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Penser les probabilités : de Carthage antique aux frontières de la modernité

Par Ghazi Ben Ahmed

Par Ghazi Ben Ahmed

Nous vivons à l’ère des certitudes bruyantes. Le débat public se structure de plus en plus autour d’oppositions tranchées – vrai ou faux, camp contre camp, conviction contre déni – comme si penser consistait à choisir un côté plutôt qu’à interroger le réel. Pourtant, une autre voie existe, plus exigeante, plus humble aussi : penser en probabilités.

Penser les probabilités, de Carthage antique aux frontières de la modernité, c’est accepter que toute connaissance sérieuse soit provisoire. C’est reconnaître que nos croyances ne sont pas des forteresses, mais des hypothèses ; non des identités, mais des estimations. Ce n’est pas renoncer à la vérité : c’est apprendre à s’en approcher par ajustements successifs.

Si Elon Musk a récemment remis le théorème de Bayes sur le devant de la scène numérique, l’enjeu dépasse largement la technologie. Il touche à quelque chose de fondamentalement humain : notre rapport à l’incertitude, notre capacité à réviser nos jugements, et cette discipline intérieure qui consiste à préférer la correction progressive à la certitude confortable.

Croire, au fond, n’est jamais un état.

C’est un mouvement.

Une intuition antique, une formalisation moderne

Bien avant que Thomas Bayes ne formalise son célèbre théorème au XVIIIᵉ siècle, un philosophe originaire de Carthage avait déjà posé les bases de cette pensée.

Clitomaque de Carthage, devenu chef de l’Académie d’Athènes, enseignait que la certitude absolue est un mirage. Pour lui, le sage ne cherche pas le “vrai” immuable, mais le pithanon : le plausible, le plus raisonnable compte tenu des informations disponibles.

Autrement dit : être rationnel, ce n’est pas attendre une preuve parfaite (qui n’arrive jamais), mais apprendre à pondérer.

Le théorème de Bayes n’est rien d’autre que la traduction mathématique de cette sagesse ancienne : un outil pour naviguer dans le brouillard de l’incertitude.

Qu’est-ce que le théorème de Bayes ?

Au fond, le théorème de Bayes est une formule dédiée à la révision des croyances. Il pose une question simple et puissante :

Face à une information nouvelle, dans quelle mesure ma conviction doit-elle évoluer ?

Ce processus repose sur trois piliers :

• Les priors (probabilités a priori)

Votre point de départ. Ce que vous croyez déjà, façonné par votre culture, votre expérience ou des données anciennes.

Exemple : « Je pense que le tabac est relativement inoffensif. »

• L’évidence nouvelle

Une information fraîche qui vient confirmer ou contredire ce prior.

Exemple : une grande étude médicale établissant un lien clair entre tabac et cancer.

• L’actualisation

Le moment décisif : vous confrontez cette preuve à votre croyance initiale pour produire une probabilité révisée, plus proche du réel.

Vous ne repartez pas de zéro.

Vous ajustez.

C’est exactement ainsi que raisonnent aujourd’hui les médecins, les ingénieurs, les data scientists ; et, de plus en plus, les systèmes d’intelligence artificielle.

Dépasser le manichéisme

Pourquoi cette approche est-elle révolutionnaire ?

Parce qu’elle nous oblige à cesser de traiter nos convictions comme des identités figées, pour les considérer comme des hypothèses évolutives.

  • La rationalité ne consiste pas à avoir raison, mais à avoir moins tort au fil du temps.
  • Une preuve isolée ne suffit pas toujours à renverser une croyance profondément ancrée (votre prior). Mais à mesure que s’accumulent des données de qualité, la balance finit inéluctablement par pencher.
  • Sans données, nous sommes prisonniers de nos biais. Avec Bayes, nous disposons d’une boussole.

Être rationnel n’est pas une affaire de noir ou blanc.

C’est choisir, à chaque étape, la position la plus raisonnable à la lumière des meilleures preuves disponibles.

Une discipline mentale pour le XXIᵉ siècle

Cette manière de penser transforme nos certitudes en curseurs mobiles.

Elle nous apprend à changer d’avis sans y voir une faiblesse. À accueillir l’information nouvelle sans la filtrer par l’ego. À comprendre que toute décision – politique, économique, médicale – n’est jamais qu’un pari éclairé sur le réel.

Dans un monde saturé de désinformation, d’opinions instantanées et de réactions émotionnelles, le raisonnement bayésien agit comme un antidote discret mais puissant.

Cette discipline mentale est d’ailleurs au cœur même de l’ingénierie moderne. Comme l’explique Elon Musk, il s’agit d’adopter une pensée par la physique : peser en permanence les probabilités qu’une hypothèse soit vraie, rester ouvert à l’existence d’une troisième explication, et accepter de réviser son jugement à la lumière de faits nouveaux.

Cette approche transforme nos convictions – trop souvent vécues comme des marqueurs identitaires rigides – en hypothèses évolutives. Progresser devient alors un exercice de lucidité continue : ajuster, corriger, affiner.

Conclusion : la modestie comme moteur

Le théorème de Bayes est, au fond, une école d’humilité. Il nous rappelle que notre “vérité” du moment n’est jamais qu’un jalon provisoire, en attente de preuves plus solides pour être affinée. En réconciliant l’intuition sceptique de Clitomaque avec la rigueur mathématique de Bayes, nous héritons d’un art de penser adapté à l’incertitude du XXIᵉ siècle.

C’est aussi l’occasion de rendre hommage à un penseur longtemps relégué aux marges de l’histoire : Clitomaque de Carthage, dont nous redécouvrons aujourd’hui la profondeur. Bien avant la statistique moderne, il avait compris que croire, c’est toujours peser ; que la sagesse ne consiste pas à posséder la vérité, mais à ajuster son jugement à mesure que le réel se dévoile.

Nous ne renonçons pas à la vérité.

Nous apprenons simplement à nous en approcher – pas à pas – sans devenir prisonniers de nos propres dogmes.


BIO EXPRESS

Ghazi Ben Ahmed – Fondateur du Mediterranean Development Initiative

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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