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Un enfant de trois ans, et un pays face à ses faillites et ses tabous

Par Ikhlas Latif

C’est une affaire qui ne laisse aucune place au commentaire facile. Pas parce qu’elle serait trop sensible, mais parce qu’elle oblige à sortir de nos réflexes de société : l’indignation immédiate, la chasse aux sorcières, les slogans, puis l’oubli.

L’agression sexuelle d’un enfant de trois ans dans une garderie, révélée par le témoignage de sa mère sur les réseaux sociaux, appartient à cette catégorie. Une affaire qui serre la gorge. Et qui, au-delà de la douleur, expose brutalement ce que notre pays refuse encore de regarder en face : la violence sexuelle sur les enfants existe, elle est massive, elle est souvent proche, et nous n’avons pas les mécanismes efficaces pour y répondre.

L’émotion de l’opinion publique est logique. Elle est même saine. Parce qu’il serait anormal qu’une société ne soit pas secouée quand un enfant est touché dans ce qu’il a de plus inviolable. Mais l’émotion, si elle ne devient pas une exigence politique, finit toujours par se dissoudre.

La lenteur qui scandalise

Dans cette affaire, le choc n’est pas seulement lié à l’horreur des faits. Il est aussi lié à un détail qui n’en est pas un : le temps.
Selon le récit de la mère, les faits remontent au 30 janvier. Le témoignage insiste sur une lenteur incompréhensible. Un suspect identifié, un établissement continuant à fonctionner normalement, et une impression d’abandon administratif. Ce n’est qu’après la médiatisation, treize jours plus tard, que les autorités annoncent des arrestations et la fermeture de la garderie.

Ce délai, qu’il soit dû à la prudence judiciaire, aux procédures, ou à une inertie institutionnelle, pose une question simple : dans un dossier de protection de l’enfance, quelle est la priorité réelle ?
La justice doit évidemment respecter les garanties. Mais la protection des enfants, elle, ne peut pas attendre le confort des délais habituels. Le principe devrait être évident. Dès qu’il y a un signalement crédible et un risque immédiat, on sécurise, on suspend, on éloigne, on contrôle. La justice poursuit ensuite. La logique inverse est une aberration.

Et cette lenteur contraste avec une réalité inquiétante. Quand il s’agit d’affaires d’opinion, la machine sait aller vite. Très vite. Un statut Facebook critique envers le pouvoir, une phrase jugée offensante, une publication virale… et l’exécution devient quasi immédiate. Le dernier exemple en date est celui du député Saïdaini. Après avoir fustigé la politique du président, il s’est retrouvé emprisonné dès le lendemain. Ce décalage n’est pas seulement choquant. Il est politiquement révélateur. L’État tunisien sait accélérer quand il se sent visé, pour le reste ça peut trainer…

Les autorités affirment avoir engagé les procédures dès réception du signalement. Elles parlent d’enquête sécuritaire, de coordination, de prise en charge psychologique, d’audition en présence de spécialistes. Tant mieux. Mais dans l’esprit du public, une chose demeure : sans la parole de la mère sur les réseaux, cette affaire aurait-elle avancé à ce rythme ?
Et si la réponse est « peut-être pas », alors le problème dépasse ce dossier. Il devient structurel.

L’omerta, première alliée des agresseurs

Car la vérité la plus difficile à entendre est celle-ci : la Tunisie n’a pas un problème exceptionnel. Elle a un problème « banal ». Les agressions sexuelles sur mineurs existent dans toutes les sociétés. Les pays dits développés ne sont pas épargnés. La différence, c’est la manière de les traiter : prévention, signalement, prise en charge, justice rapide, dispositifs de protection. Chez nous, le crime est là, mais la réponse reste archaïque : tabou, silence, honte, rumeurs, puis explosion publique, puis retour à l’omerta.

Et c’est précisément cette omerta qui protège les agresseurs.
Parce que, comme le rappellent les médecins légistes et les pédopsychiatres, l’agresseur est souvent dans l’entourage proche. Dans la famille, dans le voisinage, dans un cadre de confiance. Le danger n’a pas toujours le visage du monstre extérieur. Il a parfois celui de l’homme ordinaire, connu, fréquenté, toléré. Et cette réalité-là, la société préfère la refouler, parce qu’elle l’oblige à une vigilance permanente, douloureuse, et socialement inconfortable.

Ce qu’on appelle « honte » est l’une des armes les plus efficaces contre les victimes.
On l’a vu dans des dizaines de récits. Des personnes agressées dans l’enfance qui n’ont parlé que des années plus tard. Certaines n’ont jamais parlé. D’autres n’ont pu parler qu’en brisant leur propre verrou psychologique. Ce silence n’est pas un choix libre. C’est une prison. Et cette prison est construite par la société : « aïb », « faut pas salir la famille », « c’est peut-être un malentendu ».
Dans les crimes sexuels, la société tunisienne a une spécialité tragique. Elle doute d’abord de la victime.

Le courage de cette mère, quoi qu’il advienne juridiquement de l’affaire, mérite d’être dit sans emphase. Non pas parce qu’elle serait exceptionnelle, mais parce qu’elle a fait ce que l’État devrait permettre sans combat : signaler, être entendue, être accompagnée, obtenir des mesures immédiates. Dans un pays fonctionnel, une mère ne devrait pas avoir à mener seule un parcours de combattante entre commissariats, services, expertises, et portes fermées.

Quand la « morale » devient un obstacle à la protection

C’est ici qu’il faut arrêter de faire semblant.
Nous avons, comme toutes les sociétés, la drogue, la violence, les braquages, les féminicides, les agressions sexuelles, les pédocriminels. Le problème n’est pas tant leur existence. Le problème est notre incapacité à faire un travail de fond, à bâtir des mécanismes, à tenir une ligne, à traiter le sujet autrement que par la frénésie ponctuelle.

Et parmi ces mécanismes, il y en a un qui, chez nous, déclenche toujours le même réflexe pavlovien : la prévention éducative.

Oui, dans plusieurs pays, on enseigne dès la maternelle des notions adaptées à l’âge : le corps, l’intimité, les limites, le consentement, le droit de dire non, le droit de parler. Ce n’est pas « apprendre le sexe ». C’est apprendre la protection. C’est donner aux enfants un langage simple pour nommer l’inacceptable. C’est leur apprendre qu’un adulte n’a pas le droit. Que le secret imposé est un danger. Que leur corps leur appartient.

En Tunisie, ce débat a déjà existé. Et il a été tué dans l’œuf par les conservateurs, les moralistes et les faiseurs de panique ; ceux qui ont crié à « l’obscénité », à « la perversion », comme si protéger un enfant revenait à l’encourager à se sexualiser. Une confusion qui permet de maintenir le tabou, donc le silence. Et dans le silence, les agresseurs respirent.

Le pire, c’est que cette posture se présente comme une défense de la morale et d’une identité religieuse qui serait menacée. Alors qu’elle produit exactement l’inverse. Une société qui ne protège pas ses enfants n’est pas morale. Elle est lâche.

Contre les réflexes primitifs, pour des mécanismes durables

Il faut aussi dire une chose avec fermeté. Les réponses primitives ne servent à rien.
L’appel au lynchage, la chasse numérique, la violence verbale, les menaces, les « il faut le brûler vif », « le pendre haut et court en place publique » peuvent soulager une colère, mais ne construisent aucun système. Elles n’empêchent aucune récidive. Elles ne créent aucune prévention. Elles ne protègent aucun enfant.
Ce qu’il faut, c’est une architecture complète : contrôle strict des structures de garde, vérification systématique du personnel, protocoles d’urgence en cas de signalement, suspension immédiate en cas de suspicion grave, accompagnement psychologique gratuit, justice spécialisée, formation obligatoire des éducateurs, et surtout éducation adaptée des enfants.

Cette affaire ne doit pas devenir un épisode de plus dans notre feuilleton national de l’indignation.
Elle doit devenir un point de bascule. Parce qu’un enfant de trois ans n’est pas seulement une victime, c’est un symbole brutal. Il n’a ni les mots, ni les armes, ni les moyens de se défendre. Si nous n’arrivons pas à protéger un enfant de trois ans dans un lieu censé être sûr, alors il faut avoir le courage de le dire : c’est l’État et la société qui échouent.

Et cet échec-là n’est pas une fatalité culturelle. Il est un choix collectif, celui de préférer le tabou à la prévention, la morale affichée à la protection réelle, l’indignation passagère à la réforme durable.

L’émotion est légitime. La colère aussi.
Mais maintenant, il faut exiger mieux. Pas demain. Pas après la prochaine affaire. Maintenant.

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2 commentaires

  1. Vladimir Guez

    13 février 2026 | 19h36

    Vous avez parfaitement dit ce qu’il y avait a dire sur le sujet… sauf une chose. Je ne sais si c’est par tabou ou par oubli. Mais la misère sexuelle un trait de société qui perdure dans les sociétés arabos musulmanes et qui dans l’Histoire a conduit , lorsque l’accès aux femmes étaient reduit par un séparatisme des sexes ou des conventions sociales a faire que les jeunes enfants dont l’accès etait plus facile pour les membres de la proche famille ou les précepteurs ou éducateurs de s’en servir comme des objets sexuels…

  2. zaghouan2040

    13 février 2026 | 18h41

    Si vous avez des relations haut placées dans la sphère sécuritaire et si vous avez de l’argent vous pouvez être impuni