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Mohamed Jouili : on ne peut éradiquer la violence, mais on peut apprendre à la canaliser

Par Nadya Jennene

La violence en milieu scolaire est une problématique centrale du débat public en Tunisie, à la croisée des enjeux éducatifs, sociaux et institutionnels. Selon une étude conduite par l’Unicef en collaboration avec le ministère de l’Éducation, portant sur un échantillon représentatif de 3098 élèves, 28,4% des élèves tunisiens déclarent avoir été victimes de violences, dont 40,2% parmi les garçons et 19,4% parmi les filles. Plus alarmant encore, 61% des élèves interrogés affirment avoir subi des insultes ou des humiliations au sein même de l’espace scolaire, tandis que 57% des actes violents recensés se produisent à l’intérieur des établissements éducatifs. À cela s’ajoute une violence périphérique non négligeable : 19,6% des élèves déclarent avoir été agressés sur le chemin de l’école.

Interpellé à ce sujet, Mohamed Jouili, enseignant-chercheur à la Faculté des sciences humaines et sociales de Tunis, a avancé que ces chiffres ne sauraient être interprétés uniquement à l’aune de comparaisons internationales. Leur caractère « alarmant » dépend moins d’un classement statistique que de la posture éthique et politique adoptée face à la violence. « Même un seul cas devrait suffire à mobiliser l’action publique », a-t-il insisté rappelant que toute banalisation comporte le risque d’une amplification progressive du phénomène. 

Dans son intervention sur les ondes de Mosaïque FM, le sociologue a attiré toutefois l’attention sur une confusion persistante autour de la définition même de la violence. Les violences verbales, psychologiques et symboliques demeurent largement sous-estimées, tant par les institutions que par les acteurs éducatifs eux-mêmes, alors qu’elles peuvent produire des effets tout aussi destructeurs que les violences physiques : dépression, décrochage scolaire, conduites addictives.

Pour Mohamed Jouili, le problème fondamental ne réside pas dans l’absence de données, mais dans leur usage. Un diagnostic strictement quantitatif, aussi précis soit-il, demeure insuffisant s’il n’est pas accompagné d’une analyse compréhensive des contextes sociaux, culturels et symboliques dans lesquels s’inscrit la violence scolaire.

La violence scolaire comme reflet des transformations sociales

L’un des apports majeurs de l’analyse sociologique proposée réside dans l’inscription de la violence scolaire dans une dynamique historique longue. Si la violence à l’école n’est pas un phénomène nouveau, ses formes, ses intensités et ses significations ont profondément évolué, en raison des transformations structurelles qu’a connues la société tunisienne depuis les années 1960.

Urbanisation accélérée, montée de la concurrence sociale, logique consumériste, pression de la réussite, explosion du numérique et des réseaux sociaux : autant de facteurs qui redessinent les modes de socialisation et génèrent de nouvelles formes de violences, parfois plus diffuses, mais tout aussi prégnantes. Les cours particuliers hors cadre scolaire, par exemple, sont analysés comme une forme de violence symbolique, produite par un système éducatif soumis à des logiques de performance et d’inégalités croissantes.

Les données évoquées par Mohamed Jouili dépassent largement le cadre scolaire. Une étude de l’Unicef révèle que 8 enfants sur 10 en Tunisie, âgés de 0 à 18 ans, sont exposés à des formes de violence physiques ou symboliques, que ce soit dans la famille, la rue, l’école ou l’espace numérique. Entre 2000 et 2023, le pays a enregistré un recul de 12 points dans la lutte contre les violences faites aux enfants, un indicateur particulièrement préoccupant.

Cette omniprésence de la violence, explique le sociologue, s’inscrit dans un climat général de tension sociale, nourri par une quête exacerbée de reconnaissance et de visibilité, notamment sur les réseaux sociaux. La mise en scène de soi, parfois au mépris des normes éthiques, familiales ou culturelles, participe à une dérive où la transgression devient un moyen d’existence symbolique.

Face à ce constat, les recommandations issues de la récente conférence nationale sur la violence en milieu scolaire, à laquelle a participé Mohamed Jouili, appellent à un changement de paradigme. Les experts plaident pour une approche globale, fondée sur l’écoute, le dialogue et la médiation éducative, plutôt que sur la seule logique punitive.

Repenser les politiques éducatives : de la répression à la compréhension

Parmi les mesures préconisées figurent la révision des règlements intérieurs, l’abandon progressif des sanctions privatives du droit à l’éducation (exclusions, renvois), la promotion de la discipline positive, ainsi que le renforcement de l’orientation psychologique dans les établissements. Le développement des activités culturelles et sportives, la création de clubs scolaires, d’espaces de lecture, de bureaux d’écoute et d’orientation sont également identifiés comme des leviers essentiels de prévention.

Sur le plan institutionnel, Mohamed Jouili a souligné la nécessité de refonder les structures d’observation et d’analyse relevant du ministère de l’Éducation, en y intégrant des spécialistes en sociologie et en psychologie de l’éducation. Ces instances devraient devenir de véritables outils de réflexion stratégique, capables d’éclairer la décision publique à partir d’une compréhension fine des mutations sociales.

En définitive, la violence scolaire ne peut être appréhendée comme un simple dysfonctionnement du système éducatif. Elle constitue le symptôme d’un malaise social plus profond, que seule une politique éducative fondée sur la compréhension, la prévention et l’inclusion pourra durablement endiguer. Comme l’a résumé Mohamed Jouili, « on ne peut éradiquer la violence, mais on peut apprendre à la canaliser, à la réduire et à la transformer par la culture, l’éducation et les institutions ».

N.J

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2 commentaires

  1. jamel.tazarki

    6 février 2026 | 17h56

    — Je cite l’article ci-dessus : « 57 % des actes violents se produisent à l’intérieur des établissements éducatifs. »
    C’est quand même trop ! En Allemagne, la violence dans les établissements éducatifs est négligeable. Pourquoi ? Eh bien, c’est parce que les enseignants assurent eux-mêmes la surveillance durant la récréation. C’est une obligation institutionnelle !

    En revanche, pour ce qui est de la violence se produisant à l’extérieur des établissements, je blâme les parents qui ne prennent pas le temps d’aller chercher leurs enfants à la sortie de l’école. Beaucoup de parents ne remplissent pas leur rôle de parents responsables. Il y a trop de négligences à cet égard ; c’est pourquoi l’institution de protection de l’enfance devrait intervenir pour responsabiliser les parents.

    Mon commentaire ci-dessous a été publié par erreur.

    Bonne soirée !

  2. jamel.tazarki

    6 février 2026 | 17h41

    @Mr. Mohamed Jouili
    – Je cite l’Article ci-dessus: « 57% des actes violents recensés se produisent à l’intérieur des établissements éducatifs »,
    –> c’est quand-même trop.. En Allemagne la vilence se produisant à l’intérieur des établissements éducatifs est négligeable. Pourquoi? Oui, c’est par ce que les enseignants-eux m

    La violence en milieu scolaire est une problématique centrale du débat public en Tunisie, à la croisée des enjeux éducatifs, sociaux et institutionnels. Selon une étude conduite par l’Unicef en collaboration avec le ministère de l’Éducation, portant sur un échantillon représentatif de 3098 élèves, 28,4% des élèves tunisiens déclarent avoir été victimes de violences, dont 40,2% parmi les garçons et 19,4% parmi les filles. Plus alarmant encore, 61% des élèves interrogés affirment avoir subi des insultes ou des humiliations au sein même de l’espace scolaire, tandis que 57% des actes violents recensés se produisent à l’intérieur des établissements éducatifs. À cela s’ajoute une violence périphérique non négligeable : 19,6% des élèves déclarent avoir été agressés sur le chemin de l’école.