Poulina Group Holding a déposé une offre pour acquérir la participation du fonds Maghreb PrivateEquity dans Land’Or. Derrière cette opération se joue bien plus qu’un simple changement d’actionnariat : c’est un mouvement stratégique majeur susceptible de redessiner le paysage agroalimentaire tunisien.
L’annonce est tombée cette semaine : Poulina Group Holding s’est positionnée sur Land’Or en déposant une offre pour racheter le bloc détenu par Maghreb PrivateEquity, représentant 36,17 % du capital. Dans la foulée, la cotation des deux titres a été suspendue, le temps que le marché prenne connaissance, digère l’information et que le processus réglementaire suive son cours.
Ce matin vendredi 20 février 2026, la cotation de Poulina et de Land’Or a repris. Et la réaction du marché ne s’est pas fait attendre. À 11 heures, les deux titres figuraient parmi les plus fortes hausses de la séance, traduisant un engouement manifeste des investisseurs.
L’événement dépasse le simple ajustement de portefeuille. L’événement est majeur. Il met face à face deux acteurs emblématiques de l’industrie tunisienne : d’un côté, un conglomérat de 4,28 milliards de dinars de capitalisation ; de l’autre, un champion national de la fromagerie valorisé à 224 millions de dinars, en pleine phase de consolidation financière et d’expansion export.
Poulina Group Holding, le centre de gravité du capital privé tunisien
Fondé en 1967, Poulina Group Holding (PGH) est aujourd’hui un des plus grands groupes privés tunisiens. Né dans l’aviculture grâce à un homme d’affaires visionnaire et hors pair, feu Abdelwaheb Ben Ayed, le groupe s’est transformé en un conglomérat industriel multisectoriel qui couvre une part significative de l’économie productive nationale.
Cotée à la Bourse de Tunis depuis 2008, la holding regroupe des dizaines de filiales actives dans l’agroalimentaire, l’industrie manufacturière, les matériaux de construction, l’emballage, l’immobilier, les services et l’énergie. PGH n’est pas une entreprise spécialisée dans un seul métier : c’est une architecture industrielle intégrée.
Une capitalisation hors norme à l’échelle tunisienne
Poulina compte 180 millions d’actions au nominal d’un dinar.
Au cours de 23,79 dinars enregistré ce matin vendredi 20 février après la reprise de sa cotation, la capitalisation boursière atteint environ 4,28 milliards de dinars.
Il y a dix ans, le titre valait 4,58 dinars, selon l’historique du site spécialisé Il Boursa. Il a donc été multiplié par plus de cinq en une décennie, hors dividendes.
Lors de cette séance du 20 février, l’action PGH a enregistré la plus forte hausse, le plus grand volume et la plus grande quantité échangée, avec 1,8 million de dinars traités à 10h30. À l’échelle de la Bourse de Tunis, c’est clair, Poulina évolue dans une catégorie à part.
Des participations stratégiques visibles
L’influence de Poulina dépasse ses propres filiales opérationnelles. Le groupe détient des participations structurantes dans des sociétés cotées majeures.
C’est le cas d’Ennakl Automobiles, dont PGH détient 37,64 % du capital, exerçant une influence notable. À travers Ennakl, Poulina est indirectement présente sur le marché automobile tunisien, avec une palette de marques prestigieuses tels Volkswagen, Audi, Porsche, Cupra…
Le groupe détient également 31,19 % de BH Assurance, renforçant sa présence dans le secteur financier.
Ces participations ne sont pas marginales : elles élargissent le périmètre d’influence du groupe au-delà de ses activités industrielles traditionnelles.
Un maillage industriel transversal
Au-delà de l’automobile et de l’assurance, Poulina contrôle une vaste galaxie de filiales opérant dans l’aviculture intégrée et l’agroalimentaire (El Mazrâa), les produits alimentaires de grande consommation (Selja, Yab, Golden Chips, Le Pâtissier, Jadida, Ola), la céramique (CarthagoCeramic), les matériaux de construction, la métallurgie, l’industrie (Mont Blanc), le photovoltaïque (Nova, Green volt) l’emballage (11 marques), l’IT (Aster, Nety, Chifco, Aymax…), le tourisme (Medina de Yasmine Hammamet, Romulus voyages), les loisirs (Carthage Land), les services, etc.
Ce maillage multisectoriel fait de PGH un acteur transversal, capable d’intervenir sur plusieurs chaînes de valeur à la fois. Peu de groupes privés tunisiens disposent d’une telle profondeur industrielle.
Des comptes certifiés
Les états financiers consolidés 2024 ont été audités par Elyes Ben M’barek (SAECO Consulting) et Salah Meziou (Expert-Partners), également co-commissaires aux comptes des états financiers individuels.
Sur les comptes consolidés, l’opinion est formulée avec une réserve liée à la non-consolidation de certaines filiales libyennes, provisionnées à 100 %, faute d’informations financières disponibles. En dehors de ce point circonscrit, les commissaires aux comptes estiment que les états financiers présentent sincèrement la situation du groupe.
Les comptes individuels, quant à eux, sont certifiés sans réserve.
Mais au-delà de l’avis d’audit, la dimension de Poulina s’impose par les chiffres.
En 2024, le groupe a réalisé un chiffre d’affaires consolidé de 3,913 milliards de dinars. Le résultat net consolidé s’élève à 162,1 millions de dinars, confirmant une rentabilité solide malgré un contexte économique exigeant. Le total bilan consolidé dépasse 4,4 milliards de dinars, avec des capitaux propres part du groupe supérieurs à 1,14 milliard de dinars.
Les indicateurs d’activité 2025 confirment la dynamique. Le chiffre d’affaires atteint 4,161 milliards de dinars, en progression de 6,3 %. Sur ce total, 3,815 milliards proviennent du marché local, tandis que 345,7 millions de dinars sont générés à l’export, illustrant l’ancrage domestique du groupe mais aussi sa capacité à rayonner à l’international.
Autrement dit, Poulina n’est pas seulement un géant boursier. C’est un groupe industriel qui génère du cash, maintient une rentabilité significative et dispose d’une puissance financière lui permettant d’absorber des opérations stratégiques sans déséquilibrer son architecture globale.
Une logique d’expansion continue
Depuis plus de cinquante ans, Poulina s’est développée par intégration verticale, diversification sectorielle et prises de participation stratégiques. Sa capitalisation de 4,28 milliards de dinars lui confère une capacité d’intervention que peu d’acteurs privés tunisiens peuvent égaler.
Lorsqu’un groupe de cette taille s’intéresse à un nouveau segment, il ne s’agit jamais d’un simple placement financier. Il s’agit d’un mouvement stratégique.
Et c’est dans cette logique qu’il faut désormais lire son intérêt pour la fromagerie, un secteur historiquement dominé par Land’Or, Kaïsser, Président (Groupe Mabrouk) et Délice.
Land’Or, un fleuron agroalimentaire tunisien
Fondée en 1994, Land’Or quant à elle s’est imposée en trois décennies comme l’un des principaux acteurs tunisiens de l’industrie fromagère et agroalimentaire. Partie d’un positionnement centré sur les fromages fondus, la société a progressivement élargi son offre, structuré son outil industriel et développé des relais à l’international, notamment au Maroc.
Aujourd’hui, Land’Or n’est plus une simple marque de produits alimentaires. C’est un groupe organisé autour d’une société mère cotée en bourse et de plusieurs filiales opérant dans la production, la logistique et la distribution, avec une présence commerciale à l’étranger.
Une performance 2024 en nette amélioration
L’exercice 2024 a été une année solide pour le groupe.Le chiffre d’affaires consolidé atteint 259 millions de dinars.
Le résultat d’exploitation progresse fortement pour atteindre 22,2 millions de dinars, contre 14,2 millions l’année précédente.
Le bénéfice net part du groupe s’élève à 12,63 millions de dinars, presque le double de l’exercice précédent.
Autrement dit, Land’Or gagne davantage d’argent qu’en 2023, et le fait avec une structure plus robuste.
Le bilan confirme cette solidité. Le total des actifs atteint 240,1 millions de dinars au 31 décembre 2024.
Les capitaux propres part du groupe s’élèvent à 110,9 millions de dinars.
L’entreprise reste financée par des crédits bancaires, mais sa situation n’apparaît pas déséquilibrée. Comme Poulina, Land’Or génère du cash et continue d’investir.
2025 : croissance et désendettement
Les indicateurs publiés pour 2025 confirment cette dynamique.
Le chiffre d’affaires annuel progresse de 6 % pour atteindre 201,3 millions de dinars.
La croissance est modérée sur le marché local (+3 %), mais beaucoup plus marquée à l’export (+25 %), notamment vers la Libye, le Moyen-Orient et certains marchés africains.
La production en valeur augmente de 7 %.
Les investissements 2025 atteignent 10,5 millions de dinars, principalement dans l’outil industriel et les systèmes informatiques.
Mais l’indicateur le plus significatif concerne l’endettement net. Il passe de 17,3 millions de dinars fin 2024 à 5,5 millions fin 2025, soit une baisse de 68 %.
Land’Or ne se contente donc pas de croître. Elle améliore également son équilibre financier.
Une valorisation boursière conséquente
Land’Or compte 13 784 285 actions d’un dinar de nominal, soit un capital social de 13,784 millions de dinars.
Au cours de 16,3 dinars enregistré ce matin vendredi 20 février 2026, la capitalisation boursière atteint environ 224 millions de dinars.
Il y a dix ans, l’action valait 4,63 dinars, selon l’historique publié par le site spécialisé Il Boursa. Elle a donc été multipliée par plus de trois en une décennie, hors dividendes. Cela reflète la confiance progressive du marché dans la trajectoire du groupe.
Un actionnariat concentré
La structure du capital est claire et relativement verrouillée : Land’Or Holding : 47,64 % Maghreb PrivateEquity : 36,17 % Flottant en bourse : 16,19 %.
Le flottant est donc limité. Le véritable pouvoir de décision se situe entre les deux blocs dominants.
Au cours actuel, la participation de 36,17 % détenue par le fonds Maghreb PrivateEquity représente environ 81 millions de dinars.
C’est ce bloc stratégique qui est aujourd’hui au cœur des discussions avec Poulina.
Des comptes certifiés
Les états financiers consolidés 2024 ont été audités par Fehmi Laourine (A.M.C Ernst & Young) et Ahmed Sahnoun (MTBF).
Dans leur rapport, ils estiment que les états financiers présentent sincèrement la situation financière du groupe au 31 décembre 2024 ainsi que ses performances et ses flux de trésorerie, conformément aux normes comptables en vigueur.
En résumé, Land’Or aborde cette séquence stratégique avec : une rentabilité en amélioration, une croissance confirmée, un désendettement marqué en 2025, une valorisation boursière solide et des comptes certifiés sans réserve.
Pourquoi Poulina s’intéresse à Land’Or
D’abord, la fromagerie est l’un des rares segments agroalimentaires où Poulina n’est pas dominante. Le groupe est puissant dans l’aviculture, les produits alimentaires transformés, l’automobile, les matériaux et l’industrie, mais le fromage reste historiquement contrôlé par quelques acteurs bien identifiés : Land’Or, Kaïsser, Président (Groupe Mabrouk) et Délice.
Ensuite, Land’Or arrive à maturité financière. Le groupe est rentable, désendetté, en croissance à l’export et doté d’une marque installée. Autrement dit, Poulina ne vise pas une entreprise fragile à redresser, mais un actif stratégique prêt à être intégré dans un ensemble plus vaste.
Troisième élément : la logique d’intégration. Poulina maîtrise déjà une partie de la chaîne agroalimentaire. Intégrer la fromagerie permettrait d’élargir son portefeuille de produits, de renforcer sa présence dans les rayons de la grande distribution et de consolider sa position face aux autres groupes privés tunisiens.
Enfin, il y a une dimension boursière. Pour un groupe capitalisant plus de 4 milliards de dinars, l’acquisition d’un bloc valorisé autour de 80 millions représente une opération financièrement absorbable. Pour Land’Or, en revanche, l’entrée d’un acteur de cette taille change l’équilibre de pouvoir.
Si l’opération se concrétise, ce ne sera pas simplement un changement d’actionnaire. Ce sera un signal fort : celui d’une concentration accrue du capital industriel tunisien autour de groupes capables d’imposer leur cadence.
La Bourse a réagi. Le marché observe.
Et le secteur fromager tunisien pourrait bien entrer dans une nouvelle ère.
Raouf Ben Hédi










