À l’occasion de la publication de son rapport annuel, l’Observatoire des droits de l’enfant, relevant du ministère de la Femme, a présenté une analyse approfondie de la situation de l’enfance en Tunisie, fondée sur un dispositif d’indicateurs suivis de manière régulière. Selon son directeur général, Samir Ben Meriem, cette démarche vise à appréhender, dans une perspective longitudinale, l’évolution des droits de l’enfant et des conditions effectives de leur mise en œuvre.
Invité de l’émission Expresso sur Express FM, jeudi 19 février 2026, il a affirmé que chaque année, une thématique particulière est mise en exergue, à la lumière des données issues des enquêtes nationales et des bases statistiques actualisées.
Une photographie annuelle des droits de l’enfant
Les résultats les plus récents témoignent d’une progression notable de l’équipement numérique des ménages tunisiens. Le taux de pénétration du téléphone mobile dépasse 95%, tandis que l’accès aux technologies connectées s’est considérablement démocratisé. Chez les enfants et adolescents âgés de 10 à 17 ans, l’accès à Internet est désormais largement répandu.
Samir Ben Meriem a précisé que 75,9% des enfants de cette tranche d’âge utilisent Internet en moyenne trois heures par jour durant la semaine. Cette durée atteint six heures quotidiennes pendant les week-ends et les vacances scolaires.
Hyperconnexion : des usages devenus “alarmants”
Le responsable a qualifié ces indicateurs d’« alarmants », soulignant que si l’accès au numérique constitue un vecteur d’opportunités éducatives et informationnelles, l’usage excessif peut engendrer des conséquences préoccupantes. L’addiction à Internet, a-t-il averti, est susceptible d’altérer la santé psychologique et visuelle des enfants, d’affecter leur capacité de concentration et de communication, de compromettre leurs performances scolaires et d’influer sur leurs comportements, parfois jusqu’à favoriser le décrochage scolaire précoce.
Le rapport met également en évidence que les comportements dans l’espace cybernétique sont devenus un phénomène sociétal à part entière, représentant un défi stratégique pour les politiques publiques. Cette mutation traduit une transformation profonde du rapport de l’enfant à l’environnement numérique, lequel tend à s’imposer comme un espace de socialisation et de construction identitaire. Dans ce contexte, 73% des enfants déclarent pratiquer régulièrement les jeux vidéo, ce qui accentue la question de l’encadrement et de la régulation des usages.
Cette hyperconnexion contraste fortement avec l’enfance d’antan, où le quotidien des jeunes était rythmé par les interactions physiques, le jeu de plein air, la lecture et les activités collectives en présentiel. L’exposition prolongée aux écrans tend à réduire ces interactions directes, limitant les occasions de socialisation traditionnelle et de développement émotionnel. Là où autrefois le temps libre était synonyme de créativité physique et cognitive, il est désormais souvent absorbé par des contenus numériques passifs ou interactifs mais sédentaires, avec des effets cumulatifs sur la santé et le développement psychologique.
Santé fragilisée et violence : les autres signaux rouges
Les indicateurs sanitaires confirment ces inquiétudes : 17% des enfants présentent un surpoids ou une obésité, tandis que les caries dentaires demeurent fréquentes, affectant la santé générale et la concentration. Les conduites à risque se multiplient également : près de 30% des adolescents déclarent avoir expérimenté le tabagisme.
Ces chiffres soulignent l’urgence d’un équilibre entre les bénéfices du numérique et ses risques potentiels : un enfant connecté de manière excessive peut voir son développement cognitif, émotionnel et social compromis, alors que la même génération, guidée et accompagnée, peut tirer parti des innovations technologiques pour enrichir son apprentissage et sa créativité.
Cette exposition, combinée à un usage prolongé des écrans, peut accentuer l’impulsivité, l’agressivité et l’anxiété chez les adolescents, fragilisant leur développement émotionnel et social.
La violence constitue d’ailleurs une problématique majeure. Selon Samir Ben Meriem, environ 80% des enfants et adolescents affirment avoir été témoins ou victimes d’actes violents, dont près de 60% au sein du cadre familial. L’exposition répétée à des contenus violents, y compris par les écrans, peut renforcer ces vulnérabilités comportementales, en particulier à un âge marqué par l’expérimentation et la construction de soi.
Cette réalité trouve un écho direct dans les établissements scolaires tunisiens. Ces dernières années, les écoles secondaires connaissent une augmentation des incidents de violence entre élèves, qu’il s’agisse de conflits physiques, de harcèlement ou d’intimidation. Les enseignants signalent également des cas où la violence verbale et psychologique affecte le climat scolaire, réduisant la qualité de l’apprentissage et accroissant le stress des élèves. Cette dynamique reflète, selon les experts, une combinaison de facteurs : pression sociale, accès massif aux contenus numériques, modèles de comportements violents et le déficit d’encadrement parental.
N.J












