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Les 13.500 milliards tardent à venir, alors que les hommes d’affaires moisissent en prison

Par Nizar Bahloul

Mercredi 28 juillet 2021, trois jours après son coup de force, le président de la République reçoit le président de la centrale patronale, Samir Majoul. Il lui fait part de son projet d’amnistie visant 460 hommes d’affaires qualifiés de véreux. Selon le chef de l’État, ces derniers auraient dérobé quelque 13.500 milliards, qu’ils seraient invités à injecter dans les régions défavorisées en contrepartie d’un « ticket de pardon ».

Le président de la République n’ayant jamais précisé la devise évoquée, il est vite apparu qu’il s’agissait de millimes et non de dinars, devise officielle tunisienne. Populisme, quand tu nous tiens.

Des commissions, du temps… et rien dans les caisses

Faute de résultats concrets, Kaïs Saïed passe au niveau supérieur un an et quatre mois plus tard. En mars 2022, il crée une commission pénale pour la réconciliation, mandatée pour six mois et expressément chargée de récupérer ces fameux 13.500 milliards. Elle commence à travailler en novembre 2022.

Six mois plus tard, nada. Pas un millime n’entre dans les caisses de l’État. Le mandat de la commission est alors prolongé de six mois supplémentaires. Un an après sa création, le résultat est toujours le même : rien.

La commission est dissoute, son président envoyé au frigo, et le chef de l’État décide de créer une nouvelle commission en janvier 2024. Une loi est votée, et Michket Slama Khaldi est nommée à sa tête. Les nouveaux membres disposent, eux aussi, de six mois pour « achever le travail ».

Réconciliation proclamée, résultats inexistants

Lors d’une entrevue en avril 2024, Kaïs Saïed lui demande d’accélérer les procédures et la récupération des biens. Il rappelle, une énième fois, que l’objectif est une véritable réconciliation fondée sur la justice et sur la récupération des fonds prétendument détournés au détriment du peuple tunisien.

En février 2025, Mme Khaldi est promue ministre des Finances. Son successeur à la tête de la commission reste inconnu à ce jour, un an plus tard. Quant aux montants récupérés, le flou demeure total.

Mercredi dernier, le 4 février 2026, Kaïs Saïed reçoit sa ministre des Finances et Wajdi Hedhili, ministre des Domaines de l’État et des Affaires foncières. Il affirme qu’il est impératif de mettre un terme à cette situation, martelant qu’aucun millime appartenant au peuple tunisien ne saurait être abandonné, un droit qui ne s’éteint ni avec le temps ni sous quelque prétexte que ce soit.

Le président insiste sur le fait que l’objectif reste une reddition des comptes juste et équitable, et non un règlement de comptes. Ceux qui opteraient pour une réconciliation sincère verraient la porte du dialogue s’ouvrir, tandis que les autres devraient en assumer pleinement les conséquences. La vérité serait claire, l’erreur tout autant, et il n’existerait pas de position intermédiaire. Verra-t-on bientôt les 13.500 milliards après cette énième entrevue ? Le doute est permis.

Ce feuilleton pathétique a débuté en 2021. Nous sommes en 2026. Près de cinq ans se sont écoulés, et Kaïs Saïed n’a toujours pas récupéré l’argent annoncé. Certes, quelques montants ont été encaissés, mais ils sont dérisoires au regard des 13.500 milliards brandis comme étendard.

Oublions les épisodes successifs depuis 2021 et concentrons-nous sur le dernier. Le président parle de réconciliation sincère, de vérité claire, et nie toute volonté de règlement de comptes.

Sur le terrain, c’est pourtant l’exact inverse qui se donne à voir.

Une vérité autrement plus complexe

Des hommes d’affaires se sont présentés devant la commission pour régler leur situation. Ils ont affirmé leur volonté de coopération. Résultat : ils ont été jetés en prison, au motif que Kaïs Saïed — ou ses représentants — ont estimé qu’ils n’étaient pas suffisamment sincères.

Les exemples sont nombreux : Mehdi Ben Gharbia, Marouen Mabrouk, Riad Ben Fadhl, Taoufik Mkacher, Ridha Charfeddine, Mohamed Frikha, Maher Chaâbane, et d’autres encore.

Il n’y a peut-être pas, officiellement, de volonté de règlement de comptes de la part de l’État. Mais la perception, elle, est bel et bien celle-là. Comment expliquer autrement que Mehdi Ben Gharbia soit resté en prison alors même qu’il a été innocenté par son juge d’instruction ? Comment expliquer l’arrestation de Marouen Mabrouk un 7 novembre, date hautement symbolique de son histoire personnelle, puisqu’elle correspond au putsch mené par son ex-beau-père ?

La vérité est plus complexe que celle dessinée par le président. Elle l’est toujours, à vrai dire. C’est d’ailleurs pour cette raison que près de cinq ans se sont écoulés sans que le chef de l’État n’obtienne le moindre résultat tangible.

La vérité que Kaïs Saïed refuse toujours d’entendre est pourtant simple : le montant de 13.500 milliards est fantasmagorique. Business News l’a écrit dès le premier jour.

Un chiffre fantôme, mais une conviction sincère

Contrairement à ce que certains pourraient croire, Kaïs Saïed n’a pas inventé ce chiffre dans une pure logique populiste. Il y croit. Il est sincère dans sa démarche, et c’est là que réside tout le drame.

Le président s’appuie sur le rapport d’Abdelfattah Amor, décédé en 2011. À l’issue d’une enquête bâclée et fortement teintée de populisme, ce rapport a empilé des chiffres tout aussi fantaisistes les uns que les autres, dont l’addition a fini par produire ces fameux 13.500 milliards. Si l’on doit donner un titre au rapport de feu Amor, ce serait «chasse aux sorcières ». Le défunt était dans l’air du temps de l’époque où l’on salissait et diabolisait à outrance tous ceux qui ont réussi à faire quelque chose de leur vie sous l’ancien régime.

Lorsque les hommes d’affaires se sont présentés devant les différentes commissions de réconciliation créées par Kaïs Saïed, ils étaient, eux aussi, sincères dans leur démarche. Ils voulaient payer. Parfois très cher. Souvent bien au-delà des montants réellement dus ou en contentieux, dans l’espoir d’avoir la paix pour les uns et la liberté pour les autres.

Mais Kaïs Saïed n’a jamais été convaincu de leur sincérité. Grand adepte des théories du complot, il est intimement persuadé qu’ils ont mis en place des montages sophistiqués pour dissimuler leurs fortunes et tromper l’État. En les jetant en prison, il pense pouvoir les contraindre à payer les montants qu’il imagine.

Sauf que ces hommes d’affaires sont incarcérés depuis des années. Et ils ne sont pas prêts à payer des sommes qu’ils n’ont tout simplement pas.

L’argent fantasmé et la méconnaissance de l’économie réelle

Ces hommes n’ont pas d’« argent frais », comme l’imagine Kaïs Saïed — et comme l’imagine aussi le commun des mortels. Les hommes d’affaires dignes de ce nom ne laissent jamais dormir des millions de dinars en liquidités. Ils investissent, font fructifier leur patrimoine, puis réinvestissent encore. C’est une règle universelle, suivie par les investisseurs du monde entier depuis la nuit des temps.

Cette réalité élémentaire est ignorée par Kaïs Saïed, qui n’a jamais géré quoi que ce soit, mais aussi par une bonne partie de l’opinion publique, nourrie de jalousie, d’envie et de ressentiment. Ce n’est d’ailleurs pas exclusif aux Tunisiens.

Les membres successifs des commissions de réconciliation — tous magistrats ou hauts commis de l’État, au-dessus de tout soupçon et nommés par Kaïs Saïed lui-même — ont fini par constater la supercherie, ou à tout le moins les erreurs grossières, contenues dans le rapport d’Abdelfattah Amor.

Tous ont peiné à convaincre le chef de l’État de la réalité telle qu’ils l’ont observée sur le terrain. Mais pour Kaïs Saïed, ces membres auraient été manipulés par de prétendus hommes d’affaires véreux, machiavéliques et manipulateurs.

Il est inimaginable pour lui de se remettre en question. Reconnaître que le rapport d’Abdelfattah Amor est erroné serait, à ses yeux, politiquement suicidaire. Admettre devant le peuple qu’il n’y a pas autant d’argent dérobé — voire pas du tout — reviendrait à dynamiter toute la dialectique qu’il a bâtie autour de ce dossier.

Il ne peut plus reculer sans se discréditer lourdement.

Le silence coupable du patron des patrons

Le résultat est implacable : des hommes d’affaires sont en prison depuis des années — quatre ans pour Mehdi Ben Gharbia, deux ans pour Riad Ben Fadhl, Mohamed Frikha, Taoufik Mkacher, Marouen Mabrouk et plusieurs autres.

Ces hommes auraient pu investir, chacun, des millions de dinars dans l’économie nationale, générer de la croissance et créer des emplois. Pire encore, leur sort envoie un signal de peur au monde des affaires. Certains ont cessé d’investir, optant pour une discrétion totale. D’autres ont quitté le pays, principalement vers la France et le Maroc. Tout cet argent est perdu pour la Tunisie et pour son économie.

Un homme aurait pourtant pu enrayer cette situation quasi kafkaïenne. Cet homme s’appelle Samir Majoul, patron des patrons, le même que Kaïs Saïed a reçu trois jours après le coup de force.

Il aurait pu convaincre le président. Il aurait pu jouer la carte médiatique à outrance pour expliquer à l’opinion publique que les 13.500 milliards sont une fiction. Il aurait dû défendre ses pairs et ses affiliés. C’était son devoir.

Son silence n’est pas seulement immoral. Il est criminel.

La détention de ces hommes d’affaires est un drame pour eux, pour leurs familles et pour le pays tout entier. Et tout cela à cause de l’entêtement d’un Kaïs Saïed qui refuse de remettre en cause un rapport rédigé à la hâte il y a quinze ans par un homme nommé, rappelons-le, par Zine El Abidine Ben Ali.

La justice sacrifiée sur l’autel de la jalousie

Au fond, cette affaire ne parle ni de réconciliation ni d’argent prétendument volé. Elle parle de jalousie sociale élevée au rang de doctrine politique. Elle parle d’un pouvoir qui flatte les instincts les plus bas d’un petit peuple frustré, à qui l’on désigne des coupables idéaux pour masquer l’échec, l’incompétence et l’absence totale de vision économique.

Ces hommes d’affaires ne sont pas en prison parce qu’ils ont volé 13.500 milliards. Ils y sont parce qu’ils réussissent, parce qu’ils incarnent ce que beaucoup détestent sans l’avouer : la réussite, le capital, l’indépendance. Ils servent d’exutoire à une colère que le pouvoir refuse de traiter autrement que par la vengeance.

Une justice qui emprisonne sans preuve, qui s’entête malgré les faits, qui sacrifie des vies humaines pour sauver un récit politique, n’est plus une justice. C’est un instrument. Et un État qui transforme la justice en outil de ressentiment collectif ne construit rien : il détruit la confiance, l’investissement, l’avenir.

La Tunisie ne manque pas d’argent imaginaire. Elle manque de courage politique, de lucidité économique et de respect pour l’État de droit. Tant que ces hommes croupiront en prison pour satisfaire la jalousie du plus grand nombre et l’orgueil d’un seul, il n’y aura ni réconciliation, ni croissance, ni justice. Il n’y aura qu’un pays qui se punit lui-même.

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4 commentaires

  1. HatemC

    9 février 2026 | 20h46

    Le cœur de l’article n’est pas « les hommes d’affaires sont tous innocents » ni « Kaïs Saïed est un tyran fou ».
    Le récit présidentiel est bâti sur un chiffre faux et comme ce récit est devenu la colonne vertébrale de sa légitimité politique, il ne peut plus reculer.

    C’est là que le président s’est « pris les pieds dans le tapis » — et qu’il ne peut plus s’en sortir sans se renier

    Et l’IVD dans tout ça ?
    Même logique de départ … récupération des fonds.

    Même dérive … chiffres gonflés,
    Résultat :
    Très peu d’argent récupéré. … paralysie des acteurs économiques.

    Le pouvoir actuel a recyclé les erreurs de l’IVD, en version autoritaire.

    Pourquoi MBS le Saoudien a réussi là où Kaïs Saïed échoue

    MBS a compris 4 choses clés :
    – L’argent doit être récupérable
    – La prison est un levier, pas un objectif
    – Le récit est maîtrisé
    – L’économie prime sur l’idéologie
    Une fois payé … retour au business.

    Le récit est maîtrisé
    Message clair … « On règle, on avance. »

    Résultat :
    – Des dizaines de milliards récupérés.
    – Des investisseurs rassurés.
    – Un État fort, mais pragmatique.

    Kaïs Saïed fait l’inverse :
    – Montants irréalistes.
    – Absence de sortie honorable.
    – Prison longue et stérile.
    – Aucun mécanisme crédible de transaction.

    Le drame final … un pays qui se punit lui-même … On mérite mieux que ce type … HC

    • Mhammed Ben Hassine

      10 février 2026 | 9h53

      Le terme riche ou fortuné est malheureusement mal compris par la majorité des gens
      Dire d’utiliser est riche pour eux ma chose est simple on ouvre le tiroire et on retire un milliard pas plus simple que sa
      Ils oublient qu’être riche inclu la valeur de son patrimoine (immobiliers,societes,valeurs en bources,participation aux capital…)et sa ne veut dire absolument qu’il dispose de cette fortune en argents liquides.
      Paresse ? Oui pourtant le savoir et les connaissances sont étalées sur simple demande mais que peut on faire de cette paresse

    • Mhammed Ben Hassine

      10 février 2026 | 9h59

      [Elle parle de jalousie sociale
      détestent sans l’avouer : la réussite, le capital, l’indépendance]
      Jalousie,envi,détestation pure est simple de la réussite
      C’est la recette magique résumant le tableau

  2. lotfi.chaffai

    9 février 2026 | 18h00

    Ah les fameux 13500 millards !!! KS s’est tellement investi dans ce processus qu’il peut plus faire marche arrière et reconnaître son erreur en attendant des hommes d’affaires croupissent en prison injustement et le grand perdant dans cette histoire c’est l’état