Épisode 1 – Emprisonner un homme, gouverner par la peur
Il y a des dossiers judiciaires.
Et il y a des symboles.
Ahmed Souab n’est pas un justiciable ordinaire. C’est l’un des juristes les plus respectés du pays. Un homme de 69 ans, connu pour son intégrité, son franc-parler, son attachement au droit.
Jeudi, son procès en appel s’est ouvert.
Et a été reporté.
Avant le report, son comité de défense — composé notamment de trois bâtonniers, l’actuel Boubaker Bethabet et ses prédécesseurs Chawki Tabib et Fadhel Mahfoudh — a déposé une demande de libération. Elle a été rejetée.
Trois bâtonniers. Des représentants de bâtonnats étrangers.
Et pourtant, aucune oreille pour entendre.
Ahmed Souab toussait. Sans arrêt. Il peine à respirer, selon son avocat. Plusieurs médecins s’alarment sur ses conditions de détention et sur les conséquences directes sur son état de santé.
Il a 69 ans.
Le ramadan commence la semaine prochaine.
Il le passera en prison.
On peut toujours dire : « La justice suit son cours. »
On peut toujours répéter que « personne n’est au-dessus de la loi ».
Très bien.
Mais quand le pouvoir choisit d’incarcérer une figure morale respectée, malgré son âge, malgré ses problèmes de santé, malgré la mobilisation d’une partie importante du barreau tunisien, d’observateurs étrangers et de l’opinion publique, il ne s’agit plus seulement d’un dossier judiciaire.
Il s’agit d’un message.
Un message envoyé à toute voix indépendante : voilà ce qui vous attend.
Le pouvoir actuel ne gouverne pas seulement par les textes. Il gouverne par la démonstration. Il faut des exemples. Il faut des figures frappées. Il faut que la peur circule plus vite que les arguments.
Car Ahmed Souab n’est dangereux ni pour la sécurité nationale, ni pour l’ordre public. Il est dangereux pour une seule chose : le récit officiel.
Emprisonner un homme malade, respecté, à l’approche du mois le plus sensible du calendrier social, ce n’est pas affirmer l’autorité de l’État. C’est exhiber sa crispation.
Un pouvoir sûr de lui débat.
Un pouvoir fragile enferme.
Et quand un régime en arrive à emprisonner la conscience qu’il ne supporte plus d’entendre, ce n’est pas la justice qui vacille.
C’est sa propre légitimité.
Épisode 2 – Le grand remaniement du vide
Cette semaine, Facebook s’est mué en salle d’attente ministérielle. Des « sources sûres » annonçaient un remaniement imminent. Les noms circulaient. Les fauteuils tremblaient. Les ambitions se réchauffaient.
Finalement ? Rien.
Le pays a retenu son souffle… pour découvrir qu’il respirait dans le vide.
Car la vraie question n’est pas : qui saute ?
La vraie question est : pour exécuter quoi ?
Un petit livre existe. Il s’appelle la Constitution. Celui qu’on cite comme un talisman, mais qu’on ouvre rarement. L’article 100 dit clairement que le président fixe la politique générale de l’État et ses choix fondamentaux. L’article 111 précise que le gouvernement exécute.
Donc, en théorie — instant pédagogique — le cerveau est à Carthage, les bras sont à la Kasbah.
Très bien.
Mais où est le cerveau stratégique ? Où est le document qui expose noir sur blanc la vision du pays ? Où sont les priorités chiffrées, les délais, les arbitrages assumés ?
On nous parle d’« État social ». On nous parle de « pas de retour en arrière ». On nous parle de moralisation et de purification. Très bien. Mais un slogan n’est pas une politique publique. Une formule n’est pas un programme.
Si le président concentre la définition des grandes orientations, il concentre aussi la responsabilité du flou.
Changer les ministres, dans ces conditions, revient à remplacer des exécutants d’un scénario qui n’a jamais été écrit. On peut renvoyer le cuisinier, changer le serveur, déplacer les tables… mais si le chef — le vrai — n’a pas décidé du menu, les clients continueront à attendre.
Le remaniement n’est pas un projet politique. C’est un casting.
Et on ne gouverne pas un pays avec un casting.
S’il existe une stratégie générale formalisée, assumée, présentée comme le prévoit le texte, qu’on la publie. Qu’on la lise. Qu’on la discute.
Sinon, inutile de remanier.
On ne remanie pas le vide.
Épisode 3 – Liberté d’expression… sauf à domicile
Sonia Mabrouk a donc quitté CNews.
Ou plutôt… elle a quitté CNews en restant chez Europe 1.
Qui appartient au même groupe.
Dont son émission est codiffusée sur CNews.
Il faut suivre.
La semaine a ressemblé à un mélodrame audiovisuel. « Sacrifiée mais jamais vraiment partie », écrivions-nous. Une crise, des tensions, des ajustements internes. Le genre de feuilleton que les chaînes d’info adorent commenter… surtout quand il concerne l’une des leurs.
Elle quitte sans quitter. Elle part en restant. Une indépendance en circuit fermé.
Il aura fallu quelques jours — et un vendredi 13 — pour admettre l’évidence : on ne peut pas claquer la porte d’un système tout en restant dans son organigramme. Sonia a donc fini par quitter Europe 1, par cohérence, après plusieurs jours d’incohérence.
Mais le plus intéressant n’est pas là.
Le plus intéressant, c’est la morale variable.
Le monde médiatique français adore donner des leçons. À la Tunisie. À l’Algérie. Au Maroc. À l’Afrique. Aux « régimes autoritaires ». Il parle d’État de droit, d’indépendance éditoriale, de pluralisme, de liberté d’expression. Il distribue les cartons rouges et les certificats de bonne conduite.
Le Sud est constamment convoqué au tribunal des principes.
Puis survient le scandale Morandini. Une affaire sexuelle qui secoue la chaîne, embarrasse la direction, et expose ses contradictions. Sonia Mabrouk ose alors prendre position, refuse de se taire, et soudain, ce qui était hier une qualité — la liberté de parole — devient un problème. Les lignes éditoriales, si fièrement brandies face aux pays du Sud, deviennent subitement floues dès qu’il s’agit de les appliquer à l’intérieur.
Imaginons un instant — simple exercice intellectuel — que les mêmes propos aient été tenus par une figure emblématique du sérail audiovisuel, disons Laurence Ferrari, collègue de Mabrouk à CNews et Europe 1.
La réaction aurait-elle été identique ?
La pression aurait-elle été la même ?
La sortie aurait-elle été suggérée avec la même insistance ?
Personne ne le dira. Bien sûr que non. Mais la question suffit.
Car ce qui frappe, ce n’est pas seulement l’incohérence stratégique du départ partiel. C’est l’impression d’un système qui tolère certaines audaces quand elles viennent du cœur de la maison, et qui devient subitement plus nerveux quand elles émanent d’un profil moins « évident ».
La France médiatique aime se voir universelle. Elle se présente comme la gardienne des principes démocratiques. Elle scrute les dérives des autres. Elle commente nos procès, nos décisions politiques, nos tensions.
Encore faudrait-il appliquer à soi-même la rigueur qu’on exige des autres.
La morale n’est crédible que lorsqu’elle est symétrique.
Sinon, elle devient un accessoire de plateau.
Et un accessoire, ça se range quand la lumière s’éteint.











4 commentaires
Mhammed Ben Hassine
N’a-t-on pas promulgué une loi interdisant le travaille prequaire et les CDD, ses ministres et fonctionnaires qui sont Limoges à peine nommé ne sont pas concernés par cette loi
Mhammed Ben Hassine
[On nous parle d’« État social ». On nous parle de « pas de retour en arrière ». On nous parle de moralisation et de purification]
Vous avez omis la pointe de lance,la guère de libération ( و ما ادرااااك)
Fares
L’affaire Morandini trahit l’hypocrisie des moralisateurs comme Vincent Boloré. Les dossiers de Epstein ont joué le même rôle à l’échelle internationale. En Tunisie nous avons quelques personnages des médias, des Morandinis laucaux protegés par un régime qui se proclame honnête, mais qui ferme l’oeil sur les agissements de ces laudateurs. Certains ont déjà passé quelques séjours en prison pas pour militantisme, mais pour des affaires d’escroquerie.
Gg
Sonia Mabrouk: la question n’est pas celle que vous posez, mais qui, au sein du groupe, a fait quoi avec le pédophile ? Y a t’il en France une mini affaire Epstein?
Sinon, comment expliquer qu’en haut lieu du groupe, on s’acharne à lui garder une place au chaud?
Là, je crois, se trouve la clé du petit séisme médiatique…
Mabrouk ou Ferrari, cela ne changerait rien.