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Mourad Zeghidi : une affaire en deux volets, une même mécanique

Par Marouen Achouri

L’affaire Mourad Zeghidi s’est progressivement imposée comme l’un des dossiers judiciaires les plus scrutés du paysage médiatique tunisien. Au-delà du sort individuel du journaliste, elle cristallise un débat plus large sur la liberté d’expression, l’usage du décret-loi 54 et l’extension du champ pénal à des infractions économiques désormais qualifiées sous le prisme du blanchiment d’argent et de la législation antiterroriste. Le comité de défense entend précisément replacer cette séquence judiciaire dans son contexte global, en soulignant les enchaînements procéduraux et les décisions successives qui, selon lui, traduisent un durcissement préoccupant.

Le 11 mai 2024 marque le point de départ d’une longue séquence judiciaire. Mourad Zeghidi est arrêté. Le 26 juillet 2024, la cour d’appel le condamne à huit mois d’emprisonnement pour « diffusion de fausses nouvelles », sur la base du décret-loi 54. Cette première condamnation s’inscrit dans un climat de controverse autour de ce texte, critiqué par plusieurs organisations nationales et internationales pour son interprétation extensive et ses effets dissuasifs sur l’expression médiatique.

Alors que le journaliste purgeait encore sa peine, un nouveau tournant intervient début décembre 2024 : un mandat de dépôt supplémentaire est émis. Cette fois, les poursuites reposent sur la législation relative au terrorisme et au blanchiment d’argent.

La défense soutient, depuis l’origine, que le dossier est dépourvu de preuves matérielles solides. Selon ses avocats, les faits reprochés relèveraient d’irrégularités fiscales susceptibles d’être régularisées dans le cadre de procédures ordinaires, sans recours à la détention préventive ni à une qualification pénale aussi lourde.

Le 5 janvier 2026, la chambre criminelle rejette une demande de libération conditionnelle, maintenant le journaliste en détention, puis rend le 22 janvier 2026 son verdict. Mourad Zeghidi est alors condamnés à trois ans et demi de prison pour blanchiment d’argent et infractions fiscales. 

Outre la peine privative de liberté, la juridiction prononce des amendes, la confiscation de ses avoirs ainsi que la saisie des parts sociales des sociétés dont il est actionnaire, au profit du Trésor public.

Une succession de procédures : du décret-loi 54 au blanchiment d’argent

Pour le Syndicat national des journalistes (SNJT) et le comité de défense, cette succession de poursuites interroge la proportionnalité des charges et l’articulation entre infractions fiscales et accusations de blanchiment d’argent. Ils dénoncent une accumulation procédurale qui, selon eux, dépasse le strict cadre technique pour toucher à la question de la liberté de la presse et à la protection des journalistes.

Prenant la parole au nom du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), son président Zied Dabbar a tenu à replacer l’affaire dans sa chronologie procédurale, lors d’une conférence de presse organisée au siège du syndicat en présence de la famille et du comité de défense de Mourad  Zghiri, mercredi 11 février 2026. Il a d’emblée dénoncé la dissociation formelle des deux dossiers — celui fondé sur le décret-loi 54 et celui relatif au blanchiment d’argent — estimant qu’en dépit de cette séparation juridique, un lien évident les unit.

La première poursuite, a-t-il rappelé, trouvait son origine dans une publication Facebook exprimant un soutien à Mohamed Boughalleb. Une expression d’opinion qui avait conduit à l’arrestation puis à la condamnation de Mourad Zeghidi. Or, alors même qu’il purgeait sa peine, une nouvelle affaire lui fut notifiée : des accusations de blanchiment d’argent adossées à un dossier fiscal.

Pour le président du SNJT, cette succession d’événements révèle un processus judiciaire devenu, selon ses termes, « répressif ». S’adressant directement à son confrère détenu, il a livré un message empreint d’émotion : « Merci pour ta patience. Même derrière les barreaux, nous puisons notre force dans ton courage et dans les messages qui nous parviennent de toi. » Et d’ajouter : « Nous continuerons à te défendre, parce que nous sommes convaincus de ton innocence. »

L’intervention de Me Ghazi Mrabet a prolongé cette analyse sur un registre plus juridique. L’avocat a évoqué « vingt-et-un mois de vindicte judiciaire » visant son client. Selon lui, le verdict du 22 janvier 2026 a confirmé ce qu’il qualifie de détention d’opinion : « Mourad est aujourd’hui un prisonnier des libertés médiatiques. » 

Me Mrabet a relaté les premiers instants de la procédure : Mourad Zeghidi pensait recouvrer la liberté à l’issue de sa garde à vue. Son maintien en détention a marqué, selon son conseil, « le début du cauchemar ». L’avocat s’est interrogé encore sur les éléments qui auraient justifié une telle sévérité dans le dossier fondé sur le décret-loi 54.

S’agissant des accusations de blanchiment d’argent, Me Mrabet a rappelé la définition communément admise de cette infraction, soulignant que le profil de son client ne correspond nullement à celui d’un fraudeur organisé ou d’un évadé fiscal. « Mourad facture l’intégralité de ses prestations », a-t-il affirmé.

La défense dénonce un processus judiciaire répressif

Il a dans ce sens rappelé qu’àprès quinze années passées au sein de Canal+, le journaliste était revenu en Tunisie avec l’ambition d’y développer ses activités professionnelles. Il avait fondé une première société dotée d’un capital de 5 000 dinars, puis, en 2019, une seconde entreprise avec un associé, au capital de 15 000 dinars. Les obligations fiscales avaient été confiées à un comptable. Toutefois, la crise sanitaire liée à la Covid-19, durant laquelle nombre de professionnels furent privés de revenus, l’avait placé dans l’incapacité de faire face à certaines échéances.

Selon la défense, l’accusation de blanchiment repose sur une lecture extensive d’irrégularités fiscales. Me Mrabet a rappelé qu’un rapport rendu le 8 juillet 2024 par la Commission tunisienne des analyses financières (CTAF) n’avait relevé aucun flux financier suspect. Il a également insisté sur l’absence de patrimoine dissimulé : ni véhicule, ni bien immobilier, ni terrains, ni bijoux, ni avoirs substantiels. Les sommes gelées s’élèveraient à environ 20 000 dinars. Les autorités ont même sollicité Interpol afin de vérifier l’existence éventuelle de biens à l’étranger, sans résultat probant.

Autre élément soulevé : le magistrat ayant prononcé le verdict du 22 janvier 2026 avait été nommé quelques jours auparavant et il s’agissait, selon la défense, du même juge ayant statué dans l’affaire liée au décret-loi 54.

Pour l’avocat, dans l’hypothèse la plus défavorable, le dossier aurait pu relever d’une procédure de réconciliation fiscale devant les juridictions compétentes, plutôt que d’une qualification pénale assortie d’une peine d’emprisonnement.

Me Mrabet a, au terme de son intervention, confié que son client avait progressivement perdu espoir en l’institution judiciaire, qu’il perçoit désormais comme l’expression d’un système portant atteinte aux libertés fondamentales. 

Dans l’attente des voies de recours annoncées par la défense, l’affaire continue d’alimenter les interrogations d’une profession qui observe, inquiète, l’évolution du traitement judiciaire réservé aux voix critiques. Le nom de Mourad Zeghidi s’inscrit ainsi, qu’on le veuille ou non, dans une séquence plus large de tension entre pouvoir et presse — une séquence dont l’issue dira beaucoup de l’état des libertés médiatiques en Tunisie. 

Marouen Achouri

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Commentaire

  1. Hannibal

    Répondre
    12 février 2026 | 3h58

    C’est à la fois risible et triste.
    C’est risible parce qu’on dirait que la justice n’a rien à faire que s’acharner sur un pauvre homme pour lui trouver des pacotilles ou lui ien nventer.
    N’y a-t-il pas plus important ? Corruption ? Trafics ? Contrebande ? Escroqueries ? Scandale du régime forfaitaire ? Connivence avec le régime destructeur du voisin de l’ouest ? …
    C’est triste parce que cette affaire a sans doute coûté au contribuable des dizaines de fois la somme qu’elle prétend poursuivre.

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