclaré avoir noyé ou étranglé des animaux, et moins d’un sixième a rapporté des actes de brûlure.
D’autres chercheurs viennent corroborer cette analyse. De nombreux individus impliqués dans des faits de violences domestiques, d’agressions graves ou de criminalité répétée présentent, dans leur trajectoire personnelle, des antécédents de maltraitance animale. Selon les recherches d’Arluke et Luke (Arluke, A., Levin, J., Luke, C., & Ascione, F. (1999). The relationship of animal abuse to violence and other forms of antisocial behavior. Journal of Interpersonal Violence, 1997), sur un échantillon de 153 individus, près de 70% ayant commis des actes de maltraitance animale présentaient également un casier judiciaire comportant des infractions violentes, des atteintes aux biens, des délits liés aux stupéfiants ou des troubles à l’ordre public.
De leur côté, Schiff, Louw et Ascione (Childhood Animal Abuse and Violent Criminal Behavior: A Brief Review of the Literature, 1999) indiquent que 63% des criminels qualifiés d’« agressifs » ont reconnu avoir infligé volontairement des mauvais traitements à des animaux durant leur enfance, suggérant une continuité des comportements violents au fil du développement. Cette continuité est également mise en évidence par Eleonora Gullone and John P. Clarke (Animal Abuse, Cruelty, and Welfare: An Australian Perspective, 2002) qui soulignent que parmi les individus condamnés pour maltraitance animale, 61,5% avaient commis des agressions physiques, tandis que 17% avaient été impliqués dans des agressions sexuelles, confirmant le caractère prédictif de ces comportements dans des trajectoires criminelles plus larges.
Désormais solidement établi, ce lien a conduit de nombreuses institutions à considérer la violence envers les animaux comme un indicateur précoce de danger, révélateur de menaces plus vastes pesant sur le tissu social. En minimiser la portée ou l’ignorer revient, dans certains cas, à passer sous silence des signaux avant-coureurs de violences plus graves, susceptibles d’atteindre des enfants, des conjoints ou d’autres membres de la communauté. D’où la nécessité de mettre en œuvre des réponses préventives, en particulier par le biais de l’éducation.
Banalisation, institutions et transmission de la violence dès l’enfance
Dans certains pays occidentaux, on a opté pour des programmes axée sur l’éducation à la bienveillance envers les animaux, intégrée dans les programmes scolaires, pour favoriser l’empathie, le respect et réduire la probabilité d’agression envers les animaux et les humains. En Tunisie, cette réflexion se heurte à une réalité complexe, traversée de contradictions culturelles, institutionnelles et éducatives qui rendent toute réponse simpliste vouée à l’échec.
L’un des enjeux majeurs réside dans la manière dont la violence envers les animaux est perçue, transmise et normalisée dès le plus jeune âge. Dans une société où certaines formes de mise à mort animale sont ritualisées, encadrées et légitimées par des pratiques religieuses — à l’instar du sacrifice de l’Aïd al-Adha — la frontière entre respect du vivant et banalisation de la violence peut devenir, pour un enfant, singulièrement poreuse. Le problème ne réside évidemment pas dans le rite lui-même, profondément ancré dans la tradition religieuse et porteur de valeurs spirituelles et solidaires, mais dans l’absence d’un discours pédagogique clair permettant d’en contextualiser le sens et les limites.
Privé de cet accompagnement éducatif, l’enfant peut assimiler l’acte de donner la mort à un être vivant à un geste ordinaire, dénué de portée morale. Cette confusion se trouve renforcée lorsqu’elle s’inscrit dans un environnement où d’autres formes de violence envers les animaux sont tolérées, minimisées, voire institutionnalisées.
L’État lui-même envoie des signaux ambigus. Les campagnes d’abattage menées de manière ponctuelle et désordonnée contre les chiens errants, officiellement justifiées par la lutte contre la rage, participent à cette normalisation de la violence. En l’absence de politiques durables — création de refuges, programmes de stérilisation, vaccination de masse, recensement des populations animales — ces opérations renforcent l’idée que la mise à mort constitue une réponse légitime, voire prioritaire, à un problème de santé publique.
Cette approche répressive, outre son inefficacité à long terme, façonne les représentations collectives, en particulier chez les plus jeunes. Lorsque la violence est exercée par les institutions elles-mêmes, sans pédagogie ni transparence, elle devient un modèle implicite, un comportement validé par l’autorité. Dès lors, comment s’étonner que certains adolescents reproduisent, amplifient ou mettent en scène des actes de cruauté, parfois jusqu’à les exhiber sur les réseaux sociaux ?
Prévenir plutôt que réprimer : un enjeu éducatif, moral et politique
La prévention doit donc s’inscrire dans une démarche globale, associant l’école, la famille, les médias, les institutions et la société civile. Dès l’enfance, il devient impératif de transmettre une relation éthique au vivant, fondée sur l’empathie, la responsabilité et la conscience des conséquences de ses actes. Cela suppose des programmes éducatifs adaptés, des campagnes de sensibilisation continues et des espaces de dialogue permettant d’aborder sans détour les questions de violence, de souffrance et de respect.
Les parents occupent, à cet égard, une place centrale. Face à des comportements préoccupants — fascination pour la souffrance animale, gestes agressifs répétés, absence manifeste d’empathie — le déni ou la minimisation peuvent s’avérer lourds de conséquences. L’accompagnement psychologique, lorsqu’il s’impose, doit être envisagé non comme une stigmatisation, mais comme un dispositif de protection, tant pour l’enfant que pour la société. Cette vigilance est d’autant plus nécessaire que les réseaux sociaux constituent aujourd’hui un amplificateur redoutable, où la violence est souvent mise en scène pour choquer, provoquer ou simplement exister.
Au fond, la question de la cruauté envers les animaux ne renvoie pas uniquement à ce que l’homme s’autorise à infliger à des êtres vivants privés de parole ou de défense. Elle renvoie à ce qu’il devient en agissant ainsi. En tolérant, en justifiant ou en banalisant la violence infligée aux animaux, c’est notre rapport à la souffrance qui se dégrade, notre capacité d’empathie qui s’érode, et, avec elle, les fondements mêmes de la moralité sociale.
Il ne s’agit pas de nier les réalités culturelles, religieuses ou pratiques d’un pays comme la Tunisie, où certaines formes de mise à mort animale sont encadrées par des rites, des nécessités alimentaires ou des impératifs sanitaires. Mais entre l’acte strictement nécessaire, accompli avec retenue et responsabilité, et la cruauté gratuite, mise en scène, répétée ou institutionnalisée, la ligne de démarcation est nette. La première s’inscrit dans un cadre moral et social précis ; la seconde alimente une désensibilisation progressive qui mine le respect du vivant dans son ensemble.
La protection du vivant comme fondement de la cohésion sociale
Lorsqu’un enfant grandit dans un environnement où la souffrance animale est exposée sans explication, tolérée sans pédagogie ou exercée sans alternative, il apprend — consciemment ou non — que la violence peut constituer une réponse acceptable. Et lorsque cette violence est validée par l’indifférence collective ou par l’action même des institutions, elle cesse d’apparaître comme une transgression pour devenir une norme possible.
C’est précisément à ce point de bascule que le lien entre cruauté envers les animaux et violence humaine cesse d’être une construction théorique pour s’imposer comme un enjeu tangible de sécurité, de cohésion sociale et de responsabilité morale. Bien avant que la criminologie contemporaine n’en établisse les fondements empiriques, Emmanuel Kant soulignait déjà que « (…) bien que dépourvue de raison, un traitement violent et en même temps cruel des animaux est opposé au devoir de l’homme envers lui-même ».
Refuser la cruauté envers les animaux ne relève donc ni d’un idéalisme naïf ni d’un militantisme déconnecté des réalités. C’est un choix de civilisation. Un choix qui affirme que la dignité du vivant est indissociable de la dignité humaine. Un choix qui engage l’État à élaborer des politiques cohérentes, les familles à transmettre des valeurs de respect, l’école à former à l’empathie, et la société civile à refuser la banalisation de la violence sous toutes ses formes.
Car une société qui protège les plus vulnérables — y compris ceux qui ne peuvent ni se défendre ni parler — est une société qui se protège elle-même. À l’inverse, une société qui détourne le regard de la souffrance qu’elle inflige ou qu’elle tolère prépare, souvent à son insu, le terreau de violences plus vastes et plus profondes dans leurs conséquences.
Nadya Jennene











5 commentaires
ZARZOUMIA
les avocats font beaucoup pour certains prisonniers à même EXAGÉRER DANS LE ZELE , par contre les prisonniers ou y a rien à gratter (( circulez y a rien à voir , pas d’argent et surtout pas de postes poltiques un jour ON NE SAIT JAMAIS ..
Larry
Je ne vois pas le rapport de tout ce charabia avec l’article… mais bon !…
Larry
» On reconnaît le degré de civilisation d’un peuple à la manière dont il traite ses animaux »
(Gandhi)
… tout est dit pour nous les tunisiens….
Remettons nous en question !…
Vladimir Guez
Quel beau beau tissu d’anneries et d’hypocrisie quand même.
La cruauté envers les animaux est pratiqué a échelle industrielle et de façon quotidienne dans les élevages. Particulièrement ceux de volaille qui vous nourrissent. Elle ne vous gene pas quand elle est a l’abri des regards et qu’elle rempli votre panse. Mais les volailles que vous mangez ne voient jamais la lumière naturelle de toute leur courte vie. Elles restent sur place toute leur existence, sans jamais avoir marché, ni couru. Souffrent de la naissance à l’abbatge de la surpopulation, de maladies étouffées a renfort d’antibiotiques et chaleur et surmortalité extrême.
Par ailleurs, le règne animal n’est pas constitué que de chiens et chats chouchous de la sensiblerie de petites filles.
Il y a ceux qui ont la carte et ceux qui ne l’ont pas .
Le raports aux insectes est plus proche de l’extermination génocidaire les plus barbares ou l’on hesite pas a convoquer les gazs toxiques exterminateurs et autres poisons.
Mais l’insecte echappe a la sensiblerie. Alors ô ne convoquenpas Kant pour le defendre.
jamel.tazarki
A) l’être humain a un lien de parenté direct et prouvé scientifiquement avec les animaux:
l’être humain a un lien de parenté direct et prouvé scientifiquement avec les animaux. En biologie et en anthropologie, l’être humain est classé parmi les animaux, plus précisément au sein des mammifères, de l’ordre des primates, et de la famille des hominidé
– l’être humain n’a pas évolué à partir des singes actuels, mais partage avec eux un ancêtre commun qui a vécu il y a environ 6 à 8 millions d’années.
– La preuve génétique est la plus forte. Nous partageons environ 98,7 % de notre patrimoine génétique avec les chimpanzés et les bonobos, nos plus proches cousins vivants.
– Nous partageons des caractéristiques anatomiques fondamentales avec les autres mammifères : squelette, organes internes, allaitement, et des comportements sociaux similaires (soins aux petits, intelligence).
– Place dans l’évolution : La lignée humaine s’inscrit dans le « buisson » évolutif des primates. Les homininés (humains) se sont séparés de la lignée des chimpanzés, mais nous formons une seule grande famille biologique.
– la science établit que les êtres humains sont des animaux évolués, partageant une histoire évolutive commune avec le reste du règne animal.
voir le lien web ***
B) Revenons au sujet de l’article : les Tunisiens doivent apprendre à faire preuve de respect envers les pauvres, les femmes, les enfants, les personnes âgées, mais aussi envers les arbres, la terre, l’eau, l’air et les animaux.
–>
Les quantités de pollution produites en Tunisie depuis les années 1980 sont en effet largement supérieures aux capacités de régénération de la nature. Il faut absolument se libérer de l’idée absurde selon laquelle la mer serait immense et capable d’absorber toutes nos pollutions et eaux usées (eaux usées et pollution fécale). Notre mer est dévastée, polluée et vidée de ses ressources. Nous ne pouvons rester indifférents à de tels dégâts.
Fazit : les Tunisiens doivent apprendre à faire preuve de respect envers les plus démunis, les femmes, les enfants, les personnes âgées, les arbres, la terre, l’eau et les animaux.
Dr. Jamel Tazarki, Mathématicien