À la veille du premier anniversaire de sa libération, le journaliste tunisien Mohamed Boughalleb a publié, jeudi 19 février 2026, un long texte sur les réseaux sociaux, revenant sur les onze mois qu’il a passés en prison. Un témoignage personnel, mêlant douleur, ironie, colère contenue et reconnaissance envers ceux qui l’ont soutenu.
D’emblée, il écarte la question des motifs de son incarcération. « Aujourd’hui, cela n’a plus aucun sens de parler des raisons pour lesquelles je suis entré en prison », écrit-il, racontant avec une pointe d’ironie qu’il répond désormais « je vendais du cannabis » lorsqu’on l’interroge sur son arrestation — une manière de dénoncer l’absurdité, selon lui, des accusations dont il a fait l’objet.
Condamné à huit mois de prison en 2024 pour avoir critiqué un ministre dans une émission radio, Mohamed Boughalleb avait été incarcéré le 22 mars 2024, puis maintenu en détention dans une seconde affaire pour laquelle il avait écopé de deux ans de prison ferme, le 10 juillet 2025 en vertu du décret-loi 54 pour une publication attribuée à son nom sur Facebook, prétendument diffamatoire à l’égard d’une enseignante universitaire.
Le Ramadan derrière les barreaux
Son récit s’attarde longuement sur le quotidien carcéral, notamment durant le mois de Ramadan. Il évoque la dépendance aux colis alimentaires apportés par la famille — la « qoffa » —, véritable bouée de sauvetage pour les détenus. Cinq jours par semaine pour ceux qui ont des proches présents ; un seul panier pour toute une semaine pour les autres.
Il décrit les sacrifices consentis par les siens, les longues distances parcourues, l’attente, et surtout sa mère âgée de 87 ans, préparant les repas malgré la fatigue et les douleurs. « La prison m’a permis de trier jusqu’aux plus proches », écrit-il, affirmant avoir découvert qui lui est resté fidèle et qui s’est éloigné.
Il rend hommage à des codétenus anonymes qui partageaient leur maigre repas, à un ancien détenu gracié à la fin de l’année, qui lui apportait discrètement un plat de pâtes ou un fruit, ou encore à Sami, condamné à six ans de prison pour une affaire liée au cannabis, qui demandait à sa mère de ne plus lui apporter certains plats parce que “Si Mohamed ne les aime pas”.
Une prison qui a rassemblé “toute la Tunisie”
Au-delà de son expérience personnelle, Mohamed Boughalleb élargit son propos à d’autres figures incarcérées ou poursuivies ces dernières années.
Il évoque notamment le journaliste Mourad Zeghidi, le présentateur Borhen Bsaies, ainsi que l’ancien candidat à la présidentielle Lotfi Mraihi. Il cite également Jaouhar Ben Mbarek, figure du Front de salut national, avec qui il partageait le même complexe carcéral et qui, écrit-il, l’appelait de loin pour prendre de ses nouvelles. Il mentionne aussi l’avocat et opposant Ayachi Hammami (incarcéré depuis), venu lui rendre visite en prison malgré le fait qu’ils ne se connaissaient pas personnellement.
Son texte égrène ensuite une série de noms devenus emblématiques du climat politique actuel : Abir Moussi, Issam Chebbi, Ghazi Chaouachi, Néjib Chebbi, Abdelhamid Jelassi, ainsi que des hommes d’affaires comme Marouen Mabrouk et Ridha Charfeddine.
À travers cette énumération, Boughalleb esquisse l’image d’une prison devenue, selon ses mots, le miroir d’une Tunisie fragmentée — où se côtoient journalistes, opposants politiques, militants et hommes d’affaires. « La prison a réuni toute la Tunisie », résume-t-il.
Entre humanité et impuissance
Le journaliste n’oublie pas non plus certains agents pénitentiaires et membres du personnel médical. Il raconte ces gardiens lui disant, les larmes aux yeux, qu’ils ne pouvaient rien faire pour lui. Il évoque des médecins attentifs, un infirmier lui préparant un café sans qu’il le demande, ou encore un agent qui lui aurait retiré les menottes le temps d’un repas à l’hôpital.
Il remercie également les avocats qui se sont portés volontaires pour assurer sa défense, citant notamment Mohamed Abbou qui lui a acheté des lunettes lorsqu’il ne parvenait plus à lire.
“De la petite prison à la grande”
Si le texte est traversé par la gratitude, il laisse aussi transparaître une amertume profonde. Mohamed Boughalleb affirme ne pas être prêt à raconter tout ce qu’il a vécu, évoquant « la maladie, l’injustice et l’épreuve ». Il parle d’un passage « de la petite prison à une plus grande », en référence aux pressions et à l’isolement qu’il dit subir depuis sa sortie.
Il critique également certains anciens confrères ou figures médiatiques qui, selon lui, ont changé de posture, troquant les plateaux politiques pour d’autres registres, dans un paysage médiatique qu’il décrit implicitement comme transformé.
Son message se conclut par des vœux de Ramadan adressés à ceux qui l’ont soutenu, « ceux qui savent combien je les aime », affirmant que c’est grâce à leur affection qu’il a pu tenir.
Un an après sa libération, Mohamed Boughalleb ne livre pas un plaidoyer juridique, mais un récit humain — celui d’un homme marqué par l’épreuve carcérale, oscillant entre reconnaissance, lucidité et règlement de comptes différé.
S.H












