Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

La Tunisie, version 1984

Par Nizar Bahloul

Il y a des livres que l’on relit pour le plaisir.

Et puis il y a ceux que l’on relit régulièrement, presque par réflexe, pour comprendre ce qui nous arrive.

1984 de George Orwell appartient à la seconde catégorie. C’était ma lecture du week-end, au milieu du vacarme médiatique aguicheur autour du scandale Epstein.

Constat (ou rappel) : ce que la Tunisie traverse aujourd’hui n’a rien d’inédit. Kaïs Saïed n’a rien inventé. Il déroule, avec application, des mécanismes que la littérature politique a disséqués dès 1949.

Orwell n’avait pas prévu la Tunisie, ni Kaïs Saïed. Il avait prévu les régimes.

L’appauvrissement de la langue

Le premier outil d’un pouvoir autoritaire n’est ni la prison ni le tribunal. C’est la langue.

Orwell l’appelait la novlangue : réduire le vocabulaire pour réduire la pensée. Supprimer les nuances pour supprimer la critique. Remplacer la complexité par des slogans.

Moins il y a de mots, moins il y a d’idées.

Moins il y a d’idées, moins il y a de dissidence.

Regardons nos réseaux sociaux. La langue s’est effondrée. Un dialecte compressé, latinisé, hybridé. Arabe, français, anglais mélangés. Des chiffres pour remplacer des lettres. Une syntaxe amputée. Un vocabulaire réduit à quelques expressions brutales.

Ce qui relevait d’un code générationnel devient un outil politique. Les partisans du régime l’utilisent, le normalisent, l’érigent en standard de communication.

La pensée se simplifie. Les slogans remplacent l’argumentation. Les insultes remplacent le raisonnement. La nuance disparaît.

Orwell expliquait que lorsque la langue se rétrécit, la pensée suit.

Nous y sommes.

Le crime de pensée

Dans 1984, le crime suprême n’est pas l’action. C’est la pensée dissidente. Le simple fait d’imaginer une alternative constitue une menace.

En Tunisie, on ne parle plus de coups d’État. On parle de posts Facebook.

En Tunisie, on n’arrête plus des conspirateurs armés. On arrête des gens pour des posts Facebook. Pour des interviews. Pour des prises de position.

Depuis trois ans, les arrestations se succèdent. D’abord les accusations de complot contre l’État, visant des dizaines de politiciens, de figures publiques, de lobbyistes. Leur crime ? Avoir cherché une alternative. Avoir discuté. Avoir imaginé autre chose.

Ces dix derniers jours, quatre arrestations supplémentaires : le député Ahmed Saïdani, l’ancien député Abdellatif Aloui, la politicienne Olfa Hamdi et le juge Hichem Khaled.

Le motif officiel varie. Le fond demeure : des paroles, des publications, des positions.

Le décret 54 flotte au-dessus de chaque clavier.

Les procès s’accumulent.

Les convocations deviennent ordinaires.

Le message est simple : penser autrement devient risqué.

George Orwell appelait cela la Police de la Pensée.

Kaïs Saïed a choisi de l’appeler justice.

La vérité flexible

Dans 1984, le pouvoir contrôle le passé pour contrôler le présent. Les faits changent selon la nécessité politique.

En Tunisie, la narration officielle évolue au rythme des besoins.

Les opposants deviennent comploteurs.

Les critiques deviennent traîtres.

Les débats deviennent menaces pour la sécurité nationale.

Le réel n’est plus un terrain neutre. Il devient un champ d’interprétation réservé au pouvoir.

Orwell n’avait pas imaginé Facebook.

Mais il avait parfaitement décrit la logique.

La justice asymétrique

Dans 1984, la loi ne protège pas. Elle désigne.

Dans la Tunisie de Kaïs Saïed, la justice agit au quart de tour lorsqu’il s’agit d’opposants.

Elle devient étonnamment lente lorsqu’il s’agit de partisans du pouvoir, même lorsque des plaintes existent et se multiplient.

La loi ne disparaît pas. Elle change de cible.

Le plus troublant n’est pas la sévérité du régime.

C’est son absence d’originalité.

Tout est déjà écrit.

L’appauvrissement de la langue.

La criminalisation de la pensée.

La sélection judiciaire.

La peur diffuse.

Kaïs Saïed n’est pas un innovateur politique. Il est un exécutant d’une mécanique ancienne.

La vraie tragédie n’est pas que nous vivions un moment exceptionnel.

La vraie tragédie est que nous vivions un scénario banal. Une dictature banale. Tout est banal dans ce régime, y compris sa répression.

Orwell avait prévenu : les régimes autoritaires ne se distinguent pas par leur créativité. Ils se distinguent par leur répétition.

Nous ne sommes pas dans une dystopie futuriste.

Nous sommes dans une rediffusion.

Et quand un roman britannique écrit en 1949 commence à ressembler à une chronique tunisienne rédigée en 2026, ce n’est pas la littérature qui exagère, ce n’est pas Orwell qui était visionnaire. C’est notre régime qui est prévisible.

Subscribe to Our Newsletter

Keep in touch with our news & offers

Contenus Sponsorisés

2 commentaires

  1. zaghouan2040

    Répondre
    16 février 2026 | 17h58

    Le régime actuel ressemble certes de manière étrange a la dystopie imaginée par Orwell,celui s’étant d’ailleurs directement inspiré du roman ‘Nous autres » d’Evgueni Zamiatine
    Mais a la différence de 1984 et de Nous Autres, la Tunisie de 2026 ne bénéficie pas d’une idéologie cohérente censée légitimer et guider la gouvernance pratiquée par le régime
    Le régime de Kaes Saed ne repose sur rien de structuré en termes d’idéologie
    C’est juste un assemblage confus parfois contradictoire d’imprecations et de logorrhée debilo-kistch qui participe davantage d’une pathologie individuelle que d’un véritable projet politique

    Et c’est une différence fondamentale : le détournement systématique des recommandations présidentielles par l’administration démontre sans équivoque que le pouvoir n’est ni crédible ni véritablement craint: Il est manipulé par une sorte de retro ingénierie programmatique qui détourne et vide de leur sens de très nombreuses Initiatives du régime censées matérialiser l’esprit (sic) du 25 juillet
    Ce détournement profite directement a des lobbies régionalistes qui tournent littéralement en bourrique la supposée gouvernance du regime

  2. Hannibal

    Répondre
    16 février 2026 | 17h15

    Je doute fort qu’au moins un membre du régime ait lu 1984.
    Le régime est prévisible parce qu’il est basique et paranoïaque.
    Au bout du compte, les moutons sains vont sauter au dessus de la barrière même si elle est électrifiée.
    Il ne restera plus que le cheptel faible prêt à se faire dévorer par le loup de l’ouest qui en plus d’être basique et paranoïaque, il est mafieux.

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *