À Gabès, il y a des gaz qui flottent dans l’air et des verdicts qui tombent du ciel.
Depuis des années, des habitants dénoncent les émanations toxiques du complexe du Groupe chimique tunisien (GCT). Odeurs d’ammoniac, incidents d’intoxication, élèves pris de détresse respiratoire, maladies graves, grève générale régionale en octobre 2025… la contestation environnementale n’est pas un caprice militant. C’est une question d’oxygène. Littéralement.
Et pourtant, dans cette histoire, les seuls à se retrouver avec un an de prison sur le dos sont ceux qui réclament… de respirer.
Respirer, une entrave à la liberté de polluer
Khayreddine Debaya, militant de la section Gabès de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme et membre du collectif Stop Pollution, a découvert presque par hasard qu’il avait été condamné par contumace avec onze autres activistes à un an de prison pour « entrave à la liberté de travail ». Leur crime, un sit-in organisé en 2020 devant la direction régionale du GCT. À l’époque, les manifestants avaient été interpellés puis relâchés quelques heures plus tard. On leur avait indiqué que l’affaire était classée.
Classée. Puis miraculeusement ressuscitée.
L’affaire aurait été relancée en 2022. Le jugement par contumace serait tombé le 8 mars 2023, visant douze personnes. Aucune convocation. Aucune notification officielle. Rien. Le militant n’en a eu connaissance qu’en consultant le tribunal, alerté par un ami. Et comme si le calendrier avait le sens de l’humour, des avis de recherche ont été émis fin 2025, au moment précis où la contestation contre les unités polluantes reprenait de plus belle.
Coïncidence. Bien sûr.
Pendant ce temps, une procédure en référé visant la suspension d’unités industrielles jugées dangereuses pour la santé publique – engagée par le barreau régional avec l’appui du collectif Stop Pollution – traine. Les audiences sont reportées coup sur coup. Les mesures conservatoires urgentes attendront.
Ainsi va la justice environnementale version Gabès. Quand il s’agit de juger des militants pour « entrave à la liberté de travail », la machine fonctionne. Quand il s’agit d’examiner l’entrave à la respiration d’une région entière, le dossier prend son temps.
Le paradoxe est presque hilarant.
Le GCT, entreprise publique, fait partie intégrante de cet État qui se proclame social et souverain, présidé par un chef de l’État qui invoque à tout bout de champ la « volonté du peuple ». Or, le peuple de Gabès a manifesté. Il a fait grève. Il a demandé le démantèlement d’unités polluantes. Il a exigé un environnement sain, droit pourtant consacré par la Constitution unilatérale.
Résultat ? Des condamnations par contumace. La « volonté du peuple » n’est visiblement qu’un slogan.
Le plus ironique – ou le plus tragique – tient à l’accusation elle-même. « Entrave à la liberté de travail ». Comme si quelques dizaines de manifestants pouvaient paralyser un mastodonte industriel qui, malgré les mobilisations massives, n’a jamais cessé de fonctionner. Gabès entière est descendue dans la rue, et le complexe n’a pas été démantelé. Mais on voudrait faire croire qu’un sit-in de 2020 aurait gravement compromis son activité.
En revanche, que des unités industrielles compromettent la santé d’une population sur plusieurs décennies, cela semble relever du détail.
Quand le droit devient un outil de dissuasion
Ce qui se joue ici dépasse largement le cas d’un militant ou d’un collectif. Après les opposants politiques, les activistes humanitaires, les avocats, les magistrats, les journalistes… voilà que la contestation environnementale se retrouve dans le viseur. Personne n’est épargné. Toute voix critique, qu’elle parle de libertés publiques, de migrations, de corruption ou d’écologie, semble promise au même sort : la judiciarisation.
Le message est limpide. Protester, c’est risquer la prison. Polluer, c’est gérer un fleuron industriel stratégique.
On aurait tort de voir dans cette séquence un simple concours de circonstances. La réouverture d’un dossier ancien, les jugements rendus sans que les intéressés en soient informés, l’activation d’avis de recherche en pleine reprise des mobilisations, tout cela dessine un contexte. Un climat. Celui d’une époque où le droit devient un instrument de dissuasion.
Il ne s’agit pas de nier le droit d’une entreprise à se défendre en justice. Il s’agit de constater une asymétrie flagrante. D’un côté, une procédure urgente visant à protéger la santé publique qui s’enlise dans les reports. De l’autre, des militants condamnés sans même avoir été informés, pour avoir exercé un droit constitutionnel, celui de manifester pacifiquement.
Et l’on voudrait encore parler de cohérence.
État social, air toxique et slogans recyclés
Un État qui se dit social devrait placer la santé publique au-dessus de toute autre considération. Un État qui se réclame du peuple devrait écouter une région qui réclame simplement de l’air sain. Un État qui invoque la souveraineté devrait se montrer souverain face aux logiques industrielles qui transforment des villes en zones sacrificielles.
Au lieu de cela, on condamne ceux qui parlent d’« écocide silencieux » et l’on reporte indéfiniment l’examen des sources de ce silence toxique.
On avait créé une commission présidentielle, avec annonces solennelles et expertises affichées. Des mois plus tard, elle n’a produit ni démantèlement ni air plus sain. Seuls les avis de recherche, eux, semblent circuler avec efficacité.
À force de juger les lanceurs d’alerte et de différer les débats sur la pollution, le pouvoir envoie un signal clair : le problème n’est pas l’ammoniac dans l’air, mais la contestation dans la rue.
Il y a quelque chose d’absurde à voir un militant écologiste qualifié d’entraveur quand il réclame le respect d’un droit fondamental. Quelque chose d’indécent à traiter la défense de l’oxygène comme une infraction.
Mais peut-être est-ce là la nouvelle définition de l’ordre : un air vicié, mais une contestation sous contrôle.
À Gabès, on ne demande pas la lune. On demande de respirer. Apparemment, c’est déjà trop.











2 commentaires
Gg
Il s’agit sûrement de gros sous.
Il existe sûrement des outils pour obtenir de l’aide financière pour régler ce gros problème environnemental qui impacte TOUT LE BASSIN MÉDITERRANÉEN.
Pourquoi ne pas solliciter une revonversion de dette en investissement dans la reconversion de cette grande entreprise, vitale pour l’économie du pays?
Parlez d’environnement, tous les pays du bassin seront avec vous.
Mais il faut se bouger!
zaghouan2040
C’était,bien sûr, tout a fait prévisible.
C’est ,bien sûr une trahison de la confiance des Gabesiens qui ont montré une fois de plus leur loyauté a l’Etat Tunisien.
Qui ont fait preuve une fois de plus de la rectitude et de la patience légendaires des Gabesiens.
A Gabès,donner sa parole n’est pas une plaisanterie.
En réalité le régime a humilié la Nation Tunisienne dans cette sordide affaire. Se croyant au dessus de sa responsabilité de ses obligations de gouvernance il laisse a son propre sort des centaines de milliers de citoyens en danger mortel.
l’État tunisien n’a pas de solution a apporter a court et moyen termes
Il n’a également ni le courage ni la dignité de le dire en face au peuple