Par Amin Ben Khaled
Tunisie, que fais-tu ?
La Tunisie veut agir, mais souvent comme sous l’emprise de ses passions collectives plutôt que selon les exigences du réel. Les décisions se prennent dans l’urgence et la visibilité, guidées par des impératifs présidentiels immédiats plus que par une stratégie de long terme. Le populisme s’est installé dans les discours publics et dans l’agenda politique, transformant les frustrations en slogans et les espérances en gesticulations. Les promesses éclatantes se succèdent : croissance rapide, réformes radicales, justice sociale instantanée. Et pourtant, derrière ce vernis, la Tunisie peine à produire des structures stables capables d’accompagner ces ambitions. Ses institutions chancellent, souvent paralysées par des décisions verticales nocturnes, et la société, soumise à l’onde des passions, oscille entre enthousiasme populiste et les désillusions du réel.
Agir dans ces conditions exige un courage particulier, celui de résister à la tentation des solutions simplistes et des réponses immédiates. La Tunisie se meut dans un environnement où la rationalité doit lutter contre l’illusion. Les manifestations, ici et là, sont autant de signes d’énergie civique, mais la société se trouve souvent tiraillée entre ses contradictions internes face à un Etat-Léviathan qui dévore tout ou presque.
Tunisie, où vas-tu ?
La Tunisie avance dans un monde incertain, où les repères s’effacent et où les chemins sont multiples et contradictoires. Les défis externes se superposent aux tensions internes : instabilité économique mondiale, migrations régionales, changements climatiques, flux financiers imprévisibles, pressions diplomatiques et géopolitiques. Dans ce contexte, toute projection sur l’avenir devient fragile et sujette à révision. La Tunisie se déplace comme sur un fil, entre souveraineté désirée et dépendances imposées, entre aspirations populaires et contraintes du réel.
La vision stratégique se heurte à la complexité du monde contemporain. Les promesses de prospérité, d’intégration régionale et de stabilité sociale doivent composer avec des crises imprévisibles et des acteurs internationaux aux agendas divergents. La Tunisie n’a pas de GPS clair pour ces routes mouvantes : elle invente ses directions au fur et à mesure, oscillant entre prudence et coup de poker. L’incertitude du futur n’est pas seulement économique ou politique : elle est existentielle. Elle oblige la Tunisie à réinterroger ses choix, à considérer chaque décision comme un pari dans un monde où la continuité n’est jamais assurée.
Tunisie, de quoi te rappelles-tu ?
La mémoire tunisienne est un atout et une faiblesse à la fois. Elle se rappelle des révolutions et des mouvements populaires, des espoirs de liberté et de justice qui ont animé ses places et ses rues. Mais cette mémoire est souvent courte, fragmentaire, soumise à l’oubli rapide ou au filtre des passions immédiates. Les grandes leçons du passé – Carthage, les révoltes, les transitions politiques, la modernisation – se mêlent aux frustrations contemporaines et s’effacent parfois au rythme des crises successives.
Cette mémoire partielle pose un problème : la Tunisie répète certaines erreurs, oublie la patience nécessaire à la consolidation des institutions, et confond l’énergie populiste avec une capacité automatique à transformer l’élan en résultats durables. Les épopées historiques et les efforts de construction nationale sont trop vite relégués au rang de symboles décoratifs, tandis que l’urgence du présent absorbe toute attention. La Tunisie doit se souvenir que l’histoire n’est pas seulement une narration des gloires passées, mais un guide pour comprendre la complexité des choix actuels et anticiper les conséquences de ses actions. Sans mémoire critique, la société est condamnée à répéter les mêmes illusions, à céder aux promesses simplistes et à succomber au populisme.
Tunisie, qu’espères-tu ?
La Tunisie espère que la lucidité prévaudra sur l’éclat trompeur des slogans et des promesses politique unilatérales, nocturnes et verticales. Elle espère que sa population, ses institutions et ses élites parviendront à transformer l’indignation et la frustration en énergie constructive. Elle espère que la créativité et la résilience de ses citoyens continueront à produire des réponses innovantes dans un environnement marqué par l’incertitude et la complexité.
L’espoir tunisien repose sur la capacité à concilier liberté et responsabilité, enthousiasme populaire et rationalité politique. Il repose sur la capacité à résister aux illusions du court terme et à investir dans la consolidation des structures sociales, économiques et institutionnelles. Dans un monde où les choix sont multiples et où la complexité domine, la Tunisie espère trouver sa propre voie, celle qui n’est dictée ni par les passions immédiates ni par les influences extérieures.
Mais cet espoir n’est pas naïf : il sait que le chemin est semé d’obstacles et que les victoires sont toujours fragiles. Il repose sur la conviction que seule une société capable de se souvenir, de réfléchir et de choisir avec discernement peut résister aux excès du populisme et naviguer dans l’incertitude globale. La Tunisie espère que ses décisions, même imparfaites, seront éclairées par la mémoire, par la lucidité et par la volonté de se tenir debout, malgré les vents contraires. Elle espère que l’énergie de ses citoyens ne sera pas diluée dans le spectacle, mais canalisée pour construire un avenir durable bien ancré dans le 21ème siècle.
BIO EXPRESS
Amin Ben Khaled – Avocat au barreau de Tunis
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











2 commentaires
zaghouan2040
J’adhère pleinement au remarquable commentaire de @rationnel
J’ajouterais simplement que Hamouda Pacha fut le premier souverain Tunisien a intégrer de manière systématique la Tunisie profonde celle des Jlass Oueslatia Bejaouia Ayaria etc au corps militaire des officiers
Il fut de même,fait semble t’il méconnu,le premier a multiplier les medersas religieuses de rite malékite a l’intérieur du pays et a encourager la scolarisation des fils de notables des tribus makhzen
Il fut incontestablement le fondateur de l’Etat tunisien institutionnalisant véritablement la Nation
Le chaos et la débilité obscène qui caractérise actuellement le pays provient directement de la falsification de la mémoire et de l’identité historique tunisienne , en particulier concernant la contribution de nombreux Beys a l’édification d’un État Nation cohérent et viable
Rationnel
L’auteur pose quatre questions existentielles à la Tunisie: que fais-tu, où vas-tu, de quoi te rappelles-tu, qu’espères-tu, et conclut que seule une mémoire critique peut sauver le pays du populisme et de l’illusion. Fort bien. Mais la mémoire critique ne se décrète pas dans l’abstrait. Elle commence par un acte concret : rappeler les noms, les stratégies et les réussites de ceux qui ont prouvé que la Tunisie pouvait être un État souverain, prospère et respecté. Parmi eux, un nom devrait hanter chaque débat sur l’avenir du pays : Hammouda Pacha Bey (1782–1814).
Voici un souverain qui, pendant 32 ans, a transformé une petite régence méditerranéenne en puissance régionale capable de tenir tête à Alger, de restaurer des dynasties alliées à Tripoli, de signer des traités avec les États-Unis, de forcer Venise à indemniser des marchands tunisiens, et de naviguer les guerres napoléoniennes sans y perdre ni sa souveraineté ni sa neutralité. Si la Tunisie cherche un GPS pour ses « routes mouvantes », qu’elle regarde dans son propre rétroviseur.
Hammouda Pacha répond aux quatre questions
« Tunisie, que fais-tu ? »
L’auteur déplore des « décisions verticales nocturnes » et un populisme qui transforme les frustrations en slogans. Hammouda Pacha offre l’antithèse exacte. Son règne fut marqué par une rationalité stratégique méthodique :
Autonomie sans rupture : Il a affirmé l’indépendance de facto de la Tunisie vis-à-vis de l’Empire ottoman tout en maintenant une loyauté nominale au Sultan, une diplomatie de la nuance, pas du slogan. Quand il a refusé de baisser le pavillon tunisien dans le port d’Istanbul, c’était un acte calculé, pas une gesticulation populiste. Et quand ses troupes ont rétabli les Karamanli à Tripoli en 1795, il a eu l’intelligence d’envoyer son vizir Youssouf Saheb Ettabaâ à Constantinople pour calmer la Sublime Porte, la victoire militaire accompagnée de la diplomatie.
Économie productive, pas extractive : Hammouda cultivait lui-même la terre et obligeait sa cour à utiliser des textiles locaux. Ce n’est pas du folklore : c’est une politique de substitution aux importations et de valorisation des chaînes de valeur nationales, exactement ce que la Tunisie d’aujourd’hui peine à faire face à sa dépendance aux importations.
Institutions renforcées : Il a donné du pouvoir aux juges malékites (le rite majoritaire des Tunisiens) plutôt que de s’appuyer exclusivement sur les cadis hanafites ottomans, réduisant le fossé entre l’État et la population. Il a construit cinq casernes majeures à Tunis, modernisé les ports avec des ingénieurs européens, et renforcé les fortifications stratégiques du Kef et de La Goulette.
La leçon pour aujourd’hui : agir, oui, mais sur la base d’une vision cohérente qui allie souveraineté économique, consolidation institutionnelle, et pragmatisme diplomatique.
« Tunisie, où vas-tu ? »
L’auteur dit que « la Tunisie n’a pas de GPS clair pour ces routes mouvantes ». Or Hammouda Pacha a navigué l’une des périodes les plus chaotiques de l’histoire méditerranéenne, les guerres révolutionnaires et napoléoniennes, avec une boussole claire : la neutralité active.
Face au conflit entre la France et la Grande-Bretagne (alliée du Sultan ottoman), il a maintenu une stricte neutralité tout en forçant le respect des deux camps. Ses traités avec les puissances étrangères n’étaient pas des capitulations : quand il négociait avec l’Espagne ou Naples, il exigeait des canons et de la poudre plutôt que des cadeaux de luxe. Les premiers traités avec les États-Unis (1797 et 1799) témoignent d’une capacité à anticiper l’émergence de nouvelles puissances et à diversifier les alliances.
Sa guerre contre Alger (victoire décisive de juillet 1807 à Slata, près de Tajerouine) a mis fin à des décennies d’interférence algérienne et de tribut imposé. En même temps, sa restauration des Karamanli à Tripoli a transformé un voisin instable en allié protégé, de la stratégie régionale de premier ordre.
La leçon pour aujourd’hui : la Tunisie n’a pas besoin de choisir entre « souveraineté désirée et dépendances imposées ». Elle peut, comme Hammouda Pacha, construire une souveraineté pragmatique fondée sur la diversification des alliances, la capacité défensive, et le refus des alignements idéologiques aveugles.
« Tunisie, de quoi te rappelles-tu ? »
L’auteur a raison de déplorer une « mémoire courte, fragmentaire ». Mais il faut être plus précis sur ce que la Tunisie a oublié. Elle a oublié que pendant 32 ans, un souverain tunisien a construit un État qui fonctionnait, avec des réserves financières solides, une armée capable de projeter sa force au-delà de ses frontières, une diplomatie reconnue par les grandes puissances, et une économie fondée sur la production locale.
Elle a oublié que la mort de Hammouda Pacha en 1814, dans des circonstances suspectes, empoisonné selon de nombreuses sources, a ouvert la voie à l’affaiblissement progressif de l’État beylical, à l’endettement ruineux sous ses successeurs, et finalement à la colonisation française en 1881. La trajectoire de déclin qui mène de 1814 à 1881 est l’exact inverse de la trajectoire d’ascension qui mène de 1782 à 1814. C’est une leçon d’une clarté aveuglante : la souveraineté se construit méthodiquement et se perd rapidement quand la méthodologie disparaît.
L’ouvrage de référence d’Asma Moalla, The Regency of Tunis and the Ottoman Porte, 1777–1814, documente avec rigueur académique comment Hammouda Pacha a structuré son armée, son administration centrale et provinciale, et ses revenus, les fondements mêmes d’un État viable. Ce livre devrait être une lecture obligatoire pour quiconque prétend penser l’avenir de la Tunisie.
L’article détaillé de Leaders (Hammouda Pacha Bey ou l’apogée de la dynastie husseinite) montre également comment ce souverain a su concilier l’affirmation d’une identité tunisienne avec le réalisme politique, en reconnaissant personnellement les notables des villes et des tribus pour ancrer son pouvoir dans la société réelle, pas dans les slogans.
« Tunisie, qu’espères-tu ? »
L’auteur espère que « la lucidité prévaudra sur l’éclat trompeur des slogans ». Mais la lucidité sans modèle est un vœu pieux. Hammouda Pacha offre ce modèle, non pas à copier aveuglément, mais à étudier comme preuve de concept.
Si la Tunisie de 2025 appliquait les principes de Hammouda Pacha, à quoi ressemblerait-elle ?
Souveraineté économique : Politique industrielle agressive favorisant la production locale, réduction de la dépendance aux importations, valorisation de l’agriculture et de l’artisanat tunisiens. Hammouda cultivait la terre et imposait les textiles locaux à sa cour, aujourd’hui, cela se traduit par des politiques de substitution aux importations et de soutien aux PME nationales.
Diplomatie multilatérale : Diversification des partenariats au-delà des axes traditionnels (France, UE), engagement actif avec les puissances émergentes, négociation de traités qui apportent du matériel stratégique et des transferts de technologie plutôt que de l’aide conditionnée. Hammouda exigeait des canons, pas des cadeaux.
Capacité défensive crédible : Investissement dans une défense nationale moderne et dans la sécurité des frontières, condition sine qua non de la souveraineté réelle.
Justice et cohésion sociale : Rapprochement entre l’État et la population par des institutions judiciaires et administratives légitimes, plutôt que par le populisme ou la coercition.
Stabilité fiscale : Gestion rigoureuse des finances publiques, constitution de réserves, et refus de l’endettement ruineux qui a détruit ses successeurs.
Références :
Asma Moalla, The Regency of Tunis and the Ottoman Porte, 1777–1814: Army and Government of a North-African Eyâlet at the End of the Eighteenth Century