Par Mohamed Salah Ben Ammar
Et voilà qu’on reparle d’un remaniement ministériel imminent. Peut-être même d’un mouvement plus large touchant de hauts fonctionnaires.
Mais la question essentielle demeure : sur quelles bases, et pour quels projets ? Quels profils pour les prochains dirigeants ?
Le patriotisme ? Que de patriotes ont mené leur pays à la ruine.
Le président a exprimé son insatisfaction, soulignant que l’empilement des textes législatifs ne saurait se substituer à l’action concrète.
Le diagnostic n’est pas erroné. Mais il révèle un paradoxe plus profond : comment attendre des résultats structurels de responsables dépourvus de programme clair, placés sous l’autorité d’un président qui n’en a jamais présenté un ? Lorsque le dialogue et l’expertise sont absents, l’action se réduit à l’improvisation.
Les réformes exigent une vision, des études, des moyens et du temps. Or, depuis des années, les ministres et chefs de gouvernement sont remplacés à un rythme effréné, comme des mouchoirs en papier utilisés puis jetés.
L’instabilité n’est plus une anomalie : elle est devenue un mode de gouvernement. Les responsables sont intellectuellement stérilisés avant même d’occuper leurs fonctions, condamnés au silence et souvent terrorisés par la perspective de poursuites judiciaires.
Le mutisme comme système
Ce qui frappe aujourd’hui en Tunisie n’est pas tant la virulence des dénonciations venues du sommet que le silence qu’elles produisent autour d’elles.
Un silence persistant, structuré, presque méthodique. Il ne résulte pas d’un désintérêt général, mais d’une organisation politique où la parole publique est rendue inexistante.
Le gouvernement, d’abord. Ministres et secrétaires d’État sont réduits à des exécutants sans voix propre. Qui a entendu la voix de la cheffe du gouvernement ?
C’était déjà le cas de ses prédécesseurs. Leur effacement médiatique n’est pas une posture de retenue, mais une condition implicite de leur maintien en poste.
Ils incarnent une autorité sans opinion déclarée, interdite de dialoguer publiquement sur les orientations politiques. Le citoyen n’a pas à s’interroger sur la pertinence des choix : c’est ainsi, et pas autrement.
Les corps intermédiaires ne sont pas mieux lotis. Syndicats, organisations professionnelles et associations sectorielles sont menacés dès lors qu’ils expriment des réserves.
Leur parole est disqualifiée comme défendant des intérêts particuliers opposés à un « intérêt national » défini exclusivement par le sommet du pouvoir.
L’opposition politique, quant à elle, évolue dans un espace d’expression sévèrement rétréci. Ses principaux leaders sont en prison.
Restrictions sur les réunions publiques, accès limité aux médias, poursuites judiciaires : la critique est systématiquement assimilée à la trahison ou à la complicité avec des ennemis désignés.
La société civile, enfin, est soumise à une pression constante. Les organisations qui interrogent les choix politiques font face à des audits répétés, à des entraves administratives, à des difficultés de financement et à des campagnes de diffamation.
Questionner devient suspect.
Les fonctions politiques du silence
Ce silence n’est pas un simple effet secondaire de l’autoritarisme. Il remplit des fonctions politiques précises.
Il permet d’abord la monopolisation du récit national. En réduisant les autres voix au silence ou à la marginalité, le pouvoir central s’arroge le droit exclusif de définir les problèmes, leurs causes — souvent attribuées à des ennemis intérieurs ou extérieurs — et les solutions, réduites à des injonctions simplistes.
Il engendre ensuite l’absence de contradicteurs crédibles. Faute de débats publics structurés, la parole présidentielle devient la seule référence politique.
Les incohérences et les échecs ne sont jamais soumis à une contradiction argumentée qui obligerait à s’expliquer.
Le silence fabrique enfin un consensus artificiel. L’absence de voix alternatives est présentée comme une adhésion populaire ou comme la preuve qu’aucune alternative crédible n’existe.
Cette unanimité apparente sert à légitimer des décisions non débattues.
Les conséquences sur la gouvernance
Les effets de ce silence imposé sont concrets et profonds.
Les décisions majeures — réformes monétaires, accords internationaux, choix budgétaires — sont prises sans débat public transparent.
L’expertise est marginalisée : les compétences des administrations, des universitaires et des professionnels sont court-circuitées.
Les alertes précoces sont étouffées : les mises en garde sur les risques sociaux ou économiques ne trouvent aucun relais audible.
La délibération démocratique est vidée de sa substance : lorsque des élections ont lieu, elles se déroulent dans un espace public où une seule voix domine.
Un monologue politique
La Tunisie vit ainsi sous un régime de monologue institutionnalisé. Ce n’est pas simplement l’absence de dialogue, mais l’organisation systématique d’une parole unique face à des interlocuteurs contraints au silence.
En étouffant les voix intermédiaires, ce système rend impossible la construction de compromis sociaux, l’ajustement des politiques par la critique et la responsabilisation des décideurs.
Il ne laisse, à terme, que deux issues : l’acquiescement passif ou la confrontation frontale.
Le silence imposé aujourd’hui prépare les erreurs de demain, que le pays paiera cher.
BIO EXPRESS
Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











Commentaire
Hannibal
Rappelez-vous de ce qu’un flic américain dit à quelqu’un qu’il arrête.
Même objectif ici : garder le silence pour que ce qu’on pourrait dire ne se retourne pas contre soi. Peut-être qu’on ne veut rien dire parce qu’on est incompétent et qu’on veut néanmoins exercer le pouvoir réjouissant pour les incompétents, celui du limogeage.