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Remaniement ministériel : changer les ministres pour ne rien changer

Par Marouen Achouri

Les réseaux sociaux tunisiens bruissaient, durant la soirée du 10 février, de rumeurs et de publications suggestives d’un probable remaniement ministériel. Celui-ci n’a pas encore eu lieu, n’en déplaise à ceux qui font mine d’être proches du centre de décision alors qu’en réalité, ils ne cherchent que les likes et les réactions et à se créer une influence qu’ils n’ont pas. Mais la vraie question est : A quoi servirait un énième remaniement ?

La question mérite d’être posée calmement, loin des emballements numériques et des confidences de café du commerce version Facebook. À quoi servirait, en effet, un nouveau remaniement ministériel dans un pays où le cap politique demeure flou, mouvant, parfois invisible ?

Changer des ministres, c’est spectaculaire. Cela occupe les plateaux télé, alimente les pronostics et redonne l’illusion d’un mouvement. Mais gouverner, ce n’est pas déplacer des noms sur un organigramme. Gouverner, c’est fixer une direction claire, cohérente, assumée. Or c’est précisément ce qui manque.

Changer les visages sans changer la trajectoire

On nous expliquera, comme à chaque fois, qu’il s’agit de « dynamiser l’action gouvernementale », de « donner un nouveau souffle » ou de « corriger certaines insuffisances ». Traduction : on remplace des fusibles. L’électricité, elle, reste défaillante.

Depuis des années, les remaniements s’enchaînent avec une régularité métronomique. Les résultats, eux, se font toujours attendre. Pourquoi ? Parce qu’aucun ministre, aussi compétent soit-il, ne peut compenser l’absence de cap stratégique clair. On navigue à vue, au gré des urgences, des colères sociales et des arbitrages improvisés.

Le problème n’est pas seulement humain, il est structurel. On demande à des ministres – souvent choisis pour leur profil administratif, leur discrétion ou leur loyauté – de réformer en profondeur une administration dont ils sont eux-mêmes issus. On exige d’eux une révolution tranquille dans des ministères façonnés par des décennies de routines, de lourdeurs et de résistances internes.

Résultat prévisible : ils s’installent, découvrent les dossiers, apprennent les codes… et finissent par épouser le système qu’ils étaient censés transformer. L’histoire récente regorge de ces hauts fonctionnaires propulsés ministres pour « bousculer les pratiques », et qui ont finalement été absorbés par la machine.

Un remaniement, dans ces conditions, revient à demander à un rouage de réinventer l’horloge.

Relâcher la pression, détourner la responsabilité

En réalité, un remaniement peut avoir une utilité politique. Pas pour le pays, mais pour le pouvoir.

Il permet de relâcher la pression. Lorsque le pouvoir d’achat dégringole, que les services publics s’essoufflent et que les promesses s’accumulent sans traduction concrète, il faut un geste. Changer quelques ministres donne le sentiment d’une réaction, d’une prise de conscience, d’une sanction. L’opinion publique se dit que « quelque chose bouge ». Les députés les plus critiques obtiennent une forme de satisfaction symbolique.

Car oui, certains députés critiquent avec vigueur le rendement gouvernemental. Ils convoquent les ministres, multiplient les déclarations martiales et dénoncent les « insuffisances ». Mais ils oublient soigneusement de rappeler que, selon l’article 100 de la Constitution, le président de la République est responsable de la mise en œuvre des politiques publiques. Autrement dit, le gouvernement n’agit pas en apesanteur.

On préfère donc cibler les exécutants plutôt que d’interroger l’architecte.

Dans ce théâtre politique, chacun joue son rôle. Les députés montrent les muscles. Le gouvernement encaisse. Et le président demeure, au-dessus de la mêlée, spectateur impliqué mais rarement désigné.

Ajoutons à cela un facteur rarement évoqué : l’espoir discret de certains parlementaires de se voir propulsés ministres. Rien ne rend une critique plus mesurée que la perspective d’un portefeuille. La dénonciation ferme peut rapidement se muer en compréhension nuancée lorsque l’on entrevoit un fauteuil au Conseil des ministres.

Un remaniement devient alors un outil de régulation politique interne : on récompense, on apaise, on redistribue les cartes et on donne l’impression d’avoir puni, à travers leur révocation, des ministres qui n’ont pas correctement fait le job. Le pays, lui, attend toujours.

La Tunisie n’a pas besoin d’un énième jeu de chaises musicales. Elle a besoin d’une vision économique claire, d’un calendrier de réformes assumé, d’objectifs mesurables et d’une cohérence entre discours et action. Tant que le pouvoir restera dans le bricolage institutionnel, dans l’improvisation stratégique et dans la personnalisation extrême des décisions, aucun remaniement – même massif, même présenté comme historique – ne changera la donne.

Changer les ministres sans clarifier le cap, c’est repeindre la coque d’un navire qui ne sait toujours pas vers quel port il se dirige.

Et l’on s’étonnera, quelques mois plus tard, que la mer soit toujours aussi agitée.

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9 commentaires

  1. Rationnel

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    14 février 2026 | 16h04

    L’auteur part d’un postulat erroné : que la Tunisie navigue sans boussole. En réalité, c’est le modèle qu’il prend implicitement comme référence, le capitalisme libéral mondialisé, qui est en train de sombrer. Et la Tunisie, précisément parce qu’elle n’a pas tout misé sur ce modèle, dispose aujourd’hui d’atouts stratégiques que beaucoup lui envient sans l’admettre.
    Nous vivons une transition historique vers un ordre post-capitaliste et post-globaliste, porté par la Chine et le Sud global. Les BRICS s’élargissent, les échanges Sud-Sud explosent, et les règles du jeu économique mondial sont en train d’être réécrites. La Tunisie, par sa position géographique, ses liens historiques avec le monde arabe et africain, et sa taille humaine, est idéalement placée pour s’insérer dans cette nouvelle architecture.
    On nous présente toujours le « retard » tunisien comme une tare. Regardons plutôt ce que le « succès » a produit ailleurs. La Corée du Sud, le Japon, Taïwan, des économies brillantes en surface, mais des sociétés en effondrement démographique irréversible. Avec des taux de fécondité inférieurs à 0.9 enfant par femme, ces pays font face à une extinction démographique lente contre laquelle aucune politique publique n’a fonctionné. Leurs économies sont dominées par quelques conglomérats — keiretsus, chaebols — qui concentrent la richesse et écrasent l’innovation indépendante. Leur jeunesse est épuisée, déprimée, et refuse de se reproduire. Est-ce vraiment le modèle que nous devons envier ?
    La Tunisie, avec un taux de fécondité certes en baisse mais encore récupérable, a encore le temps de tracer une voie différente, une économie qui ne sacrifie pas l’humain sur l’autel de la productivité.
    La vision économique tunisienne existe, et elle commence par l’énergie. Le secteur des énergies renouvelables entre dans une phase de croissance exponentielle. Le solaire et l’éolien ne sont plus des paris technologiques, ce sont des certitudes économiques. Et la Tunisie, avec son ensoleillement exceptionnel et sa proximité avec le marché européen, est assise sur une mine d’or énergétique.
    La réforme de la STEG (programme TEREG) est la pierre angulaire de cette transformation. Le programme TEREG de la Banque mondiale constitue un levier concret pour restructurer cette entreprise stratégique, et son succès servira de modèle pour la réforme progressive des plus de cent entreprises publiques du pays. Ce n’est pas du bricolage institutionnel, c’est une stratégie séquentielle logique : on commence par le secteur le plus structurant, on démontre que la réforme fonctionne, puis on l’étend.
    Il y a un atout tunisien dont personne n’ose parler dans les cercles modernes: notre conservatisme social. La Tunisie reste l’une des sociétés les plus attachées à ses valeurs familiales, spirituelles et communautaires. Dans un monde occidental frappé par ce qu’on pourrait appeler une famine de sagesse, où le scandale Epstein a révélé la corruption morale profonde des élites mondiales, où la solitude de masse est devenue une épidémie, où le sens collectif s’est dissous dans l’individualisme consumériste, cet ancrage tunisien est un capital immatériel inestimable.
    Ce n’est pas de l’arriération. C’est de la résilience. Les sociétés qui ont tout sacrifié à la croissance matérielle découvrent aujourd’hui qu’elles ont perdu quelque chose d’irremplaçable. Nous, nous l’avons encore.
    La Tunisie ne repeint pas la coque d’un navire sans destination. Elle construit un nouveau type de navire, adapté à des mers que les anciennes puissances ne savent plus naviguer. Le cap est clair : souveraineté énergétique, réforme structurelle des entreprises publiques en commençant par la STEG, insertion dans l’économie du Sud global, et préservation du tissu social qui fait notre force.
    Ceux qui ne voient pas cette vision cherchent peut-être le mauvais phare, celui d’un monde occidental qui s’éteint doucement, convaincu que sa lumière est la seule qui compte.

  2. Gg

    Répondre
    12 février 2026 | 16h40

    « Il faut tout changer, pour que rien ne change »
    Phrase magnifique de Giuseppe Tomasi di Lampedusa dans son roman Le Guépard, qui a donné lieu à un film éblouissant avec Burt Lancaster dans le rôle du prince Salina, Alain Delon et Claudia Cardinale alors tout jeunes, dont l’amour rend fou le prince…
    Le roman et le film retracent la révolution qui a secoué la Sicile au XIXème siècle, la fin d’une aristocratie sur le déclin, s’accroche a un ordre déjà condamné…
    Le prince voit ses privilèges tomber, en meme temps que son prestige et son charme.
    Merci pour ce rappel plein d’Histoire et de poésie !

  3. Mhammed Ben Hassine

    Répondre
    12 février 2026 | 10h12

    Juste pour changer de look
    Après tou pourquoi changer une équipe qui gagne..!

  4. Hannibal

    Répondre
    12 février 2026 | 4h04

    Remaniement ministériel pour brasser du vent, amuser la galerie et exercer le pouvoir ridicule du limogeage.
    A la fin de ce mandat, chaque tunisien aura fait partie d’une équipe gouvernementale.
    Il ne reste plus qu’à nommer ministres des chômeurs de longue durée.

  5. zaghouan2040

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    11 février 2026 | 20h55

    La fonction publique tunisienne est pourrie jusqu’à la moelle.Je l’affirme sereinement.
    Elle est tétanisée par l’incompréhension et l’arbitraire parfois tragi-comique de.l’execuutif
    Elle est, n’en déplaise a ceux qui n’y croient pas, parfois sous l’emprise de lobbies apparemment très efficaces comme le lobby sahelien
    Elle est enfin profondément corrompue quelquefois jusqu’à nuire radicalement a ce qui reste de notre souveraineté

    Je crois pour une fois que le combat du président contre le parasitisme et le blocage de l’administration tunisienne est justifié et prioritaire
    Je crois aussi qu’il n’en mesure pas assez les difficultés

  6. Roberto Di Camerino

    Répondre
    11 février 2026 | 20h15

    Un proverbe Anglais qui decrit bien ce que le President essaye d’accomplir dit :
    réarranger les chaises sur le Titanic, minutes avant son naufrage.

  7. Tunisino

    Répondre
    11 février 2026 | 18h41

    Bravo, la situation est littérairement décrite, mais bien décrite, elle se résume comme suit:
    1. 0% Changement de trajectoire (Projet/Cause).
    2. 100% Détournement de responsabilité (Conséquences/Effets).
    Pourtant, il est possible au pouvoir de faire les deux à la fois, par exemple: 80% Changement et 20% Détournement, sauf si le pouvoir est toujours dans l’aveuglement suicidaire, pour lui, et chaotique pour les tunisiens! L’éjection du chef de l’Ites, un type juridique/littéraire à CV vide est un bon signe, espérons que le remaniement soit dans le même sens, les vraies compétences savent travailler et peuvent dire non, ce qui peut faire changer la trajectoire.

  8. HatemC

    Répondre
    11 février 2026 | 18h37

    La dite révolution tunisienne a été un grand gâchis, surtout face :
    – à la stagnation économique,
    – à la dégradation des services publics,
    – à l’instabilité politique,
    – à la perte de confiance collective.

    Le gâchis se situe dans la gestion de l’après.
    – Fragmentation politique
    Explosion des partis sans vision économique cohérente.

    – Absence de doctrine économique
    On a débattu constitutionnellement, mais très peu économiquement.

    – Clientélisme post-révolutionnaire
    Les gouvernements ont souvent privilégié la paix sociale immédiate au détriment des réformes structurelles.

    – Administration inchangée
    L’appareil d’État est resté le même, avec les mêmes lourdeurs.

    – Polarisation idéologique
    Islamistes vs modernistes

    Les pays qui réussissent une transition démocratique ( Pologne Corée du Sud ) ont :
    – une élite politique structurée,
    – une administration modernisée,
    – une vision économique claire,
    – une coalition nationale autour des priorités.

    La Tunisie avait une société civile forte.
    Mais elle n’avait pas une élite économique et politique préparée à gouverner autrement.

    La révolution a ouvert une possibilité historique que la classe politique n’a pas su transformer en projet économique et institutionnel durable …. HC

  9. HatemC

    Répondre
    11 février 2026 | 18h22

    Sans programme partisan, le remaniement n’a aucun sens

    L’analyse soulève un point central que l’article effleure sans aller jusqu’au bout …
    le problème n’est pas le remaniement, mais l’absence d’architecture politique structurée derrière l’exécutif.
    En Tunisie, le président n’a pas été élu sur un programme politique issu d’un parti structuré.
    Il n’y a donc ni ligne idéologique claire, ni majorité partisane pour porter une réforme cohérente.

    Dans un système parlementaire classique :
    – Un parti gagne les élections
    – Il propose un programme
    – Les ministres issus du parti appliquent ce programme
    – Le remaniement sert à accélérer, corriger ou réorienter
    Le remaniement a alors une logique … il vise l’efficacité dans l’exécution d’un projet politique déjà défini.

    Or, dans la configuration tunisienne actuelle :
    – Il n’y a pas de parti présidentiel structuré
    – Il n’y a pas de programme détaillé soumis au vote
    – Il n’y a pas de majorité politique organique
    – Il n’y a pas de contrat politique clair entre électeurs et gouvernement

    Donc effectivement :
    On ne peut pas « dynamiser » ce qui n’a pas de feuille de route formalisée.

    Dans un régime fondé sur les partis :
    Électeurs → Parti → Gouvernement → Ministres → Administration

    Dans le modèle actuel :
    Électeurs → Président → Ministres technocrates → Administration

    Il manque le maillon intermédiaire structurant :
    LE PARTI porteur d’une vision cohérente, traduite en programme opérationnel.

    Résultat :
    Les ministres ne portent pas un projet politique, mais une mission technique.
    Ils ne sont pas politiquement responsables devant une majorité organisée.
    Le remaniement ne change pas la ligne, car la ligne n’est pas explicitement définie.

    Le remaniement devient un simple outil de gestion d’image … HC

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