Une étude indépendante publiée mercredi 18 février dans la revue scientifique The Lancet Global Health conclut que le nombre de morts liés au conflit dans la bande de Gaza aurait été sous-estimé d’environ 35 % par les autorités locales.
Cette recherche constitue la première enquête de terrain indépendante menée sans l’appui des autorités de l’enclave. Elle intervient dans un contexte où les chiffres du ministère de la Santé de Gaza, administré par le Hamas, ont souvent été contestés par Israël, avant d’être régulièrement corroborés par des organisations internationales.
Un bilan bien supérieur aux chiffres officiels
Au 5 janvier 2025, le ministère de la Santé recensait près de 49 000 morts. Mais selon l’équipe dirigée par Michael Spagat, de l’université Royal Holloway de Londres, le nombre réel de morts violentes atteindrait environ 75 200 personnes (fourchette estimée entre 63 600 et 86 800).
À cela s’ajouteraient environ 8 450 décès indirects — dus notamment aux maladies, à la malnutrition ou à l’effondrement du système de santé — portant le total probable à plus de 83 000 morts durant les quinze premiers mois de guerre.
Les chercheurs estiment que le chaos sur le terrain, la difficulté d’extraire et d’identifier les corps sous les décombres, ainsi que la disparition de familles entières sans déclaration officielle, expliquent en grande partie cette sous-évaluation.
Femmes, enfants et personnes âgées en première ligne
L’étude met également en lumière la structure démographique des victimes. Plus de 56 % des personnes tuées directement par les bombardements ou les opérations terrestres seraient des femmes, des enfants de moins de 18 ans ou des personnes âgées de plus de 64 ans.
Selon les auteurs, cette répartition correspond globalement aux tendances déjà observées dans les registres locaux, mais l’ampleur globale des pertes serait bien plus importante que les chiffres administratifs ne le suggèrent.
Une enquête de terrain inédite
Pour établir leurs estimations, les chercheurs se sont appuyés sur une enquête menée entre le 30 décembre 2024 et le 5 janvier 2025 auprès de 2 000 familles réparties à travers l’enclave. Vingt enquêteurs affiliés au Palestinian Center for Policy and Survey Research, basé à Ramallah, ont conduit les entretiens sur place.
Les données recueillies ont ensuite été extrapolées afin de produire une estimation représentative de l’ensemble de la population gazaouie.
Des conclusions cohérentes avec d’autres travaux
Ces résultats rejoignent d’autres études publiées ces derniers mois dans la revue The Lancet. En février 2025, une analyse dite de « capture-recapture » — méthode statistique utilisée en épidémiologie — avait déjà estimé la sous-déclaration à environ 41 %.
Deux autres publications scientifiques, parues en janvier et octobre 2025, ont également évalué l’impact démographique du conflit. Leurs conclusions convergent vers un effondrement spectaculaire de l’espérance de vie dans l’enclave, estimé à environ 35 ans en un peu plus de deux ans de guerre — un recul historique comparable aux plus graves conflits du XXe siècle.
Selon des chercheurs de l’Institut Max-Planck d’études démographiques, une actualisation de leurs modèles porterait même le nombre total de morts à près de 100 000, contre 68 000 selon les chiffres officiels à la même période.
La question des morts indirectes
Les spécialistes soulignent par ailleurs que le bilan pourrait encore s’alourdir. L’expérience d’autres conflits montre que les décès liés à l’effondrement des infrastructures sanitaires, à la faim ou au manque d’eau potable peuvent égaler, voire dépasser, les morts directement causées par les combats.
L’étude publiée mercredi s’arrête en janvier 2025, avant la déclaration officielle d’un état de famine dans la bande de Gaza.
Ces nouvelles données relancent néanmoins le débat sur l’ampleur réelle du coût humain du conflit et sur les difficultés persistantes à documenter avec précision les pertes civiles dans un territoire ravagé par plus de deux années d’hostilités.
R.B.H










