Par Sofiene Ben Hamida
Toutes les dictatures ont un aspect commun qui est celui de verrouiller le système politique pour le séquestrer aux mains du dictateur. Toutes les formes de libertés publiques et individuelles sont interdites. Les médias sont bâillonnés et les institutions réduites à faire de la figuration et servent de faire-valoir. En ce sens, on serait tenté de qualifier la situation politique en Tunisie de dictature.
Seulement, ce serait aller un peu vite en besogne. Cette qualification risque d’être excessive et ne reflète pas fidèlement le profil du régime politique actuel dans le pays. C’est que dans les dictatures, il y a bien entendu ce côté répressif, cette volonté de soumettre les femmes, les hommes et les institutions à la volonté d’un seul homme qui, quand bien même il serait entouré par une foule de flagorneurs et d’aventuriers, est lamentablement seul. Surtout, il est le seul à croire qu’il est chargé d’une mission providentielle. Mais dans les dictatures, il y a d’autres caractéristiques saillantes, qu’elles soient séparées ou concomitantes.
Un niveau de vie sous contrôle
La première particularité d’une dictature est d’assurer un niveau de vie élevé ou acceptable pour la frange la plus large de la population. Un ventre plein est un sujet soumis. Les pays de la manne pétrolière du golfe arabe ou même la Libye du temps de Gaddafi sont des exemples évidents. Ils disposent des moyens de leurs politiques.
Mais même les dictatures les moins nanties se préoccupent du niveau de vie de leurs sujets. Il semblerait que l’ancien président Zine Abidine Ben Ali demandait qu’on lui apporte chaque matin la liste des prix dans le marché de gros et intervenait, s’il le jugeait nécessaire, pour que les prix restent à des niveaux accessibles pour les moyennes bourses.
Quand on pense à la rareté des denrées alimentaires de première nécessité, à la flambée des prix sur les étalages des marchés, ou au prix de la banane en ce début de ramadan, on est certain qu’on est loin de cette catégorie.
La politique des grands chantiers
Le second attribut de la dictature est cette volonté de pérenniser son pouvoir à travers de grandes œuvres. C’est ainsi qu’une attention particulière est donnée à l’infrastructure. Des sommes colossales sont dépensées, quitte à vider les caisses de l’État et hypothéquer l’avenir du pays par des dettes étrangères. Des routes, des autoroutes, de nouvelles villes flamboyantes, des stades étincelants, des ports en eaux profondes et des aéroports immenses à vous couper le souffle donnent au pays, à première vue, l’air d’une carte postale. C’est le cas du Maroc présenté comme un exemple de réussite ou encore du Rwanda que les Européens veulent magnifier pour se soustraire à leur implication dans le génocide.
Mais ce n’est qu’une impression à première vue seulement, comme dit la chanson. Car cette carte postale cache beaucoup d’arbitraire et de misère. En Tunisie, le projet de la ville sanitaire à Kairouan est toujours un terrain vague et le stade d’El Menzah est toujours un squelette sans âme.
Le réflexe militariste
Quant à l’autre caractéristique d’une dictature, elle est en rapport avec l’engouement du dictateur pour le renforcement des capacités militaires du pays, au point de chercher à se doter d’une industrie militaire ou carrément de la bombe nucléaire, au détriment, bien entendu, d’une économie en faillite et d’un bien-être inexistant.
Cet esprit militariste conduit à son isolement international, ce qui ne gêne en rien le dictateur. Au contraire, sa mise au ban de la communauté mondiale lui laisse les mains libres pour étendre son pouvoir absolu à l’intérieur de son pays. En Tunisie, Dieu merci, nous avons, de tout temps, une petite armée bien sympathique. Pour l’industrie militaire, nous n’en avons jamais eu. Déjà, le peu d’industrie locale dont nous disposons, nous avons tout fait depuis une quinzaine d’années pour la détruire.
En définitive donc, le régime de Kaïs Saïed n’est pas une démocratie bien sûr. Mais il n’est pas une dictature non plus. Il appartient à la sociologie, aux sciences politiques et plus tard à l’histoire politique, de déterminer la nature de ce régime.











2 commentaires
Larry
Pas d accord avec vous !…
Car vous avez oubliez de souligner que c’est un seul homme qui prend TOUTES les décisions !….
(décrets, lois, limogeages, etc…)
NOUS SOMMES EN DICTATURE MAQUILLÉE SOUS LE RÉGIME DE KS !…
LOL
Bon article, mais vous sous-estimez gravement l’argent qui coule dans l’appareil sécuritaire. La Tunisie n’a plus seulement une « petite armée sympathique » : le budget militaire est à son plus haut historique et absorbe plus de 2% du PIB, dans un pays pourtant en crise. Le problème n’est pas l’absence d’industrie militaire, mais la présence d’un appareil police-justice-prisons de plus en plus efficace pour faire taire toute voix dissidente.
L’État et ses partenaires équipent et modernisent la cyber-répression, les forces de l’ordre, les frontières et les technologies de surveillance, tandis que les appareils policier et carcéral servent ouvertement à écraser toute notion de liberté. Pour un dictature, c’est de l’argent bien investi dans un pays où les conditions de vie sont de pire en pire.