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À Kerkennah, la mer gagne du terrain : l’alerte du géologue Chokri Yaich

Par Nadya Jennene

Les épisodes de submersion marine observés autour de l’archipel de Kerkennah ne constituent plus de simples incidents isolés liés à des tempêtes exceptionnelles. Ils s’inscrivent désormais dans une dynamique récurrente, marquée par une montée brutale et temporaire des eaux qui envahissent les zones littorales basses, pénètrent dans les terres et atteignent parfois les habitations.

Invité sur les ondes de Diwan FM samedi 21 février 2026, le géologue Chokri Yaich a livré une analyse scientifique détaillée des mécanismes à l’origine de la montée temporaire – mais spectaculaire – du niveau de la mer, mettant en garde contre une aggravation du phénomène. 

Selon l’expert, la Tunisie traverse une période marquée par la répétition d’épisodes tempétueux autrefois espacés de dix à vingt ans. Désormais, ces événements se produisent presque chaque année, affectant non seulement Kerkennah mais aussi plusieurs segments du littoral tunisien.

Une réalité préoccupante 

Le premier facteur réside dans la force et la direction des vents. Lorsque des vents d’est et de nord-est soufflent avec intensité, ils poussent d’importantes masses d’eau depuis le large vers le golfe de Gabès. Cette accumulation provoque une élévation mécanique du niveau marin qui se répercute sur les côtes basses de Kerkennah.

Chokri Yaich décrit un phénomène cumulatif. En période de « mer vivante » – correspondant aux grandes marées –, le niveau peut déjà s’élever de 70 à 80 centimètres. À cela s’ajoute l’effet des vagues générées par des vents pouvant atteindre 80 km/h, soit environ 50 centimètres supplémentaires.

Un troisième facteur intervient : la baisse de la pression atmosphérique. Lorsqu’une dépression entraîne une chute de 30 millibars, le niveau de la mer peut monter d’environ 30 centimètres supplémentaires (en moyenne 1 cm par millibar). Au total, l’élévation peut avoisiner 1,60 mètre par rapport au niveau habituel.

Dans un territoire aussi plat que Kerkennah, dont de nombreuses habitations sont construites à très faible altitude, l’impact est immédiat : l’eau s’infiltre, envahit les zones basses et peut transformer temporairement certains secteurs en lagunes.

Au-delà des épisodes ponctuels, le géologue évoque une projection préoccupante : d’ici à 2100, l’élévation moyenne du niveau marin pourrait atteindre un mètre. Dans un tel scénario, de vastes superficies basses de l’archipel seraient durablement submergées, avec un risque de transformation en sebkhas ou en zones lagunaires permanentes. Des études et rapports ont déjà été transmis au ministère de l’Environnement à ce sujet.

Pour le géologue, la question n’est plus de savoir si ces phénomènes se reproduiront, mais comment s’y préparer. Dans un archipel où la topographie favorise l’intrusion marine, l’anticipation scientifique, la planification urbaine et la préservation des barrières écologiques constituent les piliers d’une stratégie de résilience.

Ce qu’il faut pour protéger l’archipel

Il insiste sur la nécessité de mettre en place de véritables systèmes d’alerte précoce dédiés au risque de submersion marine. Il s’agirait d’installer des stations de surveillance capables de suivre en temps réel l’évolution des paramètres météorologiques et maritimes — pression atmosphérique, vitesse des vents, hauteur des vagues et niveau des marées — puis de relier ces données à des plateformes numériques ou des applications mobiles. L’objectif est d’avertir rapidement la population lorsque plusieurs facteurs dangereux se conjuguent, afin de limiter les dégâts matériels et de protéger les habitants.

Le géologue souligne également l’urgence d’adapter les normes de construction à la réalité géographique de l’archipel. Dans un territoire aussi bas que Kerkennah, il recommande que toute nouvelle habitation débute à au moins 1,5 mètre au-dessus du niveau du sol naturel. 

Cette surélévation du rez-de-chaussée permettrait de réduire considérablement les risques d’inondation lors des épisodes extrêmes. À cette exigence technique doit s’ajouter le respect strict des distances légales par rapport au rivage, condition indispensable pour limiter l’exposition directe des bâtiments aux assauts répétés de la mer.

Sur le plan des aménagements côtiers, Chokri Yaich privilégie des solutions dites « intelligentes », capables d’atténuer l’énergie des vagues sans bouleverser le fonctionnement naturel des marées. Il évoque notamment l’installation de brise-lames sous-marins, positionnés de manière stratégique pour casser la houle en amont des côtes. 

De telles structures, discrètes et immergées, réduiraient la force des vagues avant qu’elles n’atteignent le rivage, sans entraver de façon significative la dynamique du flux et du reflux. Il envisage aussi la mise en place de barrières mobiles activables en période d’alerte, afin d’empêcher l’eau de pénétrer dans les zones les plus vulnérables.

Le géologue réitère également l’importance de la protection des écosystèmes marins, qu’il considère comme des remparts naturels contre l’érosion. Les herbiers marins, en particulier, jouent un rôle fondamental en amortissant l’énergie des vagues et en stabilisant les sédiments. Leur dégradation expose directement les plages à l’érosion et accélère la disparition du sable, souvent entraîné vers des profondeurs d’où il ne peut revenir naturellement. Préserver ces milieux ne relève donc pas uniquement d’une logique environnementale, mais constitue un levier stratégique pour la résilience du littoral.

N.J

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Commentaire

  1. Judili58

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    21 février 2026 | 14h22

    Depuis la fin des années 1970 l’alerte a été donnée il y a eu même l’adoption d’un plan de protection de l’archipel qui devait être exécuté par l’armée. Malheureusement rien n’a été fait les responsables nationaux qui ont succédé aux patriotes visionnaires feu H. Nouira, feu A.Farhat, feu M.Jomaa leurs successeurs étaient plus préoccupés par la succession que par la gouvernance du pays. L’archipel est menacé dans son existence . Il est urgent de mettre en place un plan crédible pour le sauvetage de l’archipel. On ne parle plus de protection mais bel et bien de sauvetage.

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