Alors que les statistiques officielles font état d’un repli progressif du taux d’inflation depuis son pic historique de 2023, le ressenti des ménages tunisiens demeure marqué par une pression persistante sur le pouvoir d’achat. Cette apparente contradiction met en lumière un décalage structurel entre l’évolution des indicateurs macroéconomiques et la réalité microéconomique vécue par les citoyens. L’inflation en Tunisie ne peut être appréhendée comme un simple phénomène conjoncturel : elle révèle des déséquilibres profonds du modèle économique et social, selon la lecture de l’économiste Ridha Chkoundali.
Dans une publication sur Facebook, le professeur universitaire a noté, mardi 10 février 2026 que l’existence d’un écart grandissant entre les données publiées par l’Institut national de la statistique (INS) et l’expérience quotidienne des citoyens. Entre janvier 2015 et janvier 2026, le taux d’inflation officiel est passé d’environ 5% à un pic de 10,3% en mai 2023, avant de reculer à 4,8% début 2026. Pour Ridha Chkoundali, ce repli ne traduit pas une amélioration du niveau de vie, mais « un simple ralentissement de la hausse des prix, après qu’ils ont atteint des niveaux durablement élevés ».
Inflation officielle et inflation vécue
Il a rappelé que l’inflation ne se mesurait pas uniquement par la variation annuelle des prix, mais également par la capacité de l’économie et de la société à absorber cette hausse. Or, cette capacité s’est considérablement affaiblie au cours des dernières années.
Dans son analyse, Ridha Chkoundali distingue deux phases dans l’évolution récente de l’inflation. La période allant de 2015 à 2022, malgré une inflation annuelle moyenne proche de 6,6%, a été relativement amortie socialement, grâce à des mécanismes d’ajustement tels que les subventions, les augmentations salariales périodiques et le recours au crédit bancaire par les ménages.
À partir de 2022, la nature du choc inflationniste a changé radicalement. L’inflation est devenue plus élevée, plus rapide et davantage concentrée sur les produits de première nécessité, tandis que la capacité d’adaptation de l’État et des ménages a reculé nettement. « Une seule année d’inflation élevée dans une économie fragilisée peut être plus destructrice du pouvoir d’achat que plusieurs années d’inflation modérée dans un contexte plus équilibré », a souligné l’économiste.
L’un des points centraux de l’analyse de Ridha Chkoundali concerne la composition de l’indice général des prix à la consommation, utilisé officiellement pour mesurer l’inflation. Cet indice intègre des produits subventionnés, des biens non essentiels et des services qui ne représentent pas une priorité dans le budget de la majorité des ménages, ce qui conduit à une sous-estimation de la pression inflationniste réelle.
Le basculement d’un choc amorti à un choc social
À son sens, lorsqu’on se réfère au panier de consommation du citoyen tunisien — représentant environ 62,5% des dépenses mensuelles —, la situation apparaît bien différente. Les hausses les plus importantes concernent l’alimentation, le logement, la santé, l’éducation, l’habillement et le transport, c’est-à-dire des dépenses incompressibles. « L’essentiel du revenu est désormais absorbé par les besoins de base, au détriment de l’épargne et de l’amélioration du niveau de vie », a-t-il noté.
Cette dynamique se reflète, selon l’expert, dans l’évolution des salaires. « Selon les calculs fondés sur l’inflation officielle, un salarié percevant 500 dinars en janvier 2015 aurait dû gagner environ 966 dinars en janvier 2026 pour maintenir son pouvoir d’achat, contre 1 933 dinars pour un salaire initial de 1 000 dinars et près de 2 899 dinars pour un salaire de 1 500 dinars. En tenant compte de l’inflation liée aux produits de base, ces montants auraient dû être nettement supérieurs, révélant un écart significatif entre les salaires théoriques nécessaires et les rémunérations effectivement perçues », a-t-il expliqué.
L’écart entre ces niveaux théoriques et les rémunérations effectivement perçues explique, selon Ridha Chkoundali, « la dégradation profonde et continue du pouvoir d’achat ». Il ne s’agit pas d’un gel des salaires, mais d’« une baisse non déclarée du salaire réel, année après année », qui nourrit le sentiment collectif d’appauvrissement, y compris dans les périodes de reflux de l’inflation.
Les failles d’un modèle économique
Sur le plan macroéconomique, Ridha Chkoundali a avancé que l’inflation tunisienne était le produit d’un ensemble de déséquilibres structurels : hausse des coûts de production, dépendance aux importations, dépréciation du dinar, faiblesse de la production nationale et insuffisance des politiques publiques de soutien au revenu. Dans ce contexte, l’inflation s’apparente à « une forme de prélèvement indirect sur les ménages », non compensée par une amélioration des services publics ou des perspectives économiques.
Les conséquences sociales sont, selon lui, tout aussi préoccupantes. La classe moyenne voit sa capacité d’épargne s’éroder, son endettement augmenter et sa consommation qualitative reculer, tandis que les situations de vulnérabilité s’étendent à des catégories auparavant considérées comme stables. Il a évoqué, également, « l’essor de l’endettement et de l’économie informelle. »
Pour Ridha Chkoundali, la trajectoire de l’inflation en Tunisie entre 2015 et 2026 révèle les limites d’une approche qui privilégie les équilibres macroéconomiques au détriment des politiques de revenu. « La stabilisation des indicateurs ne se traduit pas automatiquement par une amélioration du vécu social », a-t-il averti, soulignant la nécessité de revoir en profondeur les mécanismes d’indexation des salaires et de ciblage du soutien public.
En l’absence d’une restauration effective du pouvoir d’achat et d’une refonte du contrat social liant travail, production et niveau de vie, la baisse nominale de l’inflation restera, selon l’économiste, largement déconnectée du quotidien des Tunisiens. « L’inflation est devenue une expérience quotidienne bien plus qu’un chiffre statistique », a-t-il conclu.


N.J











Commentaire
le financier
incroyable notre professeur vient de decouvrir l effet cantillon , eh oui l inflation permet a l etat de se desendetter ou prendre + de dette et c est le citoyen qui paie .
c est un cours classique niveau terminal bac Eco