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Violence scolaire : l’analyse de Slim Kacem sur ses causes et ses réponses

Par Nadya Jennene

La violence en milieu scolaire n’est plus un phénomène marginal ni un simple dysfonctionnement ponctuel. Elle constitue désormais un enjeu éducatif, social et sociétal majeur, dont l’ampleur et la complexité appellent des réponses structurelles, durables et concertées. C’est ce constat préoccupant qu’a dressé Slim Kacem, président de l’Association tunisienne pour la qualité de l’enseignement, lors d’une intervention sur les ondes de la radio nationale, vendredi 6 février 2026. 

Selon les données issues d’enquêtes récentes, près de 30% des élèves tunisiens déclarent avoir été exposés à une forme de violence dans le cadre scolaire. Cette proportion, déjà alarmante, est encore plus élevée chez les garçons que chez les filles, un écart que l’on peut partiellement expliquer par des facteurs socioculturels et comportementaux. Mais ce qui suscite une inquiétude croissante, souligne Slim Kacem, c’est la tendance nettement ascendante de cette violence, tant dans sa fréquence que dans ses manifestations.

Cette réalité a conduit les autorités à organiser récemment une conférence nationale consacrée à l’élaboration d’un plan de lutte contre la violence scolaire. Si cette initiative constitue, selon lui, un signal positif, c’est avant tout en raison de l’approche participative adoptée : ministères concernés, société civile, experts et praticiens ont été réunis autour d’un même diagnostic. Une démarche que l’Association tunisienne pour la qualité de l’enseignement appelle de ses vœux depuis de nombreuses années.

Toutefois, l’enjeu essentiel réside moins dans l’annonce d’un plan que dans sa mise en œuvre effective, son suivi, son évaluation et son amélioration continue. Dans une logique inspirée des principes de la qualité et de la gouvernance moderne, Slim Kacem insiste sur la nécessité d’un pilotage fondé sur des indicateurs précis, une évaluation régulière et une capacité permanente d’ajustement. Sans ce travail méthodique, les stratégies risquent de demeurer des intentions sans impact réel.

Des formes multiples de violence, une même spirale

La violence scolaire revêt aujourd’hui des formes multiples : violence verbale, violence physique, violence symbolique, mais aussi violence économique et violence numérique. Cette dernière, exercée à travers les réseaux sociaux et les outils numériques, constitue un terrain particulièrement propice aux débordements, en raison du sentiment illusoire d’impunité qu’elle procure.

Slim Kacem mobilise ici une lecture sociologique et philosophique, rappelant la distinction formulée par Ibn Khaldoun entre le « frein intérieur » — fondé sur les valeurs et la conscience morale — et le « frein extérieur », reposant sur la peur de la sanction. Lorsque ce dernier disparaît, comme c’est souvent le cas dans l’espace numérique, les comportements violents peuvent s’exprimer sans retenue. Cette dynamique contribue à alimenter une spirale auto-entretenue, dans laquelle la victime d’un jour devient parfois l’auteur de violence du lendemain.

La violence en milieu scolaire ne saurait être dissociée de son environnement. L’institution éducative est traversée par les tensions du contexte social, économique et psychologique dans lequel évoluent les élèves. Pressions quotidiennes, précarité, frustrations, crises identitaires et instabilité des repères constituent autant de facteurs qui peuvent transformer la violence en mode d’expression d’un mal-être profond.

Les données issues d’une vaste enquête menée par l’Unicef en Tunisie — couvrant 11 gouvernorats, 40 établissements et plus de 3 000 adolescents âgés de 12 à 18 ans — confirment cette analyse. Près d’un tiers des participants déclarent avoir subi des violences, et l’étude révèle également un lien étroit entre violence scolaire et décrochage éducatif, notamment à travers des phénomènes de harcèlement et de stigmatisation.

Au-delà de la sanction

Pour Slim Kacem, le recours exclusif aux mesures répressives constitue une impasse. Si la sanction peut produire un effet immédiat, elle demeure inefficace à long terme si elle n’est pas accompagnée d’un travail en profondeur sur les causes structurelles de la violence. Il plaide pour une démarche inspirée de ce que les spécialistes appellent « l’arbre des problèmes », consistant à remonter des manifestations visibles vers leurs racines sociales, psychologiques, économiques et culturelles.

Cette approche est d’autant plus nécessaire que la société tunisienne traverse, comme beaucoup d’autres, des phases de transition successives, caractérisées par un affaiblissement des normes et des régulations traditionnelles. Dans ces périodes d’incertitude, l’école devient à la fois un espace de vulnérabilité et un levier essentiel de reconstruction.

Selon Slim Kacem, les dérives observées chez une partie de la jeunesse — troubles du comportement, désorientation, violences ou encore phénomènes d’addiction qui touchent désormais les établissements scolaires — trouvent aussi leurs racines dans une fracture persistante entre la famille et l’institution éducative.

De nombreux parents, bien que de bonne volonté, se retrouvent démunis face à leur rôle éducatif. Certains adoptent des pratiques inadaptées sans en avoir pleinement conscience ; d’autres souhaitent agir mais ignorent comment s’y prendre. Dès lors, la logique de désignation des responsabilités — l’école accusant les familles, et inversement — ne fait qu’entretenir l’impasse.

Mettre en place des cadres intermédiaires structurés capables de rapprocher ces deux pôles devient de ce fait essentiel. Il ne s’agit pas de rencontres formelles et sporadiques, limitées à quelques rendez-vous administratifs, mais de dispositifs pérennes : formations parentales, rencontres régulières, espaces d’échange non protocolaires, favorisant l’émergence d’une relation fondée sur la confiance et la coopération.

Restaurer l’autorité éducative et le lien social

Slim Kacem revient également sur l’érosion progressive de l’autorité symbolique de l’institution scolaire, fragilisée notamment par certaines décisions passées ayant affecté la stabilité administrative des établissements. Or, rappelle-t-il, l’autorité éducative ne repose pas uniquement sur la contrainte, mais sur la légitimité, la cohérence et la reconnaissance sociale.

La lutte contre la violence scolaire suppose ainsi une responsabilité partagée : celle de l’État, des établissements, des enseignants, des familles et de la société civile. Les parents, en particulier, doivent être accompagnés et outillés, non stigmatisés, afin de jouer pleinement leur rôle éducatif. De même, la revitalisation des activités culturelles, sportives et artistiques à l’école apparaît comme un moyen essentiel de canaliser l’énergie des élèves et de renforcer leur sentiment d’appartenance.

Clubs de musique, de théâtre, de sciences ou de culture constituent autant d’espaces capables d’absorber l’énergie des adolescents, de la canaliser et de la transformer en créativité et en engagement positif. Car un jeune privé de cadres structurants cherchera ailleurs à déployer cette énergie — souvent dans des espaces informels où la violence devient un exutoire. À l’inverse, une école ouverte, soutenue par les familles et enrichie par des activités extrascolaires, peut redevenir un lieu d’équilibre, de prévention et de construction citoyenne.

N.J

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Commentaire

  1. Gg

    6 février 2026 | 10h32

    Beaucoup de pays ont ce problème.
    La violence juvénile que vous décrivez a lieu chez vous en Tunisie, mais nous avons exactement la même en France, et dans d’autres pays.
    Alors on peut penser qu’il ne faut pas en chercher les causes chacun dans son coin, mais plutôt chercher ce que nous avons en commun qui la favorise.
    La religion, les valeurs sociétales?
    Non, nos deux pays sont très différents sur ces plans.
    Par contre, nous avons en commun la banalisation de la violence via les réseaux dits sociaux. Voyez le nombre de clips qui montrent la violence devenir ordinaire, l’impunité… c’est affolant. Ils ont tous en commun que les notions de bien et de mal n’existent plus, l’absence d’une autorité éthique et bienveillante.
    Dans tous ces clips, on ne parle plus, le plus fort tape, plante, comme si c’était normal, ordinaire.
    Il y a du travail pour les sociologues…!