L’agression sexuelle d’un enfant de trois ans dans un jardin d’enfants a provoqué une onde de choc dans le pays. On ne parle désormais plus que de cela. Non que le sujet soit nouveau, ni même isolé, mais parce qu’il a touché ce que les gens ont de plus précieux et de plus vulnérable : les enfants.
Dans ce grand chantier permanent qu’est la Tunisie, à la fois en construction et en démolition, les enfants sont l’angle mort. La pierre oubliée. La zone d’ombre. Ils subissent, sans l’avoir choisi, les travers de toute une société qui les invoque dans les discours et les néglige dans les faits.
Une violence qui se répète
Les agressions sexuelles contre mineurs ne sont pas un phénomène marginal dont on ne devrait parler que lorsqu’un petit en paie tristement le prix. Comme d’un sordide fait divers. Triste. Glaçant. Gerbant de par les motivations des bourreaux. Insoutenable de par les séquelles qu’il laisse sur les victimes.
Depuis cette histoire, les langues se délient. Comme une onde de choc version EnaZeda, où chacun raconte les sévices subis enfant, dans l’omerta et la honte. Comme cet éveil soudain des parents qui découvrent qu’il faut parler, expliquer, instaurer une relation de confiance, oser l’éducation sexuelle. Nécessaire. Indiscutable. Mais pourquoi faut-il toujours un drame pour ouvrir les yeux ?
Autour de nous, chacun peut raconter, sans remonter bien loin, l’attouchement subi par un oncle, un cousin, un voisin, un grand-père. Cette main un peu trop baladeuse. Ces baisers un peu trop insistants. Et la honte de ne rien répéter. De ne pas être cru si jamais on trouve le courage de parler.
Les enfants, reflets de notre société
Les enfants sont, dans notre époque, ces reflets de nous que l’on refuse de voir. Trop souvent embourbés dans les affres d’une vie qui nous absorbe, nous les reléguons à l’arrière-plan. Quelle place pour ces petits citoyens dans des journées faites d’embouteillages, de travail oppressant, de factures, de lutte pour une vie digne, de longues files d’attente, de course contre la montre ?
Les enfants sont éclipsés par les affres de la vie adulte. Routine. Stress. Frustrations. Ils sont les victimes silencieuses d’un pays en dérive, d’une crise économique, d’une politique hasardeuse, d’une ignorance aveuglante, d’un monde en chamboulement. Euthanasiés par des écrans en abondance. Abrutis par un système éducatif qui ne leur laisse aucun répit. Victimes collatérales de nos frustrations de toutes sortes.
Quelle place reste-t-il pour l’empathie, la confiance, la sensibilisation, pour l’instauration d’une véritable relation entre parents et enfants, entre éducateurs et élèves, dans un monde où chaque journée est une épreuve de survie ?
Un système qui broie
Les agressions sexuelles, aussi abjectes soient-elles, ne sont qu’une pierre dans un édifice qui écrase les enfants.
Écoutez les témoignages qui ont pullulé sur la toile et dans les conversations depuis l’éclatement de cette affaire. Un enfant de treize ans, violenté et abandonné par ses parents, qui tente de mettre fin à ses jours et meurt dans l’indifférence. Une jeune fille de quinze ans qui se suicide, harcelée dans son lycée. Un lycéen poignardé dans l’enceinte même de son établissement, victime d’une violence dont il n’était même pas la cible. Une jeune fille tuée par ces mêmes parents, qui avaient voulu la soigner mais sans jamais faire confiance à la médecine. Un jeune garçon de quinze ans qui s’immole à cause des moqueries de ses camarades.
L’histoire du petit de trois ans n’est qu’une ligne dans un livre sans fin. Un livre fait de récits glaçants d’enfants que l’on aurait pu sauver.
Des enfants à qui l’on promet des établissements éducatifs où ils sont protégés. Où on ne les viole pas.
Des enfants à qui l’on promet une école qui les construit, et où on ne les broie pas, où on ne les pousse pas au suicide.
Des enfants à qui l’on promet un pays sûr, des infrastructures solides qui ne s’effondrent pas sur eux et les tuent.
Des enfants à qui l’on promet des lois pour les protéger, les écouter, leur faire une place. Et non les laisser au fond des tiroirs ou les concevoir dans l’urgence pour calmer l’indignation.
Les noms de Maha, 11 ans, noyée en revenant de l’école, emportée par un oued à Jendouba. Ceux d’Abdelkader Dh’hibi, Youssef Ghanmi et Hammouda Messâadi, 18 et 19 ans, fauchés par l’effondrement d’un mur de lycée à Mezzouna. Le nom de Youssef, 11 ans, tué par la chute d’un autre mur à Teboursouk alors qu’il se rendait à ses cours particuliers.
Et toutes les autres victimes sans nom. Celles qui souffrent chaque jour en silence. D’une école qui les écrase. D’une famille qui les violente. De camarades qui les harcèlent. D’un système qui les réduit au silence. Et parfois, au suicide.
Nous sommes le décor
Sur le papier, les structures de contrôle existent. Les lois sont annoncées. Les budgets sont votés. La protection de l’enfance est même une obligation constitutionnelle.
Dans les faits, les textes prennent la poussière dans les tiroirs. Il faut quinze jours pour fermer un établissement soupçonné de viol sur enfant. Il faut des années pour punir des policiers responsables de la mort d’un jeune homme. Les enquêtes pour maltraitance et violences n’aboutissent que rarement. Le système éducatif continue d’aspirer les enfants et leurs aspirations. Beaucoup n’envisagent qu’une seule issue réaliste : partir. Et ne jamais revenir.
Un pays qui ne protège pas ses enfants n’est pas un pays en crise. C’est un pays qui a hiérarchisé ses urgences. Et qui a décidé que ses enfants pouvaient attendre.
Et pendant que l’on débat, que l’on s’indigne, que l’on commente, les enfants, eux, continuent de grandir dans nos angles morts.
Nous ne sommes pas seulement spectateurs.
Nous sommes le décor.











Commentaire
zaghouan2040
Un pays et/ou une société qui aliene sa jeunesse est un pays sans avenir.
C’est vraisemblablement le cas de la Tunisie
Nos jeunes sont semblables a des bêtes en cages : aucune perspective si ce n’est l’humiliation permanente des barreaux. Et l’ennui,la peur.
C’est une jeunesse zombie. Pour toute personne ayant enseigné a des jeunes de 16 a 24 ans, le terme zombie est quasiment palpable.
On a enfanté une jeunesse nihiliste parfois amorale et presque toujours rêvant de partir loin de ce camp pénitentiaire géant.
Nous aurons sous peu déficit démographique déficit de compétences et déficit d’avenir