Face à un recours massif à l’endettement intérieur, la Tunisie voit se confirmer l’effet d’éviction : les banques se recentrent sur le financement de l’État au détriment du secteur privé. C’est le constat de la récente note de l’Institut arabe des chefs d’entreprise (IACE), qui souligne comment la montée de la dette publique intérieure depuis 2020 réduit la disponibilité des crédits pour les entreprises et freine l’investissement productif, tout en appelant à des politiques coordonnées pour soutenir l’économie réelle.
Une politique d’endettement intérieur inédite
Dans un contexte marqué par un accès limité aux financements extérieurs, la Tunisie a massivement eu recours à l’endettement intérieur pour financer son budget. Selon l’IACE, « cette orientation permet de réduire la dépendance vis-à-vis des créanciers internationaux et de limiter la fuite des devises, puisque le service de la dette intérieure ne génère pas de sorties de capitaux ». Elle contribue également au développement du marché financier domestique.
Cependant, cette stratégie soulève des enjeux majeurs pour le financement de l’investissement productif et la soutenabilité de la dette intérieure. L’IACE avertit qu’un recours excessif à la dette publique intérieure risque de réduire la disponibilité des ressources financières pour le secteur privé, générant un phénomène connu sous le nom d’effet d’éviction.
L’évolution de l’endettement tunisien (2011-2025)
Entre 2011 et 2025, les besoins de financement budgétaire ont fortement augmenté, reflétant à la fois la persistance du déficit primaire et l’élargissement du déficit budgétaire. Les ressources d’emprunt rapportées au PIB ont ainsi progressé de 77,9% en 2020 à 80,5% en 2025.
La structure des ressources d’emprunt a connu une transformation notable. L’emprunt intérieur, qui ne représentait que 35,79% du total des emprunts budgétaires en 2011, est passé à 47,58% en 2021, puis à 78,1% en 2025. Ce basculement vers le financement intérieur s’explique notamment par l’absence d’accord avec le Fonds monétaire international (FMI), les difficultés d’accès aux marchés financiers internationaux et la hausse du coût de l’endettement extérieur.
Parallèlement, la dette extérieure nationale, incluant les entreprises publiques et privées ainsi que le secteur bancaire, est passée de 22,9 milliards de dollars en 2011 à 41,3 milliards de dollars en 2023. Cette augmentation traduit la persistance d’une dépendance aux financements extérieurs malgré l’essor de l’endettement intérieur.
Ralentissement du financement bancaire de l’économie réelle
Les concours bancaires à l’économie ont progressé globalement, passant de 98,8 milliards de dinars en 2020 à 118,6 milliards de dinars en 2024. Mais cette croissance a ralenti à partir de 2023, particulièrement pour les crédits accordés aux entreprises et aux professionnels. L’IACE note que « les banques deviennent plus prudentes face à la conjoncture économique et aux risques liés à la situation financière des entreprises publiques et privées ».
Les crédits aux particuliers ont continué à croître mais à un rythme modéré, oscillant entre 2% et 4% par an. L’analyse de la corrélation entre crédits à l’économie et PIB nominal marchand montre que depuis 2019, les crédits croissent à un rythme inférieur à celui du PIB, confirmant un credit crunch (resserrement de crédit, ndlr) où les banques deviennent plus prudentes malgré une demande présente.
L’IACE souligne également que la hausse des taux d’intérêt et le renchérissement du coût du crédit ont contribué à freiner la demande de financement, en particulier pour les entreprises privées. Ce contexte de taux élevés accentue la prudence des banques et renforce le resserrement du crédit observé depuis 2019.
Le rapport met par ailleurs en évidence le poids des entreprises publiques déficitaires dans la perception du risque bancaire. Les fragilités financières de ces entreprises, souvent très endettées, incitent les banques à renforcer leur aversion au risque et à privilégier des placements jugés plus sûrs, notamment les titres de la dette publique.
Les banques privilégient les titres publics
L’analyse du produit net bancaire (PNB) des douze banques cotées en Bourse, qui représentent environ 81% du marché, met en évidence un basculement progressif de la structure des revenus bancaires entre 2020 et 2024.
• Les revenus issus des crédits — c’est-à-dire les intérêts générés par les prêts accordés aux ménages et aux entreprises — ont reculé, en particulier dans les banques publiques. Dans le même temps, la part du PNB provenant des opérations de portefeuille, essentiellement l’achat de titres publics tels que les bons du Trésor, est passée de 24,6% en 2021 à 43,4% en 2024.
• Les revenus issus des commissions ont globalement diminué sur la période, malgré une légère reprise observée en 2024 du côté des banques publiques.
• Les banques privées, pour leur part, ont maintenu une répartition relativement stable entre crédits, commissions et activités de portefeuille, tout en réduisant leur exposition aux bons du Trésor depuis 2022.
Ces évolutions traduisent une substitution progressive de l’activité de crédit par des placements en titres publics, au détriment du financement de l’investissement privé. L’IACE évoque à ce propos une forme de « paresse bancaire », illustrant l’inertie du système bancaire dans son rôle de soutien à l’économie réelle.
L’effet d’éviction confirmé
La comparaison des ratios « créances sur la clientèle / total actifs » et « bons du Trésor / total actifs » met en évidence l’effet d’éviction :
- Pour les banques publiques, l’exposition aux bons du Trésor a fortement augmenté en 2022 et 2024, tandis que les crédits aux clients ont diminué.
- Pour les banques privées, les crédits ont faibli en 2023 et 2024, et les placements en bons du Trésor ont légèrement reculé en 2022 et 2023.
L’IACE souligne toutefois la difficulté à distinguer précisément la part respective des contraintes d’offre et de demande dans le ralentissement du crédit. En l’absence de données détaillées sur les taux de refus de crédits, il reste délicat de déterminer si la contraction du financement résulte principalement d’une prudence accrue des banques ou d’un affaiblissement de la demande de la part des entreprises.
Cette situation traduit une concentration des ressources bancaires vers le financement de l’État, limitant la capacité des banques à soutenir l’investissement privé. Les crédits aux entreprises privées ont particulièrement souffert, accentuant le déséquilibre entre financement public et privé.
Au-delà de l’impact sur l’économie réelle, l’IACE met également en garde contre les risques macrofinanciers liés à la concentration croissante des portefeuilles bancaires en titres publics. Cette évolution pourrait, à moyen terme, accroître la vulnérabilité du système bancaire face aux chocs budgétaires et limiter sa capacité d’ajustement.
Des recommandations pour soutenir l’investissement productif
Face à cette situation, l’IACE préconise plusieurs mesures :
- Renforcer les partenariats public-privé pour mobiliser des ressources pour des projets à fort impact économique et social, réduisant la pression sur le budget.
- Soutenir les PME et l’investissement productif, notamment par des lignes de crédit dédiées et des incitations à l’innovation.
- Réorienter le financement extérieur vers les infrastructures et les secteurs à forte valeur ajoutée, afin de renforcer la compétitivité de l’économie nationale.
- Améliorer la transparence et la qualité de l’information financière, pour faciliter l’évaluation du risque et réduire l’aversion au risque du secteur bancaire.
- Mettre en place une structure nationale de gestion de la dette publique, chargée de maîtriser la dynamique d’endettement et de coordonner les engagements financiers de l’État.
L’IACE souligne toutefois que l’analyse pourrait être enrichie par les données relatives aux taux de refus de crédits par les banques, afin de distinguer plus finement les contraintes liées à l’offre ou à la demande de financement.
Financement public vs investissement productif : le défi tunisien
L’étude de l’IACE met en lumière un déséquilibre structurel dans le financement de l’économie tunisienne : alors que l’endettement intérieur sécurise le budget de l’État, il exerce une pression sur le secteur bancaire et limite les crédits disponibles pour l’investissement privé. Ce constat appelle à des politiques coordonnées pour soutenir la croissance productive et prévenir l’enracinement d’un effet d’éviction durable.
I.N.











Commentaire
Rationnel
L’analyse de l’IACE repose sur une compréhension erronée du fonctionnement bancaire. L’« effet d’éviction » est un mythe néoclassique qui ne correspond pas à la réalité monétaire.
Premièrement, la dette publique intérieure constitue en fait un actif pour le système bancaire. Lorsque l’État émet des bons du Trésor achetés par les banques locales, cela crée des réserves dans le système — ce n’est pas une ponction sur un stock fixe d’épargne. Les banques ne prêtent pas à partir de leurs dépôts : elles créent la monnaie ex nihilo lors de l’octroi de crédit.
Deuxièmement, l’État tunisien dispose encore de marges considérables. Son compte auprès de la BCT s’élève actuellement à environ 20 milliards de dinars et pourrait augmenter davantage. La Banque du Japon détient plus de 50% de l’énorme dette publique japonaise depuis trois décennies — sans provoquer d’inflation. La Chine, avec une politique similaire, connaît même une déflation.
Troisièmement, la vraie cause de la frilosité bancaire n’est pas l’éviction par l’État. C’est :
• Le taux de créances douteuses qui atteint 30% dans certaines banques
• L’absence de projets bancables dans un tissu économique fragilisé
• La concentration des demandes dans des secteurs à risque (tourisme, industrie manufacturière menacée par les importations chinoises)
Les banques ne sont pas « évincées », elles sont averses au risque face à un secteur privé en difficulté. Pointer du doigt la dette publique détourne l’attention des vrais problèmes structurels.