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La roue tourne, et écrase ceux qui l’ont mise en mouvement

Par Ikhlas Latif

Il existe une règle non écrite, mais solidement vérifiée : l’arbitraire n’a pas d’amis. Il a des serviteurs. Et, de temps à autre, il leur rappelle qu’ils ne sont pas des alliés, mais des outils.

L’arrestation du député Ahmed Saidani, suite à des critiques virulentes visant le président de la République, s’inscrit dans cette logique froide. Un épisode de plus dans la grande série nationale : « Tu applaudis, tu justifies, tu encourages… puis tu découvres, un matin, que c’est aussi pour toi ».

Une trajectoire révélatrice du 25-Juillet

Le plus fascinant, dans cette affaire, ce n’est pas l’identité du détenu. C’est l’ironie de sa trajectoire. Saidani n’est pas un opposant. Il n’est pas un dissident. Il n’est pas un rescapé d’un camp adverse. Il est, au contraire, l’un des enfants politiques du 25-Juillet. Un fervent soutien du président, un porte-voix zélé de ce « processus » présenté comme une purification nationale, une refondation, un salut. Et, comme beaucoup d’autres, il s’est comporté non pas comme un élu chargé de contrôler le pouvoir, mais comme un commentateur venu valider les décisions — surtout les plus graves.

Il faut le rappeler, même si cela dérange. Ce courant pro-25-Juillet n’a pas seulement soutenu le démantèlement des garde-fous démocratiques. Il l’a célébré. Il a expliqué, martelé, répété que les libertés étaient un luxe, que la justice devait être « nettoyée », que les opposants étaient des « traîtres » et que la prison était un passage obligé pour tout adversaire politique. Saidani a été l’un des plus fervents représentants de cette mentalité. À chaque arrestation d’un opposant, il exultait. Il insultait. Il déshumanisait. Et, à plusieurs reprises, il est allé jusqu’à réclamer carrément l’exécution de certains adversaires, sans être inquiété, sans être rappelé à l’ordre, sans même être embarrassé.

Car dans ce système, tout dépend d’une seule chose : la direction du coup. Tant que l’on frappe dans la bonne direction, tout est permis. On peut appeler à la mort, à l’éradication, à la chasse aux sorcières. On peut parler de « vermines » et de « vendus à l’étranger ». On peut construire un climat où la politique cesse d’être un débat pour devenir un tribunal permanent. Tant que l’on sert la ligne du pouvoir, la haine devient un service public.

L’arbitraire n’a pas de gratitude, seulement une discipline

Puis, à un moment, le député a commencé à critiquer le président et son entourage. Pas de manière timide, pas en chuchotant. Non. Avec cette virulence qu’il avait déjà si bien exercée contre les autres. Il a donc fait ce que font souvent les convertis tardifs. Il a gardé sa brutalité, simplement en diversifiant de cible. Et, manifestement, il a cru — peut-être sincèrement — que son passé de fidèle, son rôle dans la « guerre » contre les opposants, et sa contribution active à la consolidation du nouveau régime lui offriraient une forme d’immunité.

C’est là que réside le cœur politique de l’affaire. Quand on sème les graines de la haine, on ne récolte pas un débat civilisé. Quand on justifie le démantèlement des garde-fous démocratiques, on ne peut pas s’étonner que la porte reste entrouverte pour les arrestations arbitraires. Quand on applaudit le piétinement de la liberté d’expression, on ne peut pas exiger, du jour au lendemain, une protection sacrée pour sa propre parole. Et quand on participe, avec enthousiasme, à l’édification d’un projet autoritaire — voire fascisant dans sa logique de purification et d’ennemi intérieur — il faut s’attendre à devenir, tôt ou tard, victime de la machine que l’on a aidé à huiler.

Parce que c’est cela, la vérité brutale des systèmes autoritaires. Ils ne fonctionnent pas à la gratitude. Ils fonctionnent à la discipline. Ils n’ont pas de place pour les critiques, même quand elles viennent de l’intérieur. Ils tolèrent l’insulte contre les opposants, mais pas le doute contre le chef. Ils acceptent la violence verbale, mais uniquement si elle sert la sacralisation du pouvoir. Et dès que l’on dévie, on découvre que l’on n’était pas un partenaire, qu’on était un pion.

De la responsabilité politique

C’est ici que surgit le dilemme moral et politique. Peut-on être solidaire d’Ahmed Saidani ? Sur le plan des principes, oui. Parce que les principes sont indivisibles, ou alors ils ne sont rien. Défendre le droit d’un homme à ne pas être arrêté pour une opinion politique n’implique pas d’embrasser ses idées, ni de blanchir son parcours. Défendre la liberté d’expression, même pour un personnage détestable, ce n’est pas faire preuve de naïveté. C’est refuser de céder au réflexe de la vengeance.

Mais il serait tout aussi malhonnête d’effacer sa responsabilité politique. Saidani n’est pas une victime innocente tombée du ciel. Il a contribué activement à la dégradation du débat public. Il a participé à la légitimation du discours de haine. Il a normalisé l’idée que l’opposant mérite la prison, voire pire. Et on peut parfaitement comprendre que des gens ayant subi dans leur chair le joug de l’arbitraire — des militants, des journalistes, des opposants, des familles — n’aient aucune envie de brandir aujourd’hui la bannière de la solidarité pour celui qui réclamait hier leur mort.

Ce n’est pas de la « chmeta » (réjouissance malsaine), ni un manque d’humanité. C’est une question de mémoire politique. La Tunisie vit depuis quelques années dans un climat où la prison est devenue un instrument de gestion des désaccords. Et ceux qui ont contribué à banaliser cette pratique ne peuvent pas s’étonner que la compassion soit aujourd’hui rationnée.

Le cynisme, dans cette histoire, atteint son sommet quand on observe les mêmes énergumènes de son camp justifier l’incarcération de Saidani exactement comme lui justifiait celles des opposants. Les mêmes mots, la même mécanique, la même indignation sélective. On le traite désormais de « traître », d’homme ayant nui à l’image « sacrée » du président, au « prestige » de l’État. On recycle les éléments de langage. La machine à broyer n’a pas changé, elle a seulement fait sauter un de ses fusibles jugé périmé. Avouons-le, le spectacle est caustique et un tantinet savoureux.

Une leçon à retenir… ou pas  

Au-delà de l’aspect cynique, c’est peut-être cela le message le plus inquiétant de cette affaire. La critique n’est plus permise, même pour ceux qui ont longtemps servi. Le pouvoir ne veut pas seulement réduire l’opposition. Il veut réduire la politique elle-même. Il veut un pays sans voix discordantes, sans nuance, sans débat, sans désaccord. Un pays où l’on applaudit, où l’on se tait, où l’on répète.

Ce qui arrive à Ahmed Saidani n’arrive donc pas « qu’aux autres ». C’est précisément la leçon. Quand l’arbitraire est consacré, personne n’est protégé de son joug. Même pas ceux qui l’ont applaudi. Surtout pas eux. Car un système autoritaire finit toujours par considérer ses propres soutiens comme des suspects potentiels. Aujourd’hui fidèles, demain douteux.

La Tunisie n’a pas besoin d’un débat sur la personne de Saidani. Elle a besoin d’un débat sur le mécanisme qui rend possible son arrestation, comme celles des opposants avant lui. Un mécanisme nourri par la haine, par la sacralisation du chef, par la destruction progressive des libertés, et par cette idée absurde que l’on peut démanteler la démocratie sans en payer le prix.

La roue tourne. Elle tourne toujours. Et quand elle tourne dans un pays où la liberté est devenue conditionnelle, elle finit toujours par broyer ceux qui croyaient être du « bon » côté.

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10 commentaires

  1. Roberto Di Camerino

    Répondre
    8 février 2026 | 15h21

    Au fil de ma lecture, et votre anlyse du caractére et agissements de cet élu, je ne cesse de penser au sort de Robespierre, il a fomenté et soutenu la révolution française et a fini sous sa guillotine.

  2. zaghouan2040

    Répondre
    7 février 2026 | 18h31

    Le caractère anthropophage et autodestructeur de ce régime n’est plus a démontrer depuis l’affaire Nadia Akacha
    Le plus important me semble t-il ce sont les conséquences pour la grande majorité de la population tunisienne et au delà du pays dans son ensemble
    Le régime est engagé dans une spirale infernale de répression tout azimut et l’administration publique, tétanisée par la peur l’arbitraire et le caractère de plus en plus ubuesque des décisions de l’executif, tourne a vide
    Un vide dont profitent allègrement certains croyez-moi
    Cette machine a produire du vide de la confusion et du mensonge constitue aujourd’hui un danger mortel pour ce régime .Mortel diffus et diffilement détectable. Comme un banc de sables mouvants.

    Exemple concret parmi des centaines d’autres :

    L’indemnisation des agriculteurs suite aux récents intempéries, cas des gouvernorats de Bizerte et de Zaghouan
    Des commissions mixtes constituées d’experts des ministères de l’Agriculture des Affaires Sociales de l’Intérieur etc sont censées se réunir délégation par délégation pour évaluer les dégâts occasionnés aux cultures sous serre aux cultures maraîchères etc ,notamment au niveau des petites parcelles
    Pratiquement rien n’est fait, concrètement
    On se réunit on palabre on tourne a vide précisément et en définitive rien ne se produit
    Les malheureux agriculteurs ayant parfois subi un préjudice majeur a leur production n’ont a ce jour pas reçu un millime d’indemnisation
    Pareil pour le dossier de facturation électronique qui vire a l’ubuesque
    Pareil pour le dossier d’acquisition de nouvelles rames de métro
    Pareil pour le dossier de recrutement des chômeurs diplômes
    Etc
    Les exemples de l’inertie l’impuissance de l’administration publique sont véritablement legion
    Et la principale victime de ces aberrations multiples c’est le citoyen lambda dont la vie quotidienne ressemble chaque jour un peu plus a un cauchemar éveillé

  3. jamel.tazarki

    Répondre
    7 février 2026 | 14h35

    Voici le meilleur de l’article ci-dessus :
    -« C’est ici que surgit le dilemme moral et politique. Peut-on être solidaire d’Ahmed Saidani ? Sur le plan des principes, oui. Parce que les principes sont indivisibles, ou alors ils ne sont rien. Défendre le droit d’un homme à ne pas être arrêté pour une opinion politique n’implique pas d’embrasser ses idées, ni de blanchir son parcours. Défendre la liberté d’expression, même pour un personnage détestable, ce n’est pas faire preuve de naïveté. C’est refuser de céder au réflexe de la vengeance. » fin de la citation

    – « La Tunisie n’a pas besoin d’un débat sur la personne de Saidani. Elle a besoin d’un débat sur le mécanisme qui rend possible son arrestation, comme celles des opposants avant lui. Un mécanisme nourri par la haine, par la sacralisation du chef, par la destruction progressive des libertés, et par cette idée absurde que l’on peut démanteler la démocratie sans en payer le prix. » fin de la citation.
    –>
    De ces faits,
    1) il faudrait faire abstraction de la personne de Mr. Saidani et appliquer la loi qui dicte : « Le placement sous contrôle judiciaire d’un député nécessite d’abord la levée de son immunité parlementaire, qui est exercée par le Parlement lui-même. »
    2) Kais Saied n’a rien à perdre et pourrait éviter toute cette confusion en respectant la loi, mais il ne le fait pas. Pourquoi ?

    –>
    En effet: Respecter la loi et les procédures judiciaires, même en présence d’un délinquant, est un principe fondamental des États de droit. Il garantit que la justice est rendue de manière équitable, sans arbitraire, et protège les libertés individuelles contre les abus de pouvoir:
    – Légitimité de la justice : L’application rigoureuse du droit est le passage obligatoire pour obtenir une justice juste et égalitaire.
    – Fondement du droit pénal : Le principe de légalité criminelle stipule que seule la loi peut définir une infraction et les peines applicables, limitant ainsi le pouvoir arbitraire.
    – Protection des droits de la défense : Tout accusé a droit à un procès équitable. Le non-respect des procédures (garanties) peut entraîner l’annulation de la procédure.
    – Procédures spécifiques : La procédure pénale organise le traitement de l’infraction, de l’enquête au jugement, et s’applique à tous, y compris dans des cas spécifiques comme la délinquance juvénile.
    – Éviter la « loi du plus fort » : Le respect des lois garantit une société organisée, évitant que chacun agisse selon son bon plaisir.

    Fazit : le respect de la procédure n’est pas une faiblesse face au délinquant, mais la marque d’un système judiciaire qui fonde sa légitimité sur l’État de droit et non sur la force.
    –>
    De ce fait, il faudrait faire abstraction de la personne de Mr. Saidani et appliquer la loi qui dicte : « Le placement sous contrôle judiciaire d’un député nécessite d’abord la levée de son immunité parlementaire, qui est exercée par le Parlement lui-même. »
    –>
    Kais Saied n’a rien à perdre et pourrait éviter toute cette confusion en respectant la loi, mais il ne le fait pas. Pourquoi ?

  4. Tunisino

    Répondre
    7 février 2026 | 12h33

    Il n’y a pas que les libertés, la roue est aussi en train de détruire la qualité de vie des tunisiens, du présent et du futur, cela est aussi à signaler. Comme exemple, la Tunisie a eu l’habitude d’explorer de nouvelles ressources pétrolières et gazeuses pour remplacer celles qui s’épuisent, des puis qui sortent du service et des puis qui entent en service, avec un équilibre débit-crédit tout comme un bilan comptable, c’est du calcul! Cette politique qui tient compte du futur s’est arrêtée depuis 2011 car les littéraires et les illettrés, surtout idéologisés (islamistes et communistes), qui ont sauté sur le soulèvement n’ont pas de futur, il ont bafoué le volet technique responsable de la qualité de vie des tunisiens pour laquelle le soulèvent s’est produit, pour ne s’occuper que du volet démocratique:
    1. A l’opposition de Bourguiba (première république-phase 1) et de Ben Ali (première république-phase 2).
    2. Avec toute médiocrité et sans construire sur les succès et les échecs de la première république (deuxième république-phase 1), ce qui a conduit au coup de Saïd.
    3. Saïd (deuxième république-phase 2) n’a rien appris des échecs de ses prédécesseurs, le futur pour lui n’existe pas, il continue dans le même aveuglement suicidaire, pour lui, et destructeur pour les tunisiens, qui payent son salaire et ses avantages.
    En plus des libertés, les tunisiens doivent aussi parler de la qualité de vie, les libertés ne valent objectivement rien sans travail, santé, éducation, infrastructure, administration compétente, Etat capable, sauf pour une conception subjective des choses. Les ingénieurs de produis et de processus, capables et équilibrés, sont à dominer toute troisième république, suite à leur mentalité:
    1. La mauvaise gestion des priorités est interdite.
    2. L’aveuglement est interdis, se projeter dans le futur est la règle.
    3. La subjectivité est interdite.
    4. Le gaspillage est interdit.
    5. Les erreurs sont interdites.
    6. La discipline est la règle.
    7. L’excellence est l’objectif.

  5. Hannibal

    Répondre
    7 février 2026 | 8h43

    Je reste sidéré quand je pense aux « outils » de cette machine qui broie tout ce qu’il pense lui fait obstacle, même ses propres rouages.
    Par exemple, je suis entrain de me demander sur la teneur de l’interrogatoire pendant la garde à vue de ce gars : quelles questions posent les inspecteurs, ou présentés comme tels ? J’imagine que le bon sens et le droit y sont presqu’absents parce que cette machine est scandaleusement arbitraire. Je m’interroge sur les sentiments que peuvent avoir ces « inspecteurs », le devoir accompli (envers qui, quoi, selon quelles règles s’il y en a ?), ou un défouloir par rapport à une situation personnelle difficile, ou des échecs inavouables, …
    Il faudra un jour étudier pourquoi une machine arbitraire fait perdre l’humanité, l’intégrité et le droit chemin.
    Une dernière chose : une machine arbitraire perd toujours, tôt ou tard.

    • Vladimir Guez

      Répondre
      7 février 2026 | 15h31

      Le plus souvent tard malheureusement.
      En Iran cela fait 45 ans que ça dure.

  6. zaghouan2040

    Répondre
    6 février 2026 | 19h39

    De 1929 a 1938 se déroulant en URSS sous Joseph Staline l’un des crimes de masse les plus atroces de l’histoire

    La particularité de cette décennie de la « Grande Terreur » réside dans le profil des victimes : des cadres et responsables du régime

    Trois millions de fonctionnaires sur une vingtaine de millions a l’époque furent demis de leur fonction emprisonnés torturés exilés dans des camps de travaux forcés
    Ce crime de masse visit a d’écouter tout potentiel de dissidence au sein du parti communiste soviétique
    Il y avait des membres du Guepeou le sinistre service secret soviétique de l’époque dans la moindre unité administrative tous ministères confondus
    La particularité des horreurs perpétrées fut que même des staliniens enragés comme Beria furent condamnés et exécutés pour dérive droitière et/où complot du fait de leur zèle trop spectaculaire

    • Zak21

      Répondre
      6 février 2026 | 20h04

      Excellent. On a encore des talents de l’écriture et de l’analyse.

      • saidhami

        Répondre
        7 février 2026 | 11h15

        Pour toi, insulter le président de la république entre dans la liberté d’expression 😂😂😂
        Ou bien tu es bête ou bien tu sollicite une place près de Ghanouchi et co

    • ZARZOUMIA

      Répondre
      7 février 2026 | 16h23

      ATTENTION ! LES ROUX PEUVENT Écraser D’AUTRES AuSSI , et ceux qui ne s’y attendent pas !!

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