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Taxis à l’aéroport de Tunis-Carthage : l’arbitraire tarifaire comme mode de fonctionnement

Par Nadya Jennene

L’aéroport de Tunis-Carthage, portail symbolique de la capitale, premier visage offert aux voyageurs, devrait être un espace de transition fluide, réglé, presque rassurant. Il est, pour beaucoup, un théâtre d’abus banalisés, un sas où l’arbitraire s’exerce à ciel ouvert, sans honte ni dissimulation, à travers les pratiques du transport terrestre et en particulier celles des taxis.

Tout commence à la sortie. À peine les portes vitrées franchies, le voyageur est happé par une scène désormais familière : des taxis alignés, chauffeurs aux aguets. En apparence, rien d’anormal. En réalité, tout l’est. Car ici, le compteur — ce petit objet censé garantir l’équité et la légalité — est relégué au rang de décor inutile. À Tunis-Carthage, le tarif ne se mesure pas en kilomètres, mais en opportunité.

Deux circuits coexistent, ou plutôt se partagent le territoire. Le premier se situe juste à la sortie immédiate de l’aéroport. Le second, sous le rond-point, à l’extérieur de l’enceinte officielle. Deux espaces, une même pratique : la négociation imposée. Le voyageur, souvent fatigué, parfois pressé, souvent étranger aux usages locaux, se retrouve contraint d’entrer dans une discussion qu’il n’a pas demandée. Le prix tombe comme une sentence. Non négociable, ou à peine.

À ce tarif arbitraire s’ajoutent des frais inventés, normalisés par la répétition : un prix pour le bagage fixé à deux dinars alors que la loi indique un supplément d’un dinar par bagage pesant plus de 10 kg ; un prix pour le stationnement, de deux dinars et demi, comme si l’attente faisait partie de la course. Ainsi, une distance qui coûterait cinq dinars en temps ordinaire peut atteindre quarante dinars, sans justification autre que la position de force du chauffeur et l’absence d’alternative immédiate.

Applications VTC : l’échappatoire… puis la guerre de territoire

Ce système, les usagers l’ont compris depuis longtemps. Ils ne s’en étonnent plus ; ils le subissent. Mais ils ont aussi appris à contourner. Face à l’abus, ils ont cherché l’échappatoire. C’est ainsi que les applications de transport sont devenues, un temps, une bouffée d’air. Bolt d’abord, avant de cesser ses activités en Tunisie. Puis InDrive, Yassir, et d’autres encore. Des plateformes perçues comme plus transparentes, plus prévisibles, parfois simplement moins humiliantes.

Mais cette alternative n’a pas tardé à être rattrapée par la réalité tunisienne. Car en Tunisie, ces applications n’ont pas été utilisées conformément à leur vocation initiale. Dans le monde entier, elles sont pensées pour des chauffeurs privés, opérant en dehors du cadre traditionnel du taxi individuel, avec leurs propres règles, leurs propres modèles économiques. À Tunis, elles ont été investies par les chauffeurs de taxi eux-mêmes, détenteurs d’une licence officielle, qui les utilisent comme un outil supplémentaire, non pour corriger les dérives du système, mais pour en maximiser les profits.

Les chauffeurs de taxi stationnés à l’aéroport ont rapidement vu dans ces applications une menace directe à leur rente. Ils ont réagi non par la réforme ou l’amélioration du service, mais par l’entrave. Aujourd’hui, les chauffeurs travaillant via les applications sont empêchés d’accéder à l’aéroport. L’entrée leur est de facto interdite. Les conflits sont fréquents, parfois ouverts, souvent intimidants. Cris, menaces, altercations : le voyageur assiste, impuissant, à une guerre de territoire dont il est l’otage.

Le résultat est absurde : les chauffeurs des applications attendent désormais leurs clients à l’extérieur de l’aéroport, sur la voie publique. Le client, bagages à la main, traverse des zones mal aménagées à la recherche d’un véhicule qui, en théorie, aurait dû l’attendre à la sortie. Une scène absurde, indigne d’une capitale, encore plus d’un pays qui prétend valoriser le tourisme et l’investissement.

Mais le malaise ne s’arrête pas là. Les témoignages recueillis auprès des chauffeurs des applications évoquent une réalité plus sombre encore. Selon eux, les chauffeurs de taxis stationnés à l’aéroport bénéficieraient d’une complaisance manifeste de la part des policiers chargés de la régulation de la circulation. Une connivence tacite, jamais prouvée, mais largement ressentie. Les contrôles semblent inexistants. Les abus, tolérés. L’impunité, flagrante.

Quand l’État laisse prospérer une zone de non-droit

Certes, ces accusations sont difficiles à documenter. Elles relèvent du ressenti, de l’accumulation d’expériences similaires, de l’évidence répétée. Mais précisément : lorsque des milliers d’usagers racontent la même histoire, lorsque les pratiques illégales se déroulent au grand jour, lorsque rien ne change malgré les plaintes informelles, alors le doute devient une question politique. Et ce doute mérite une enquête, une inspection, une réponse institutionnelle. Car ce qui se joue à l’aéroport de Tunis-Carthage dépasse la simple question des taxis. Il s’agit d’un rapport au droit, à l’espace public, à l’usager. Il s’agit d’un État qui laisse prospérer des zones de non-droit au cœur même de ses symboles.

Pire encore, les plateformes — perçues comme salvatrices — n’ont pas été utilisées conformément à leur vocation initiale. Dans la plupart des pays où elles opèrent, elles reposent sur des chauffeurs privés, distincts du système traditionnel du taxi individuel, avec leurs propres règles et leur propre modèle économique. À Tunis, au contraire, elles ont été massivement investies par les chauffeurs de taxi eux-mêmes, détenteurs d’une licence officielle. Le même acteur s’est ainsi retrouvé à occuper tous les rôles : taxi traditionnel à l’aéroport, chauffeur d’application en ville, intermédiaire unique d’un marché qu’il contrôle de bout en bout.

Cette appropriation a vidé les applications de leur sens initial. Ce qui devait corriger les abus s’est progressivement aligné sur eux. À mesure que les plateformes devenaient incontournables, certains chauffeurs ont commencé à y reproduire les mêmes pratiques tarifaires excessives. La négociation, censée protéger l’usager, s’est transformée en nouvelle opportunité de surenchère.

La situation s’est aggravée avec la cessation d’activité de Bolt en Tunisie. À l’époque, l’application avait été jugée illégale, faute de cadre réglementaire clair. Elle a quitté le marché, laissant derrière elle un vide jamais comblé. Depuis, InDrive occupe une position quasi monopolistique. Et comme souvent en l’absence de concurrence réelle, les dérives se sont multipliées.

De nombreux usagers témoignent aujourd’hui de tarifs exorbitants proposés via l’application, notamment aux abords de l’aéroport. La promesse de prix raisonnables s’efface lorsque l’offre se raréfie et que le chauffeur sait qu’il n’a pas de rival immédiat. Une simple vérification des tarifs sur l’application démontrent qu’un trajet facturé cinq dinars au compteur, coûte au moins le double sur l’application.

Pourtant, malgré ces dérives, un constat persiste avec force dans les témoignages : pour beaucoup d’usagers, les applications restent perçues comme moins chères et plus sûres que les taxis individuels traditionnels. Non par idéologie, mais par comparaison. Le système de notation introduit une forme de responsabilité. Le tarif est connu ou négocié à l’avance. Le trajet est enregistré. Le sentiment d’insécurité recule.

À l’inverse, certains chauffeurs de taxi individuel continuent d’alimenter une image dégradée de la profession : comportements malpolis, propos déplacés, arrogance assumée, parfois même agressivité. Le client n’est plus un usager, mais une variable d’ajustement. 

À l’aéroport de Tunis-Carthage, cette réalité transforme un lieu d’accueil en lieu d’épreuve. Et tant que cette situation perdurera, chaque arrivée dans le pays portera en elle le même message silencieux, mais profondément politique : ici, la loi s’arrête là où commence l’habitude.

Nadya Jennene

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12 commentaires

  1. BTA Mejid

    12 février 2026 | 8h27

    BRAVO vous avez tout dit sur les TAXISTES ou presque.
    Alors faisons un bilan , d’où vient ce manque de civisme et cette vulgarité qu’on voit tous les jours? Ceci ne concerne pas uniquement les taxistes.
    – Pipi sur les routes
    – Sens interdit pris sans scrupules
    – Voitures stationnés sur les trottoirs
    – Routes délabrés
    – Vitesse folle en plein centre ville ( les records sur route Tunis – Marsa )
    – Dépassement à droite
    – Stationnement dans les rond points
    La solution : un max de RADARS , CONTRAVENTIONS , RETRAIT DE PERMIS et AMENDES.
    Aux Aéroports pourquoi il n’y a pas des bus pour les centre villes ( connexion avec les grandes lignes: bus et trains)?
    Je pense que c’est devenu un mode de vie avec la saleté dans les rues, les braquages, les insultes, en fait tout ces gens là sont mal éduqués. Il faut inculquer le civisme à la base dès la MATERNELLE. Dommage pour un si beau Pays.

  2. Foulen Gf

    9 février 2026 | 19h24

    Excellent article, factuel et bien écrit. Bravo à la journaliste, il n’est plus tellement fréquent de lire des textes correctement écrits.
    J’ai eu une expérience aujourd’hui même avec un taxi jaune appelé par InDrive. Je l’ai pris à l’entrée du parking au rond-point, heureusement je n’avais qu’un bagage de cabine. Comme mentionné dans l’article, j’ai traversé tout l’espace cahoteux du parking et attendu. Sur l’offre, c’était marqué 10.6 d pour ma destination, le compteur a compilé 5.160 d, donc c’est le double du prix. J’imagine que le taxi verse quelque chose à InDrive.
    Mais ne nous en offusquons guère ! Rappelons-nous que le prix dun café croissant à l’intérieur de l’aérogare est payé 13.5 d et si vous ajoutez une petite bouteille d’eau, comptez 20 d. Plus cher qu’à Genève et plus cher que dans plusieurs aéroports européens. Rappelons que les deux cafés qu’il y avait au niveau arrivées ont été fermés par les autorités, pour laisser la place à des cafés apparemment franchisés ou appartenant à des étrangers, facturant à tour de bras, sans aucune mesure.
    Tout cela pour dire que tout l’accueil à l’aéroport de Tunis Carthage devrait être repensé, si possible par des bureaux de conseil spécialisés ayant une vue d’ensemble de ce qui se passe ailleurs.

  3. Gore fest

    9 février 2026 | 19h10

    Encore une conséquence de la révolution de la barouita, ce pays est répugnant, nous sommes devenue la lie de l’humanité. Tous les jours, des bagares des arnaques, la violence est reine, le citoyen trinque . Un président qui ne fait que « constater » On ne te demande pas de constater mec, on t’a élu pour AGIR

  4. le financier

    9 février 2026 | 18h32

    L exemplarité vient du haut a commencé par le president.
    On a le pays qui nous ressemble

    • ZARZOUMIA

      9 février 2026 | 19h10

      Certains sont trop fort ou AUTRE , ils arrivent à trouver le moyen pour ASSOCIER LE PRÉSIDENT dans cette affaire de taxi du devant l’aeroport !!! VOUS POURREZ TOUJOURS DEMANDER S’IL PEUT AUSSI VENIR RÉGLER

  5. lotfi.chaffai

    9 février 2026 | 17h56

    Merci pour cet article qui fait le point sur une pratique scandaleuse des taxis au sein de l’aéroport Tunis Carthage . C’est une mafia tolérée les policiers sont occupés soit au téléphone ou en fumant une cigarette cette complaisance interroge . Et je ne parle pas de l’état du véhicule, de l’aspect sale du chauffeur et de la vulgarité mais je dois avouer aussi que j’ai rencontré des chauffeurs honnêtes qui utilisent le compteur sans discussion et qui sont très agréables aussi

  6. ZARZOUMIA

    9 février 2026 | 17h16

    AUSSI , des bus plus fréquents quitte à 2 dinars , et pas à la merci des VOUYOUS ( oui voyous TAXISTES de l’aeroport ) ils l’a mettront en sourdine et AICHIK AICHIK viens je t’accompagne même à moitié prix !!! il faudra les casser avec le transport en commun .

  7. ZARZOUMIA

    9 février 2026 | 17h08

    instaurer les tickets pour les taxis devant l’aeroport par agents municipaux comme les louages avec enregistrement du trajets et identifiant du vehicule ( LA FIN DE LA FÊTE ) .

  8. Judili58

    9 février 2026 | 15h48

    J’ai personnellement vécu toutes ces affres à chaque retour de voyage depuis plus de deux ans. Soyons clairs, nous sommes en face d’une entente mafieuse des taxis qui s’est consolidé depuis l’interdiction des applications. Pourquoi sommes nous parmi les rares pays au monde ou l’application UBER ne fonctionne pas ? Les taxis n’en veulent pas et l’ETAT les appuie . Les taxis imposent leur diktat au citoyen avec la complicité de l’état voilà la réalité. Regardez le spectacle désolant des taxis stationnant aux abords de l’aéroport en attente d’une course via les applications clandestines. Le plus souvent ces taxis se garent dans des endroits où il est interdit de se garer ajoutant du désordre au désordre, et pourtant la police ne cesse de patrouiller ! L’état doit intervenir et protéger le citoyen contre cette mafia des taxis.

  9. LOL

    9 février 2026 | 13h59

    Je pense que c’est une pratique qui reflète très bien la Tunisie. Dès la seconde où l’on met le pied sur le sol tunisien, on devient un spécimen à exploiter. Les touristes sont toujours victimes d’une légère exagération des prix partout dans le monde, mais la Tunisie a fait de l’arnaque son sport national, que ce soit au niveau financier, commercial ou même personnel. Triste pays à éviter !

  10. Larry

    9 février 2026 | 13h54

    Quand la Présidence parle de vols, corruption, arnaques, etc….
    Il serait temps que KS donne un coup de pied dans cette fourmilière d’escros de taxis à l’aéroport !….
    Et cela donnera déjà une meilleure image du pays pour les étrangers !….

  11. l'autre

    9 février 2026 | 12h14

    Cet article met des mots justes sur une réalité que des milliers d’usagers vivent comme un véritable cauchemar à l’aéroport de Tunis-Carthage. Ce qui devrait être un simple trajet devient une épreuve, marquée par l’abus, l’arbitraire et l’absence totale de protection pour le citoyen comme pour le visiteur. Les pratiques décrites ne sont ni exceptionnelles ni exagérées : elles sont quotidiennes, répétées, et connues de tous.

    Depuis des années, les usagers dénoncent ces dérives. Beaucoup ont interpellé les policiers régulateurs présents sur place, demandé l’application de la loi, signalé les abus flagrants sur les tarifs, les suppléments illégaux, les intimidations. En vain. Rien ne se fait. L’impunité est devenue la règle, et l’usager, qu’il soit Tunisien ou étranger, est abandonné à lui-même.

    Plus grave encore, plusieurs gouvernements ont annoncé des numéros verts et des mécanismes d’assistance pour les citoyens victimes d’abus dans les transports. Ces initiatives, largement médiatisées, n’ont jamais été réellement appliquées sur le terrain. Aucun suivi, aucune sanction visible, aucun changement concret. Le décalage entre le discours officiel et la réalité vécue est criant.

    Il est urgent que les autorités prennent enfin leurs responsabilités. La situation ne peut plus être traitée comme un simple “problème de taxis”, mais comme un dysfonctionnement grave de l’État de droit dans un lieu hautement symbolique. L’aéroport est la première image du pays. Aujourd’hui, cette image est celle du désordre, de l’abus et de la loi du plus fort.

    Il est également urgent de développer de vraies alternatives publiques : des lignes de transport par bus fiables, régulières et clairement identifiées reliant l’aéroport au centre de Tunis et aux grands axes stratégiques (La Marsa, Gammarth, Les Berges du Lac, El Menzah, le nord de Tunis), ainsi qu’aux grandes stations comme Bab Saadoun et autres pôles de transport. Sans alternatives crédibles, l’usager restera prisonnier de ce système.

    Ne rien faire, c’est accepter que l’aéroport reste une zone de non-droit. Agir, c’est restaurer un minimum de dignité pour les citoyens et de crédibilité pour l’État. L’urgence est réelle, et le silence des autorités n’est plus une option.