Par Imad Daimi
Il suffit aujourd’hui de contester une politique publique ou de critiquer un responsable public pour être soupçonné d’atteinte à l’État. Une opposition à un choix budgétaire, une réforme ou même une prise de position officielle peut rapidement se transformer en procès en loyauté. Comme si s’opposer au régime ou mettre en cause l’action d’un responsable revenait mécaniquement à s’attaquer à la nation elle-même.
Ce glissement est dangereux. Il alimente l’une des confusions les plus nocives de notre vie politique : l’assimilation de l’État au régime.
Rien, absolument rien, ne justifie cette confusion.
Être contre le régime est un droit. Défendre l’État est un devoir
Dans toute République, les citoyens ont le droit d’être contre le régime en place. Ils ont le droit de contester ses orientations, ses décisions, sa méthode de gouvernance. Ce droit est au cœur même de la citoyenneté.
Mais ces mêmes citoyens ont aussi le droit, et même le devoir, de défendre l’État comme bien commun. L’administration, la justice, les services publics, les institutions régaliennes chargées de la sécurité et de la défense ne sont pas la propriété d’un pouvoir politique. Ils appartiennent à la collectivité nationale.
Dans mon livre « Tunisie possible », j’ai défendu l’idée que le changement durable ne peut se construire qu’avec l’État et non contre lui. Cette conviction demeure centrale : affaiblir l’État au nom de la lutte contre le régime reviendrait à fragiliser toute alternative crédible.
Les opposants au régime ne sont pas des adversaires de l’État. Les accuser d’atteinte à la sûreté nationale pour des positions politiques affaiblit l’État lui-même.
Quand la critique devient affaire d’État
Les faits sont connus. Depuis 2022, le décret-loi 54 est mobilisé dans des poursuites visant des journalistes, des avocats, des opposants et de simples citoyens pour des publications ou déclarations critiques. En 2023, les affaires dites de « complot contre la sûreté de l’État » ont conduit à l’arrestation et à la détention prolongée de figures politiques et de défenseurs des droits, sous des chefs d’accusation liés à la sécurité nationale.
Que l’on partage ou non les positions des personnes concernées n’est pas le sujet. La question est plus fondamentale : à partir de quel moment un désaccord politique devient-il assimilé à une menace contre l’État ?
Les rapports publiés par des organisations comme Amnesty International ou Human Rights Watch ont confirmé ce que chacun peut constater : un élargissement de l’usage de textes relatifs à la sécurité de l’État ou à la cybercriminalité pour pénaliser des formes d’expression critique.
Le véritable enjeu réside dans le climat qui s’installe, où le débat politique tend à devenir une question de loyauté nationale. Lorsque la critique d’une réforme ou la mise en cause d’un responsable public sont interprétées comme des attaques contre l’État, la frontière entre régime et État s’efface.
Et c’est précisément là que réside le danger.
L’État n’est pas un instrument au service d’un pouvoir
L’État moderne est une construction rationnelle et cumulative. Il dépasse les personnes, les majorités et les conjonctures. Il organise l’exercice du pouvoir dans un cadre juridique stable qui garantit la continuité au-delà des cycles politiques.
Un régime peut être contesté. Un gouvernement peut être critiqué. Un responsable public peut être mis en cause.
Mais l’État doit demeurer au-dessus de ces alternances.
Lorsque la légitimité de l’État est confondue avec celle d’un pouvoir, une fragilité structurelle s’installe. Les régimes sont par nature transitoires. L’État, lui, engage le long terme.
Dans les périodes de tension, la responsabilité des institutions devient décisive. Administration, magistrature, forces de sécurité et armée nationale, organes de contrôle : leur crédibilité repose sur leur neutralité, leur professionnalisme et leur fidélité stricte à la loi.
L’État n’a pas vocation à servir de pare-chocs à des affrontements politiques. Sa solidité réside dans sa capacité à appliquer le droit avec mesure et à éviter les dépassements.
Protéger l’État, c’est préserver sa continuité et donc la confiance des citoyens.
Le populisme est conjoncturel. L’État est durable
La dynamique populiste repose sur la polarisation et l’émotion. Elle installe un récit binaire : « nous » contre « eux », le peuple pur contre des élites supposées toutes corrompues, traîtres ou comploteuses. Dans cette logique, la critique devient trahison, l’opposition une menace existentielle, et le désaccord politique un soupçon de conspiration.
Mais le populisme n’est pas une architecture institutionnelle. Il est, par nature, instable et conjoncturel.
L’État, en revanche, est une construction de long terme. Il repose sur des règles, des procédures, une rationalité administrative. Il ne peut survivre durablement si la loyauté institutionnelle est confondue avec l’allégeance politique.
Le populisme passe.
L’État reste.
Il ne faut donc jamais confondre défense de l’État et défense du régime. Et il ne faut jamais assimiler critique du régime ou d’un responsable public à une hostilité envers l’État.
Clarifier pour reconstruire
Sortir de l’impasse suppose de clarifier les termes du débat. Critiquer le régime ne signifie pas appeler à l’effondrement des institutions. Défendre l’État ne signifie pas approuver les choix du pouvoir.
Aucune force politique, au pouvoir ou dans l’opposition, n’a le droit de monopoliser la définition du patriotisme. Être contre le régime tout en étant avec l’État exprime une exigence démocratique : contester le pouvoir sans fragiliser l’institution.
Nous avons besoin d’un État suffisamment solide pour absorber les alternances et les tensions sans vaciller.
Nous avons besoin de citoyens libres de critiquer le régime sans être soupçonnés d’atteinte à la nation.
Nous avons besoin d’institutions capables de se maintenir au-dessus des conjonctures.
Être contre le régime et avec l’État est un choix de responsabilité. C’est refuser la confusion et protéger la continuité institutionnelle.
Car la stabilité d’un pays ne repose pas sur la permanence des régimes, mais sur la solidité de son État et la maturité de ses citoyens.
BIO EXPRESS
Imad Daimi – Ancien député, auteur de « Tunisie possible »
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











4 commentaires
Citoyen_H
QUEL CULOT !
Vaines tentatives, une fois de trop, de s’entêter à vouloir édifier du neuf avec des gravats éternels !
Il faut vraiment être dépourvu du moindre orgueil et de la moindre humilité pour venir et tenter de nous inculquer des valeurs inexistantes chez vous et vos semblables.
Basta, la page est tournée.
i7chmou et dégagez la place.
La fibre patriotique n’a jamais fait partie de votre ADN.
Vous n’avez fait que semer, malheurs, faillites et désolations !
riadh e.
On vous a demandé votre avis a vous avant de vous donner une nouvelle constitution pour la Tunisie? Moi on m’a rien demandé. Alors ne venez pas me parler de république, ca n’a aucun sens.
HatemC
Entre 2012 et 2014, la Tunisie a connu sous cette Troika de malheur et de triste souvenir
– montée de l’insécurité,
– terrorisme
– assassinats politiques
– affrontements sociaux
– blocages économiques
Cela a donné l’image d’un pouvoir :
– plus préoccupé par les équilibres partisans
– que par la reconstruction de l’État régalien
C’est cette séquence qui a ancré l’idée que :
La Troïka n’a pas consolidé l’État, elle l’a affaibli.
L’absence de résultats économiques + la perte de confiance dans les partis ont produit :
– rejet du système partisan
– nostalgie d’un État fort
– acceptation d’un pouvoir centralisé
Ce climat a facilité l’ascension de Kaïs Saïed sur un discours anti-partis et pro-État.
Autrement dit :
– la crise de la Troïka a préparé le terrain politique du présent.
Avec la Troika l’État a continué à fonctionner avec les mêmes structures qu’avant 2011.
Et aujourd’hui, les mêmes viennent donner des leçons sur la neutralité de l’État … on croit rêver … HC
HatemC
Quand on a été au cœur du pouvoir avec Moncef Marzouki, quand on a dirigé les rouages de l’État au nom du Congrès pour la République, ( CpR de triste souvenir et du Harak ),on ne découvre pas dix ans plus tard la différence entre l’État et le régime.
Vous étiez aux commandes quand :
– l’administration a été politisée
– l’autorité de l’État s’est affaiblie
– la confiance des citoyens s’est effondrée
Aujourd’hui, vous théorisez ce que vous n’avez pas pratiqué.
La défense de l’État ne se fait pas dans les tribunes,
elle se prouve dans l’exercice du pouvoir.
Et avant de donner des leçons de neutralité institutionnelle, le minimum serait de faire le bilan de votre propre passage aux affaires.
Sans mémoire, il n’y a ni crédibilité ni reconstruction.
La Troïka a contribué à fragiliser l’État
– elle a ouvert la voie à la situation actuelle
– donc ses anciens responsables n’ont pas de légitimité à donner des leçons
C’est une position largement partagée dans une partie de l’opinion tunisienne …
Le vrai clivage est :
– ceux qui pensent que la crise vient des partis post-révolution
– ceux qui pensent qu’elle vient de la dérive hyper-présidentielle actuelle
Et avant de donner des leçons de neutralité institutionnelle,
le minimum serait de faire le bilan de votre propre passage aux affaires … HC