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Mosquées et nuisances sonores : une question de coexistence

Par Nizar Bahloul

La municipalité de Tunis a publié, vendredi 20 février 2026, un communiqué annonçant une série de mesures destinées à garantir des conditions propices à l’accomplissement des prières nocturnes durant le mois de Ramadan.

Le document précise que ces dispositions visent à « assurer un cadre approprié pour l’accomplissement de la prière des Tarawih ». Les commerçants situés à proximité des mosquées sont ainsi appelés à ne pas utiliser de haut-parleurs durant les horaires de prière et à éviter toute activité susceptible de troubler le recueillement des fidèles.

L’initiative intervient à un moment particulier : le mois de Ramadan, période de forte affluence dans les lieux de culte, notamment lors des prières nocturnes.

En apparence, il ne s’agit que d’un rappel à l’ordre. En réalité, le communiqué pose une question plus large, que notre société préfère souvent éviter : celle de la gestion du bruit dans l’espace public et de l’équilibre entre libertés individuelles et vie collective.

Un paysage sonore partagé

Selon les chiffres officiels du ministère des Affaires religieuses arrêtés à juillet 2020, la Tunisie compte 6.129 mosquées et lieux de culte. Elles étaient 3.595 en 2010. Autrement dit, en dix ans, près de 2.500 mosquées ont été édifiées — presque autant que durant toute la période 1900-2010. La dynamique est sans précédent à l’échelle du siècle.

Ce constat n’est ni un reproche ni une célébration. Il traduit une évolution sociologique, démographique et culturelle. Mais il modifie aussi le paysage urbain — et sonore.

Autour des mosquées, les commerces diffusent parfois de la musique, des programmes audiovisuels ou, le matin, des récitations coraniques. À cela s’ajoute le bruit ordinaire de la ville : circulation, discussions, jeux, activités quotidiennes.

Dans un espace urbain dense, ces sons se superposent. Cela porte un nom : la vie d’une ville. Tunis n’y échappe pas, pas plus que Paris, Le Caire ou New York. Le brouhaha urbain n’est ni une anomalie ni une provocation ; il est la conséquence naturelle d’une société active. La municipalité estime que certains de ces bruits peuvent troubler le recueillement. C’est possible. Mais la question mérite d’être posée dans les deux sens et ne peut être sélective : la nuisance sonore n’est pas un phénomène unilatéral.

Les haut-parleurs et la question des décibels

Chaque vendredi, aux alentours de la mi-journée à l’heure de la prière hebdomadaire, comme lors des soirées ramadanesques, les haut-parleurs des mosquées diffusent le sermon, la prière et les invocations (dou‘a). Dans certains quartiers, plusieurs mosquées émettent simultanément. Les voix se superposent, les décibels s’additionnent, et la ville entière devient caisse de résonance.

Il ne s’agit pas ici de contester la prière, ni l’appel à la prière. Il s’agit d’interroger l’usage de technologies d’amplification qui, elles, sont modernes. Les haut-parleurs n’existaient évidemment pas aux premiers siècles de l’islam. Leur utilisation relève d’un choix technique, non d’un impératif théologique. Comme toute technologie, elle peut être adaptée, réglée, calibrée.

Dans des quartiers densément peuplés, la question n’est pas abstraite. Elle est concrète.

Un directeur de lycée du côté de la Manouba a récemment sollicité l’imam d’une mosquée mitoyenne afin de réduire le volume des haut-parleurs le vendredi, le bruit empêchant les élèves d’entendre leurs enseignants. La réponse fut sèche : à cette heure, selon l’imam, élèves et enseignants devraient être à la mosquée. Le volume n’a pas été diminué, il a été augmenté sciemment par l’imam comme s’il voulait faire un pied-de-nez au directeur.

L’anecdote illustre cette tension fréquente : celle entre deux légitimités — l’école et la mosquée, le savoir académique et le recueillement spirituel — qui coexistent dans le même espace urbain.

À cela s’ajoute une évolution technologique que nul ne peut ignorer. Aujourd’hui, des millions de téléphones signalent l’heure de la prière avec précision. Les applications dédiées remplissent la fonction d’alerte individuelle, rendant l’appel collectif désuet. Mais si ce dernier reste un marqueur culturel fort, il y a lieu de s’interroger sur son niveau d’intensité ?

La question n’est pas d’abolir. Elle est de proportionner. Réfléchir aux décibels n’est pas une atteinte à la croyance. C’est une question d’aménagement de l’espace commun.

L’espace public, entre foi et civisme

Il n’y a pas que les décibels. Il y a aussi les comportements.

Chaque vendredi, à l’heure de la prière, et chaque soir de Ramadan, certaines rues aux alentours des mosquées deviennent impraticables. Des véhicules stationnent en double file, sur les trottoirs, parfois en travers de la chaussée. La circulation est bloquée, les piétons contournent les capots, les riverains patientent. La scène n’est pas exceptionnelle. Elle est régulière.

Au Centre urbain nord à Tunis, les grues municipales interviennent quotidiennement pour enlever les véhicules mal garés devant une banque, une administration, l’un des centaines de cabinets médicaux ou l’une des trois cliniques. Les sabots se multiplient. Les amendes pleuvent. La loi est appliquée avec une rigueur exemplaire, parfois abusivement.

Mais aux abords de la mosquée de ce même quartier, aux mêmes heures, ces mêmes grues deviennent étrangement invisibles.

Le problème n’est pas la prière. Il est l’exception implicite que certains s’autorisent au nom de la prière.

Or aucune foi n’autorise l’incivisme. Aucune spiritualité n’exonère du respect du code de la route. L’islam, comme toutes les grandes traditions religieuses, place le respect d’autrui et le respect des règles au cœur de la conduite individuelle. Bloquer une ambulance, entraver un accès, monopoliser l’espace public au détriment des autres n’a rien de pieux.

Il ne s’agit pas de stigmatiser. Beaucoup de fidèles respectent les règles. Mais ceux qui ne le font pas bénéficient d’une indulgence collective qui interroge.

La loi ne peut être appliquée à géométrie variable. Si l’on exige du commerçant qu’il baisse le volume de sa musique par respect pour la prière, il est tout aussi légitime d’exiger du fidèle qu’il respecte les règles de stationnement par respect pour la collectivité. La foi élève. Elle ne dispense pas de civisme.

Une question d’équilibre, non d’opposition

Il serait tentant d’opposer économie et religion, production et spiritualité. Mais ce serait une erreur.

La société tunisienne est faite de croyants fervents, de pratiquants occasionnels, de croyants discrets et de citoyens indifférents à la religion. Elle fonctionne parce que chacun accepte la présence de l’autre.

La véritable question n’est donc pas de savoir qui a raison, ni de hiérarchiser les priorités spirituelles et matérielles. Elle est plus simple : comment organiser la coexistence dans un espace commun limité ?

Le bruit des commerces peut déranger. Celui des haut-parleurs peut aussi déranger. La solution ne réside ni dans la stigmatisation ni dans l’exemption, mais dans une régulation équilibrée, respectueuse de tous.

Le communiqué de la municipalité a peut-être eu un mérite involontaire : rappeler que la gestion du bruit relève de l’intérêt général.

Si l’on exige des commerçants qu’ils baissent le son pendant la prière, il est légitime d’exiger que les haut-parleurs soient réglés avec mesure et que les rues ne soient pas transformées en parkings sauvages au nom du recueillement.

La foi mérite le respect. Mais le respect ne circule pas à sens unique.

Dans un État de droit, nul n’est au-dessus des règles communes — ni le commerçant bruyant, ni l’automobiliste pressé, ni le fidèle fervent. L’espace public n’appartient à personne en particulier. Il appartient à tous.

Réduire le volume. Respecter le code de la route. Appliquer la loi sans exception.

Ce ne sont pas des concessions faites à la modernité. Ce sont des exigences élémentaires de civisme.

La Tunisie a toujours su faire cohabiter croyants et non-pratiquants, piété et activité économique, tradition et modernité. Cette cohabitation tient à un équilibre fragile : chacun accepte de ne pas imposer sa pratique à l’autre.

Ce n’est pas la prière qui dérange.

C’est l’idée que certains pourraient s’exonérer des règles communes au nom de la prière.

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Commentaire

  1. riadh e.

    Répondre
    23 février 2026 | 16h52

    On en est encore là.. tout les ans.. à s’intéresser au sexe des anges.

    1/ L’appel à la prière n’a plus aucun intérêt au XIX eme siecle. On le garde comme marqueur culturel et nostalgie; mais à priori tout le monde à une montre ou un smartphone.

    2/ faire l’appel à la priere en utilisant des baffles puissantes et de mauvaises qualité n’a rien de religieux ni de culturel
    3/ avoir comme à hey bekhaldoun au moins 5 mosquées faisant le même appel mais avec un déballage de plusieurs seconde provoque un bouquant infernal, incompréhensible et pénible pour tout le monde
    4/ nous sommes de sous hommes et des sous citoyens parce que nous n’osons même pas parler de ces points, qui n’ont rien de religieux pourtant
    5/ le niveau intellectuel des tunisiens, croyants ou pas, est d’une faiblesse terrifiante qui mènent à la dictature, au fascisme et à la paresse, et certainement pas à la citoyenneté ni même a une vrai spiritualité profonde (être musulman en Tunisie est compliqué.. tout le monde en parle mais personne n’applique. Le pays est sale, vulgaires, pleins d’insulte et de violences, et pourtant les non croyants sont persécutés… les croyants sont à un niveau très très très bas pour la plupart)

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